Pays rêvé

Pays rêvé

de Jihane Chouaib

  • Pays rêvé
  • France2012
  • Réalisation : Jihane Chouaib
  • Scénario : Jihane Chouaib
  • Image : Sarmad Louis, Wajdi Elian, Dylan Doyle, Lukas Hyksa
  • Son : Emmanuel Zouki, Nicolas Waschkowski
  • Montage : Emmanuelle Pencalet
  • Producteur(s) : Matthieu de Laborde
  • Date de sortie : 31 octobre 2012
  • Durée : 1h25

Pays rêvé

de Jihane Chouaib

De rocailleux chemins


De rocailleux chemins

Quelle rela­tion peut-on entretenir avec un pays que l’on a quit­té dès l’enfance ? La ques­tion est par­ti­c­ulière­ment com­plexe lorsque c’est du Liban qu’il s’agit et Jihane Chouaib lui apporte une réponse mul­ti­ple. Plutôt que de vers­er dans l’auto- (-biogra­phie, ‑fic­tion…), la cinéaste prend le par­ti de con­fron­ter son point de vue à celui d’autres hommes et femmes issus de la dias­po­ra, de racon­ter leur rap­port à cette terre que leurs par­ents ont quit­tée. Une façon habile de creuser un sujet déjà sou­vent approché par le ciné­ma doc­u­men­taire.

Le pre­mier plan de Pays rêvé inau­gure le voy­age dans le temps et dans l’espace que la réal­isatrice entre­prend par la vue d’un paysage à tra­vers le pare-brise d’une voiture. Plutôt que d’avoir recours à des plans larges et englobants, tout le film se déploiera selon un point de vue qui revendique son aspect par­cel­laire, à l’image de ces frag­ments d’histoires par lesquels les enfants de l’exil doivent appren­dre à con­stru­ire leur iden­tité. Jihane Chouaib ne pré­tend pas par­ler au nom de tous les « Libanais de l’étranger » mais cherche à appro­fondir ses pro­pres impres­sions en invi­tant qua­tre alter-ego à faire le même voy­age : un dra­maturge, un cinéaste, une jour­nal­iste et une danseuse, issus de la même généra­tion qu’elle. Ces qua­tre êtres, elle les scrute comme si elle cher­chait à dévoil­er leur intéri­or­ité. Elle épouse leurs préoc­cu­pa­tions, leurs rap­ports au monde et les fait racon­ter leurs façons per­son­nelles de vivre leur « libanéité ». Elle suit ain­si Katia Jar­joura dans ses péré­gri­na­tions à tra­vers les ruines de guerre, regarde sa sœur Nada Chouaib s’approprier la danse ori­en­tale, arpente avec Patric Chi­ha un Liban perçu comme ter­ri­toire de fic­tion et reste avec Waj­di Mouawad dans l’hôtel qui jouxte un aéro­port puisque son retour au pays n’a finale­ment pas eu lieu. La réal­isatrice quant à elle s’exprime non seule­ment par son regard, mais aus­si par sa voix qui vient ajouter ses pro­pres sou­venirs et ques­tion­nements à ceux des autres, de façon sou­vent gra­cieuse mal­gré une into­na­tion quelque peu didac­tique.

En écoutant et obser­vant ces qua­tre avatars d’elle-même, Jihane Chouaib décou­vre ce qu’il peut y avoir de com­mun à leurs dif­férentes his­toires : le détache­ment que l’exil instau­re par rap­port aux com­mu­nautés dont cha­cun est issu et aux idéolo­gies qui y sont liées ; les traces sen­sorielles indélé­biles qu’une terre peut imprimer sur des corps ; le sen­ti­ment de ne pas être con­forme à la ver­sion libanaise de la féminité qui habite celles qui ont gran­di ailleurs ; la sourde cul­pa­bil­ité que tous ten­dent à ressen­tir en étant pro­tégés des con­flits répétés qui déchirent le pays et les fan­tasmes de pou­voir qui en découlent, les ren­dant, par la voie des songes, capa­bles de rétablir l’harmonie. Tout cela forme une matière assez riche mais dont la cinéaste n’exploite pas tout le poten­tiel, échouant générale­ment à trou­ver les moyens fig­u­rat­ifs de dépass­er l’anecdote. Si elle tente occa­sion­nelle­ment de déploy­er les pro­pos énon­cés en met­tant les per­son­nages en scène – Nada et son cos­tume de danse ori­en­tale devant le miroir – ou par des jeux de mon­tage – tel ce champ-con­trechamp fic­tif par lequel Patric se retrou­ve face à la danse de Nada, rejouant ain­si le moment où son grand-père ren­con­tra sa grand-mère –, cela n’a finale­ment que très peu d’incidence sur la portée de son réc­it.

Néan­moins, par le choix des per­son­nages et l’attention qu’elle leur porte, des motifs émer­gent. Par le croise­ment des dif­férentes his­toires, Jihane Chouaib mon­tre en quoi cha­cun tra­vaille les faits à sa manière, les nour­rit de son imag­i­naire, les réécrit pour les ren­dre accept­a­bles. Si la cinéaste se refuse à abor­der le sujet directe­ment, son choix de filmer des per­son­nes dont l’occupation est d’interpréter le réel, de lui don­ner une forme, n’est évidem­ment pas inno­cent et révèle ce qui pour­rait être une autre ques­tion fon­da­men­tale du film : qu’est-ce qui fait que tant de Libanais de cette généra­tion se dis­tinguent dans des domaines artis­tiques et intel­lectuels ? Jihane Chouaib sug­gère qu’être lié à un pays en guerre sans y vivre tendrait à instau­r­er un rap­port au réel dis­ten­du, ayant per­du son évi­dence. L’art peut alors être un ter­rain prop­ice à recoudre ce qui a été décousu. Mais la réponse la plus frap­pante est sans doute celle de Katia Jar­joura, qui a décidé d’aller vivre au Liban bien qu’elle n’y soit pas née et qui entre­tient avec le pays un rap­port qua­si­ment masochiste. Elle explique com­ment une blessure reçue lors de la guerre de 2006 fut le moyen pour elle de se sen­tir véri­ta­ble­ment libanaise, pour la pre­mière fois. Et la cinéaste d’en arriv­er à cette ter­ri­ble con­clu­sion : la guerre, c’est notre pays.

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