L’Étrange Créature du lac noir

L’Étrange Créature du lac noir

de Jack Arnold

  • L’Étrange Créature du lac noir
  • (Creature from the Black Lagoon)
  • États-Unis1954
  • Réalisation : Jack Arnold
  • Scénario : Harry Essex, Arthur Ross
  • Image : William Snyder
  • Montage : Ted Kent
  • Musique : Henri Mancini, Hans Salter, Herman Stein
  • Producteur(s) : William Alland
  • Interprétation : Richard Carlson (David Reed), Julie Adams (Kay Lawrence), Ricou Browning (la créature dans l'eau), Ben Chapman (la créature sur terre)...
  • Distributeur : Carlotta Films
  • Date de sortie : 7 novembre 2012
  • Durée : 1h19

L’Étrange Créature du lac noir

de Jack Arnold

L'ivresse des profondeurs


L'ivresse des profondeurs

Alors que les pro­jets en 3D se mul­ti­plient, avec pour la plu­part pour unique ambi­tion celle, pure­ment fonc­tion­nelle, d’en­glober le spec­ta­teur dans le réc­it – chers réal­isa­teurs, ceci est votre boulot, et non celui de l’im­age en relief –, il est bon d’évo­quer la vague de la 3D des années 1950. Com­muné­ment con­sid­éré – à tort – comme le pre­mier film util­isant ce procédé, L’É­trange Créa­ture du lac noir pave pour­tant la voie à une mode des films en relief. La mode, alors comme aujour­d’hui, s’est éparpil­lée par la suite dans une util­i­sa­tion du procédé d’une grande vacuité. Pour­tant, le film de Jack Arnold relève d’un rap­port à sa tech­nique véri­ta­ble­ment pen­sé. Le nom du réal­isa­teur est cer­taine­ment moins con­nu que celui de ses œuvres iconiques (Le Météore de la nuit, Taran­tu­la, L’Homme qui rétréc­it) – c’é­tait pour­tant, à l’in­star de James Whale, un artiste dont la vision out­repas­sait ses seules créa­tures. Une vision que cette reprise oppor­tune per­met de redé­cou­vrir.

Qu’on se sou­vi­enne tou­jours de ce qu’Ed­dy Mitchell et sa « Dernière Séance » firent pour la cinéphilie française. Ain­si, il aura bien fal­lu tout le pres­tige de « Schmoll » pour impos­er, en octo­bre 1982, la dif­fu­sion dans un mag­a­zine télé pop­u­laire d’alors des lunettes rouges et vertes des­tinée à la pro­gram­ma­tion-évène­ment de L’É­trange Créa­ture du lac noir dans l’émis­sion, propul­sant instan­ta­né­ment tous les canapés de France et de Navarre dans l’Amérique des dri­ve-in et des dou­ble fea­tures matin­aux.

Mal­gré tout, il y a fort à pari­er que le petit écran ait quelque peu atténué les qual­ités esthé­tiques du film de Jack Arnold – de même que le procédé de la 3D rouge et verte. La reprise du film se fait aujour­d’hui avec les procédés de 3D actuels, qui don­nent l’oc­ca­sion, avec le grand écran, d’ap­préci­er à sa juste valeur la vision de Jack Arnold. Si cer­tains effets relèvent du plus pur effet de choc – la main fos­sil­isée d’une créa­ture, transperçant l’écran toutes griffes dehors –, il faut avant tout prêter atten­tion à la con­struc­tion de sa cathé­drale de lumière par le réal­isa­teur.

Ain­si, les séquences sub­aqua­tiques sont l’oc­ca­sion pour Jack Arnold de don­ner dans un lyrisme esthé­tique omniprésent, notam­ment via les effets de lumière. On est frap­pé, à la redé­cou­verte des somptueux rideaux lumineux qui envahissent l’écran lors des séquences de plongées, de la majesté qu’ils con­fèrent à l’im­age 3D, de la per­ti­nence d’une telle util­i­sa­tion du procédé. Ces voiles s’a­joutent à un jeu orchestré par le met­teur en scène pour recréer, autour et dans son « lagon noir » (du titre orig­i­nal, Crea­ture of the Black Lagoon), un Éden onirique. Ces majestueux rideaux, le sen­ti­ment de légèreté asso­cié aux séquences immergées, l’ex­o­tisme fasci­nant des rives et grottes qui le bor­dent : tout con­court à ren­forcer l’im­age d’une con­trée sauvage, ignorée, indomp­tée, que vient men­ac­er une inva­sion humaine.

Placées lit­térale­ment en miroir dans une séquence de choré­gra­phie sous-marine boulever­sante, la créa­ture et Kay Lawrence (Julie Adams) indiquent claire­ment l’in­spi­ra­tion du scé­nar­iste Mau­rice Zimm : il s’ag­it de replac­er dans un ser­i­al d’aven­ture l’in­trigue de La Belle et la Bête. Et, si l’on est en droit de préfér­er, au pre­mier abord, la sil­hou­ette de l’ac­trice à celle de la « bête », on se gardera bien de trou­ver cette dernière laide. Fruit du tra­vail de Mil­li­cent Patrick, le plus sou­vent éclip­sée au prof­it de Bud West­more, la créa­ture est instan­ta­né­ment entrée au pan­théon des mon­stres de l’U­ni­ver­sal, aux côtés de la créa­ture de Franken­stein, de la momie ou du Drac­u­la de Bela Lugosi – au point de sus­citer, par la suite, une kyrielle de pro­duits dérivés et de mar­quer durable­ment l’imag­i­naire du fantastique[ref]Voir, pour s’en con­va­in­cre, la col­lec­tion colos­sale de pro­duits dérivés pos­sédés par le réal­isa­teur Guiller­mo del Toro ou la superbe créa­ture con­stru­ite par Stan Win­ston dans la comédie référen­tielle The Mon­ster Squad (1987).[/ref].

Jack Arnold, cepen­dant, voit plus loin que le pou­voir de fas­ci­na­tion immé­di­at de son Gill-Man (lit­térale­ment, « l’homme-aux-branchies ») : L’É­trange Créa­ture du lac noir se place ain­si dans la lignée de ses films aux tons ambiva­lents. Sous cou­vert de réalis­er des films-procédés, Jack Arnold aura créé une fil­mo­gra­phie de genre ou le sous-texte se démar­que sub­tile­ment de la vision pre­mier degré. Dans ces films (Le Météore de la nuit, Taran­tu­la, L’Homme qui rétréc­it et donc La Créa­ture…), l’am­biguïté est de mise : la com­mu­nauté humaine n’est jamais présen­tée comme idéal­isée, pro­pre à sus­citer l’i­den­ti­fi­ca­tion. Elle peut même être présen­tée comme agres­sive, imbé­cile, antag­o­niste : c’est assez peu sub­tile­ment le cas dans Le Météore de la nuit, plus déli­cate­ment dans L’Homme qui rétréc­it. La fac­tion humaine de L’É­trange Créa­ture du lac noir est ain­si com­posée de petits coqs en per­pétuelle lutte de dom­i­na­tion, d’ar­riv­istes sci­en­tifiques – en un mot, d’in­trus dans le monde préservé du lagon. Là, règne une créa­ture qu’Arnorld ne ménagera pas non plus : il n’y a, dans L’É­trange Créa­ture du lac noir, aucun sauf-con­duit moral, aucune échap­pa­toire rédemptrice ni pour les humains, ni pour la créa­ture.

Mal­gré tout, le film reste dans le canon nar­ratif et styl­is­tique pro­pre aux films exo­tiques de son époque : décors loin­tains (en fait, la Cal­i­fornie), sec­onds rôles « pit­toresques » et gen­ti­ment xéno­phobes (des Sud-Améri­cains à l’ac­cent appuyé, un peu crétins et motivés par la seule récom­pense pécu­ni­aire), ou la pro­gres­sion du réc­it, calquée sur tous les films de mon­stres, avec en pina­cle l’en­lève­ment de l’héroïne, con­cer­nant la vraisem­blance duquel les dif­férences de mor­pholo­gie de l’a­gressée et de l’a­gresseur lais­sent perplexe[ref]Cela dit, un précé­dent de taille avait été con­staté dans King Kong (1933).[/ref]. C’est sur ce point, d’ailleurs, que le film va se dis­tinguer : à compter de cet enlève­ment peu com­préhen­si­ble, le film va pro­gress­er dans une direc­tion à la bru­tal­ité éton­nante. On y meurt avec une décon­cer­tante facil­ité, avec une vio­lence per­tur­bante : on demeure dans l’hor­reur, et ce, même si on range aujour­d’hui volon­tiers L’É­trange Créa­ture du lac noir dans la case « famil­iale », comme un film dont le temps aurait atténué la teneur épou­vantable.

Jack Arnold saisit l’op­por­tu­nité, avec cette 3D, de con­stru­ire un Éden, de nous per­me­t­tre de le vis­iter dans toute sa beauté, toute son étrangeté, pour mieux accentuer l’ab­sur­dité du con­flit – frat­ri­cide ? – qui va s’y dérouler. C’est un œcuménisme de franc-tireur que celui du réal­isa­teur : une vision pour laque­lle il allie le fond et la forme, l’éthique et le gim­mick. Un prodi­ge artis­tique, qui mérite aujour­d’hui d’être redé­cou­vert sur grand écran.

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