Tell Me Lies

Tell Me Lies

de Peter Brook

  • Tell Me Lies
  • Grande-Bretagne, États-Unis1968
  • Réalisation : Peter Brook
  • Scénario : Peter Brook, Denis Cannan, Michael Kustow
  • d'après : la pièce US
  • de : Denis Cannan, Michael Kustow, Sally Jacobs, Adrian Mitchell, Geoffrey Reeves, Albert Hunt, Michael Stott, Peter Brook
  • Image : Ian Wilson
  • Décors : Sally Jacobs
  • Son : Bob Allen
  • Montage : Ralph Sheldon
  • Musique : Richard Peaslee
  • Producteur(s) : Peter Brook, Peter Sykes
  • Interprétation : Mark Jones (Mark), Pauline Munro (Pauline), Eric Allan (Guest), Robert Langdon Lloyd (Bob), Glenda Jackson (Guest)...
  • Date de sortie : 10 octobre 2012
  • Durée : 1h58

Tell Me Lies

de Peter Brook

Little White Lies


Little White Lies

Étrange con­cor­dance des temps : entre la présen­ta­tion du film à Venise et sa ressor­tie aujour­d’hui, Tell Me Lies aura offert un écho éton­nant aux images de haine et de vio­lence du film-brûlot con­tre l’is­lam et sa cohorte de réac­tions sanglantes. Voilà plus de quar­ante ans, Peter Brook adap­tait à l’écran sa pièce US, enten­dez « Unit­ed States » aus­si bien que « us » (« nous » en anglais), moins satyre poli­tique que ques­tion­nement de notre posi­tion morale face aux images de la guerre. Tombé comme un cheveu sur la soupe dans une époque plus volon­tiers portée sur les pris­es de posi­tion rad­i­cales, le film ne ren­con­tra pas le suc­cès de la pièce. Il ressort aujour­d’hui en salles, à la faveur d’une restau­ra­tion engagée par les fon­da­tions Tech­ni­col­or et Groupa­ma GAN[ref]On leur doit égale­ment la réédi­tion de l’in­té­grale des films de Pierre Étaix en 2010.[/ref] et en même temps que l’édi­tion bilingue d’un ouvrage sur le con­texte his­torique et poli­tique de la genèse du film[ref]Gilles Duval, Séver­ine Wemaere, Peter Brook et le Viet­nam, Tell Me Lies, Paris, édi­tions Capric­ci, 2012.[/ref].

Tell Me Lies est tourné à l’été 1967 à Lon­dres en pleine guerre du Viet­nam (1964–1975), la même année que le court métrage antipa­tri­ote de Scors­ese The Big Shave et que Loin du Viet­nam, le pam­phlet col­lec­tif de Godard, Ivens, Resnais, Klein, Lelouch et Var­da avec Chris Mark­er au mon­tage. Ce n’est cepen­dant ni un film mil­i­tant, ni même, à pro­pre­ment par­ler, un film sur le Viet­nam. C’est un film sur Lon­dres – comme l’an­nonce d’ailleurs un car­ton dès la fin du générique (« A film about Lon­don »), dans lequel trois per­son­nages se trou­vent con­fron­tés aux images insouten­ables des vic­times du napalm au Viet­nam, en même temps qu’au malaise mât­iné de fas­ci­na­tion que sus­ci­tent en eux ces visions d’apoc­a­lypse. Le sur­gisse­ment de la guerre, de ces chairs à vif et vis­ages bour­sou­flés sur papi­er glacé dans le quo­ti­di­en de trois jeunes Anglais déplace légère­ment le pro­pos qui était celui de la pièce mise en scène par Brook avec ses comé­di­ens de la Roy­al Shake­speare Com­pa­ny : l’en­jeu était pour le dra­maturge de faire pren­dre con­science aux Anglais que la guerre du Viet­nam n’é­tait pas qu’un prob­lème améri­cain. Il devient aux yeux du cinéaste de mon­tr­er que la guerre, à tra­vers ces images aux­quelles nul n’échappe, fait d’ores et déjà par­tie de la vie de ses com­pa­tri­otes, quelle que soit par ailleurs leur posi­tion à l’en­droit des États-Unis. Intro­duite en fan­fare sur un mode pas­tichant la comédie musi­cale – la chan­son d’ou­ver­ture « Tell Me Lies About Viet­nam » don­nant son titre au film – cette prise de con­science déter­mine le fil rouge du film : évi­tant, non sans une cer­taine mal­adresse par­fois, le posi­tion­nement poli­tique, Brook ques­tionne notre rap­port moral aux images de la guerre. Que faire quand tous les pam­phlets ont déjà été écrits ? Com­ment tourn­er un film sur le Viet­nam à une époque où les médias sont déjà sat­urés d’images ?

Obser­va­teur désireux de pren­dre part au mou­ve­ment du monde, Brook regarde ses con­tem­po­rains et sonde leurs réac­tions : dans un semi-doc­u­men­taire qui lorgne avec humour vers le pas­tiche en révélant sans cesse son dis­posi­tif auto-référen­tiel, il s’in­vite au cœur des man­i­fes­ta­tions, des réu­nions diplo­ma­tiques et des dis­cus­sions en tout genre où cha­cun croit détenir la clef de son prob­lème viet­namien. Ce n’est plus une affaire géopoli­tique que désigne le con­flit viet­namien mais une his­toire intime, celle du sur­gisse­ment de l’in­vraisem­blable de la guerre au creux de l’or­di­naire de nos vies. Ce faisant, Brook est amené à s’in­téress­er aux formes de l’en­gage­ment poli­tique qu’ap­pelle une telle révéla­tion. Il con­voque d’autres luttes à tra­vers la présence de Stoke­ly Carmichael qui opère un lien entre le mou­ve­ment des droits civiques et la protes­ta­tion con­tre la guerre du Viet­nam, comme si toutes les luttes avaient une matrice com­mune. Repas­sant surtout inlass­able­ment les images d’un bonze boud­dhiste s’im­molant par le feu en pleine rue à Saigon en signe de résis­tance, il avoue sa fas­ci­na­tion hor­ri­fiée pour cette vio­lence retournée con­tre soi. Il la con­fronte au même geste pathé­tique de cet autre croy­ant en souf­france, Nor­man Morrison[ref]Son mar­tyr fait d’ailleurs l’ob­jet d’un chapitre de Loin du Viet­nam : « Ann Uyen. Réac­tions, à pro­pos de Nor­man Mor­ri­son qui s’est brûlé vif devant le Pen­tagone ».[/ref], un quak­er améri­cain qui vint se sac­ri­fi­er devant le Pen­tagone, cœur des opéra­tions mil­i­taires améri­caines – le film se livre alors avec beau­coup de mal­adresse à une recon­sti­tu­tion peu démon­stra­tive des dernières heures de Mor­ri­son avec le témoignage en voix off de sa veuve.

L’un de ses per­son­nages, alter ego prob­a­ble du cinéaste, avouera crain­dre le fanatisme des foules presque autant que celui des mar­tyrs. « If you wan­na have a clear vision of Viet­nam, stay far away »[ref]« Si vous voulez avoir une vision claire du Viet­nam, restez à l’é­cart ».[/ref] profère-t-il non sans une ironie amère. Car c’est bien le rôle qu’as­signe Brook au ciné­ma, comme au théâtre d’ailleurs, celui de coïn­cider avec la fureur du monde sans être pour­tant un porte-voix de quelques par­ti­sans. Incidem­ment, Tell Me Lies s’in­scrit en porte-à-faux avec le film qu’Harun Faroc­ki réalise deux ans plus tard, Feu inex­tin­guible (Nicht Löschbares Feuer), dans lequel le cinéaste alle­mand se met lui-même en scène et écrase une cig­a­rette sur son avant-bras pour ten­ter de trou­ver un élé­ment de com­para­i­son à l’in­com­pa­ra­ble, la brûlure au napalm. Il y a chez Brook au con­traire, cette idée, pro­fondé­ment scep­tique au sens philosophique du terme, que l’art ne peut pas être un acte de protes­ta­tion – il ne peut pas met­tre fin à la guerre – mais qu’il n’en reste pas moins un geste éminem­ment poli­tique. C’est à cette nuance près que Tell Me Lies con­serve aujour­d’hui toute son actu­al­ité.

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