J’enrage de son absence

J’enrage de son absence

de Sandrine Bonnaire

  • J’enrage de son absence
  • France2012
  • Réalisation : Sandrine Bonnaire
  • Scénario : Sandrine Bonnaire, Jérôme Tonnerre
  • Image : Philippe Guilbert
  • Décors : Denis Hager
  • Costumes : Magdalena Labuz
  • Montage : Svetlana Vaynblat
  • Producteur(s) : Dominique Besnehard, Michel Feller, Thomas Schmitt, Nicolas Steil, Jesus Gonzalez
  • Production : Mon Voisin Productions, Mosaïque Films, Iris Productions, Iris Films
  • Interprétation : William Hurt (Jacques), Alexandra Lamy (Mado), Augustin Legrand (Stéphane), Jalil Mehenni (Paul), Françoise Oriane (Geneviève), Norbert Rutili (le notaire)
  • Date de sortie : 31 octobre 2012
  • Durée : 1h38

J’enrage de son absence

de Sandrine Bonnaire

À ce passé empêché


À ce passé empêché

“Je me dépouille” : les mots de Jacques, le per­son­nage de son deux­ième long-métrage, siéraient bien au style nais­sant de San­drine Bon­naire. Avec J’en­rage de son absence, appré­cié à Cannes à la Semaine de la Cri­tique, elle con­firme son esthé­tique austère que son poignant doc­u­men­taire Elle s’ap­pelle Sabine met­tait déjà dis­crète­ment en place. Bon­naire cinéaste est ain­si : plus elle cherche le retrait et plus elle invente sa pro­pre présence. Son film est à l’im­age de cette imposante douceur.

Lui (Jacques, puis­sam­ment inter­prété par William Hurt), c’est une voix que la vie a cassée, enroulée dans un accent qui se sou­vient d’un autre pays. Elle (for­mi­da­ble Mado, jouée par Alexan­dra Lamy, qui nous étonne enfin), c’est une nuque, qu’elle décou­vre de temps en temps dans un geste dis­cret, un peu répéti­tif, un peu gra­tu­it, pas encore une manie. L’en­fant au milieu, c’est Paul, celui qu’elle a eu avec un autre homme, Stéphane (Augustin Legrand), l’homme d’après, le suiv­ant. Pour l’homme d’a­vant, le suivi, l’homme à l’ac­cent, cet enfant représente le sou­venir vivant d’un autre, le sien, qu’il eut avec cette même femme, mais qui est mort. En douce, il a offert à Paul une gourmette en or. Paul l’ob­serve le soir avant le dîn­er, la pause sur son vis­age, rare reste un peu bril­lant du si jeune défunt. Oui, bien sûr, c’est un peu lim­ite de faire porter au vivant le poids du mort. Mais quoi ! La douleur d’un deuil n’a que faire de notre morale de biens por­tants. L’éthique, elle vient après le film, dans l’his­toire que Bon­naire aurait racon­tée si elle n’é­tait pas cinéaste.

De la même manière que ce tim­bre, cette peau et ce bracelet auraient pu inspir­er un beau por­trait à Manet, ce canevas nous don­nerait sûre­ment un bon réc­it de papi­er (on imag­ine une nou­velle). Mais toutes ces qual­ités ne pou­vaient pas suf­fire à faire J’en­rage de son absence. De l’écrit à l’écran, il s’est passé quelque chose. Et il l’est d’au­tant plus dur de le remar­quer que San­drine Bon­naire, pétrie de mod­estie, prend soin de n’af­fich­er dans son dis­cours aucune pré­ten­tion formelle. Cette réal­isatrice vous dira qu’elle ne prend garde qu’au réc­it, qu’un film, c’est une caméra rivée à l’his­toire. Mais elle fut si longtemps à bonne école, celle de Pialat, qu’elle ne se rend même pas compte qu’elle pense en images. Et pour preuve : dans son film, cette voix posée s’est trans­muée en plans sta­bles quand d’im­per­cep­ti­bles trem­ble­ments de cadres miment le trou­ble d’une femme qui voit revenir dans son exis­tence l’homme qu’elle a ren­du père. D’elle à lui, des panoramiques, des trav­el­lings faisant corps avec les mou­ve­ments de l’en­fant, esquis­sent une con­ti­nu­ité. Ses jeux de rien, une par­tie de foot, une boîte d’aquarelle, voilà le liant (c’est même la déf­i­ni­tion de l’en­fant).

Que quelque chose ait existé entre cet homme et cette femme, c’é­tait, autrement que par l’his­toire (les lar­moy­antes retrou­vailles), évi­dent dès les pre­miers plans. Pour cela, ni flash-back, ni voix off. Bon­naire refuse l’ex­pli­catif, elle voulait, dit-elle, “le moins de mots pos­si­bles”. C’est ce qu’on peut appel­er la ten­dance de fond de l’im­age qui le sig­nifi­ait, ce beau gris-bleuté appuyé qui invente pour les dif­férences tonales de leur regard une cor­re­spon­dance secrète. On pour­rait y revenir : quand elle suf­fit à sig­ni­fi­er l’ex­is­tence d’un passé, la couleur devient un code pour émou­voir. Ici, elle va jusqu’à se brouiller sous l’ef­fet des larmes. Notre esprit de spec­ta­teur ne fait qu’un tour : si Mado pleure, c’est que le passé par­le encore en elle. On touche ici au fonde­ment nar­ratif du film, et à un principe qui régit sour­de­ment le ciné­ma de Bon­naire depuis Elle s’ap­pelle Sabine, ce dis­cret coup d’es­sai qui toucha au coup de maître. Le ciné­ma, chez elle, ne peut com­mencer qu’après le drame réel. Ces couleurs tour­men­tées est à J’en­rage de son absence ce que les archives famil­iales, ces plans mag­nifiques qui nous mon­traient sa sœur dans cette beauté mutine de sa pre­mière jeunesse, étaient à Elle s’ap­pelle Sabine : la résur­gence d’un temps inex­orable­ment passé. C’est en ce sens fort que la réal­isatrice peut par­ler de « renais­sance » : le temps a passé, les con­di­tions de cet amour ne sont plus. Et pour­tant, il meurt encore.

Mais le style nar­ratif de Bon­naire (le troisième film, à l’en croire, le con­firmera), ce n’est pas seule­ment la réminis­cence pour com­mence­ment, mais, dans le présent, une explo­sion qui doit toute sa vio­lence à un passé empêché, un passé qui, en son temps, n’a pas pu vivre cor­recte­ment, n’a pas pu, tout sim­ple­ment, dur­er comme présent. Dans Elle s’ap­pelle Sabine, c’é­taient les cinq ans d’in­terne­ment, ter­ri­ble point aveu­gle du réc­it ; dans J’en­rage de son absence, c’est la vie que n’au­ra jamais cet enfant de qua­tre ans, à jamais éten­du sur le bord d’une route, celle de l’ac­ci­dent. C’est pourquoi son père, Jacques, ne peut se con­tenter de se recueil­lir sur une tombe. Il lui faut infin­i­ment re-con­stater l’ac­ci­dent, revenir sur le lieu, s’y sen­tir trem­blant une énième pre­mière fois. Un deuil qui ne se fait pas, c’est l’in­stant du con­stat mor­tu­aire éter­nelle­ment recom­mencé, c’est l’im­pos­si­ble épuise­ment d’une pen­sée qui se pro­jette à deux dans l’in­stant d’après, instant con­join­te­ment tout près et pour tou­jours éloigné. On remar­que alors que la stat­ue de cire qu’in­car­nait jusque-là William Hurt a les joues meubles et la voix fêlée : elle gri­mace, s’ef­fon­dre car­ré­ment et le film rejoint son titre au milieu d’une rareté, les san­glots d’un homme : “j’en­rage de son absence” lâche-t-il d’un son à demi artic­ulé.

Ce que fait ici Jacques, en sub­sti­tu­ant le fils de Mado à son pro­pre fils per­du, c’est donc une ten­ta­tive pour renouer, dans ce présent-là, avec un autre présent que son esprit ne parvient pas à ne pas con­cevoir comme néces­saire. Si bien qu’a­vant de dépass­er nos lim­ites, les fron­tières de la morale, la démarche de cet homme con­siste à ren­dre hom­mage à ce présent qui n’a pas eu lieu et, plus pré­cisé­ment, à sa pos­si­bil­ité. Der­rière chaque trans­gres­sion, il y a une règle plus forte, l’aber­ra­tion d’une règle privée, à laque­lle l’in­di­vidu se sent inca­pable de ne pas obéir, à laque­lle, surtout, il se sent obligé de ren­dre hom­mage. L’en­fant sent bien la bizarrerie d’un homme qui vit dans sa cave : “c’est pas nor­mal, ou bien c’est qu’il est mort.” Bien sûr nous sommes un peu trou­blés lorsque Jacques appelle l’en­fant “mon p’tit père”. Mais pas un seul instant Bon­naire n’ap­pose un quel­conque juge­ment. La rai­son est que nous épousons en per­ma­nence le point de vue de Jacques. Mais aus­si parce qu’il y a cette répar­ti­tion spa­tiale forte, entre les par­ents à l’é­tage et Jacques dis­simulé dans cette cave (si Paul et Jacques com­mu­niquent par­fois à dis­tance, c’est seule­ment en faisant du bruit sur les tuyaux). L’é­tanchéité éthique est alors préservée : la morale s’indigne en haut, l’é­mo­tion pleure en bas. Et si une dis­tance est franchie, elle est moins morale que tem­porelle. Jacques va faire gliss­er un présent mort-né sur un présent vivant. Là où s’ar­rête le film com­mence peut-être une autre his­toire, une his­toire de dés­espéré, un réc­it du fran­chisse­ment d’une lim­ite par un homme déjà enseveli. Le temps est ain­si, le temps est tyran, on ne va pas con­tre lui.

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Elle s’appelle Sabine
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