Oliver Sherman

Oliver Sherman

de Ryan Redford

  • Oliver Sherman
  • Canada2010
  • Réalisation : Ryan Redford
  • Scénario : Ryan Redford
  • d'après : la nouvelle Veterans
  • de : Rachel Ingalls
  • Image : Antonio Calvache
  • Montage : Matthew Hannam
  • Musique : Benoît Charest
  • Producteur(s) : Paul Stephens, Eric Jordan
  • Interprétation : Garret Dillahunt (Sherman Oliver), Donal Logue (Franklin Page), Molly Parker (Irene Page), Kaelan Meunier (Jacob Page), Marc Strange (Raymond Saddler)…
  • Distributeur : Kanibal Films Distribution
  • Date de sortie : 7 novembre 2012
  • Durée : 1h22

Oliver Sherman

de Ryan Redford

Drôle d'oiseau


Drôle d'oiseau

Une tête tra­ver­sée d’une épaisse cica­trice, vue de dos, tan­dis qu’un arrière-plan flou laisse devin­er un paysage défi­lant der­rière les vit­res d’un bus. L’histoire d’Oliv­er Sher­man sem­ble être d’abord celle du per­son­nage-titre : ce sont sa tête blessée et son air légère­ment hébété qui nous con­duisent dans la mai­son de Franklin, vétéran comme Sher­man d’une guerre non-iden­ti­fiée. Dans ce pre­mier plan réside déjà tout le para­doxe du film de Ryan Red­ford, qui suit un per­son­nage enfer­mé dans un trau­ma­tisme, tout en le con­sid­érant comme une créa­ture dif­forme.

Par ses plans sou­vent larges, longs, Ryan Red­ford man­i­feste une sorte de pléni­tude qui l’éloigne tout à fait de son per­son­nage. Ses images ont bien plutôt la droi­ture, la ratio­nal­ité, la sobriété de Franklin. Plutôt que de traiter d’un mal-être, Ryan Red­ford par­le surtout, par sa mise en scène et le point de vue omni­scient qu’il adopte, de l’invasion d’un univers exagéré­ment “nor­mal” et quo­ti­di­en par un être malade. Tout est dit sans ambiguïté dès la soirée de retrou­vailles entre les deux vétérans : le vis­age de Sher­man se décom­pose lorsqu’il décou­vre la petite famille de son ex-cama­rade, son inadap­ta­tion sociale se man­i­feste sans détour lors du pre­mier repas partagé, puis l’on apprend qu’il doit la vie à l’héroïsme de Franklin. Dès lors, que reste-t-il à racon­ter ? Sher­man développe sans sur­prise une rela­tion jalouse et mal­saine envers cette famille tran­quille et son séjour qui s’éternise prend rapi­de­ment une tour­nure menaçante.

En s’obstinant à regarder Sher­man de cette façon dis­tan­ciée, Ryan Red­ford ne per­met pas autre chose que l’identification à l’un ou l’autre des mem­bres du cou­ple : à Franklin, qui tolère Sher­man parce qu’il le con­sid­ère avant tout comme une vic­time, ou à Irene qui estime ne pas avoir à infliger à sa famille cette présence nuis­i­ble. Un film récent mon­trait une autre façon pos­si­ble de par­ler d’un état post-trau­ma­tique sans réduire le sur­vivant à un être anor­mal : dans Martha Mar­cy May Mar­lene, Sean Durkin épou­sait l’intériorité de son héroïne au point de don­ner à la “nor­mal­ité” à laque­lle elle reve­nait un aspect navrant. L’instabilité psy­chologique du per­son­nage avait alors quelque chose à nous dire, tan­dis que le trou­ble de Sher­man n’est l’instrument d’aucune cri­tique. Là où Sean Durkin adop­tait un point de vue sub­jec­tif tout en per­me­t­tant au spec­ta­teur de pren­dre une cer­taine dis­tance par rap­port à son per­son­nage, Ryan Red­ford en reste à une sorte de pseu­do-objec­tiv­ité réal­iste bien peu inspi­rante. Ce que le point de vue de la folie aurait eu à nous sug­gér­er est seule­ment évo­qué par des dia­logues dans lesquels Sher­man affirme que Franklin est dans le déni de sa pro­pre vio­lence. Dif­fi­cile d’accorder du crédit à cette thèse quand ce dernier sem­ble vivre à la fois dans le bon­heur et dans la bon­té, alors que Sher­man est triste et vicieux.

En somme, il y a en puis­sance dans Oliv­er Sher­man des his­toires plus intéres­santes que celle que Ryan Red­ford choisit de racon­ter. Avec quelques efforts d’imagination, on pour­rait con­sid­ér­er Sher­man comme une incar­na­tion métaphorique de la part som­bre de Franklin, venant point­er le bout de son nez alors que sa vie atteint un état de per­fec­tion un peu louche, inter­pré­ta­tion que le déroule­ment du film empêche de con­sid­ér­er comme val­able. Faute de choix d’un point de vue clair, le malaise que pro­duit le réc­it de Ryan Red­ford est stérile. On peut partager la souf­france du per­son­nage mais pas l’orientation de ses colères : le seul rap­port pos­si­ble à Sher­man est la con­de­scen­dance. Étrange idée que de nom­mer un film d’après un per­son­nage pour lequel on éprou­ve si peu d’intérêt.

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