© Sony Pictures Releasing France
Damsels in Distress

Damsels in Distress

de Whit Stillman

  • Damsels in Distress
  • États-Unis2011
  • Réalisation : Whit Stillman
  • Scénario : Whit Stillman
  • Image : Doug Emmett
  • Montage : Andrew Hafitz
  • Musique : Mark Suozzo, Adam Schlesinger
  • Producteur(s) : Martin Shafer, Liz Glotzer, Whit Stillman
  • Production : Westerly Films
  • Interprétation : Greta Gerwig (Violet), Analeigh Tipton (Lily), Adam Brody (Fred/Charlie), Megalyn Echikunwoke (Rose), Caitlin Fitzgerald (Priss), Carrie McLemore (Heather), Hugo Becker (Xavier), Aubrey Plaza (Debbie), Ryan Metcalf (Frank), Billy Magnussen (Thor), Jermaine Crawford (Jimbo)...
  • Distributeur : Sony Pictures Releasing France
  • Date de sortie : 3 octobre 2012
  • Durée : 1h39

Damsels in Distress

de Whit Stillman

Voltiges de l'humour


Voltiges de l'humour

Quinze ans d’absence pour une joie à l’égal de celle qui tra­verse son nou­veau film, Damsels in Dis­tress : il faut absol­u­ment redé­cou­vrir le cinéaste new-yorkais Whit Still­man que l’on avait lais­sé en 1998 avec Les Derniers Jours du dis­co. Pour son qua­trième film, il remet en jeu les motifs et l’élan si sin­guli­er de ses comédies dans une trame sen­ti­men­tale de film de cam­pus emmenée par la fasci­nante Gre­ta Ger­wig.

Au cours des pre­mières min­utes de Damsels in Dis­tress, le spec­ta­teur aura peut-être le réflexe trop prompt de rat­tach­er les images col­orées, lumineuses et suaves de Vio­let (Gre­ta Ger­wig) et ses copines coquettes à une comédie sen­ti­men­tale girly à la sophis­ti­ca­tion lisse ou à un léger 20-some­thing movie (la logique du teen-movie adap­tée au monde de l’université). Ce serait pass­er à côté de son charme bien réel, loin de toute séduc­tion. Le groupe, com­posé par la bien­veil­lante mais tour­men­tée Vio­let, l’intransigeante et dés­abusée Rose et la can­dide et fidèle Heather aspire à insuf­fler de la joie dans les murs de vieille pierre du cam­pus de Sev­en Oaks, au cli­mat ren­du délétère par l’exigence du «cool». À tou­jours chercher plus cool que soi, seul le sar­casme dis­crim­i­nant du rédac­teur en chef du canard de la fac l’emporte, et les doux rêves de per­fectibil­ité de Vio­let demeurent incom­pris. Plutôt que de sor­tir avec un bel­lâtre aux traits par­faits, mieux vaudrait un los­er per­fectible, et s’acharner à ne laiss­er aucune âme en peine met­tre fin à ses jours par un cen­tre de préven­tion du sui­cide où l’on prodigue cours de danse… et savons par­fumés à humer. La bien­veil­lance de Vio­let s’exprime surtout avec la nou­velle recrue du groupe, Lily (Analeigh Tip­ton), bou­ton de rose, ingénue et ambitieuse. Au gré de leur ami­tié et de leurs aven­tures sen­ti­men­tales va se con­stituer une petite troupe.

Ce qui frappe dans ce point de départ de comédie, c’est son incon­gruité à se plac­er du côté du bon, là où la comédie appellerait l’ironie. La finesse du film con­siste juste­ment à par­tir de cette bon­té pour la met­tre en jeu et lui don­ner sa légitim­ité face à la con­ven­tion d’un ren­verse­ment ironique. Damsels… déroute parce qu’il est suave­ment sub­ver­sif et n’emprunte jamais l’évidence de la cor­ro­sion pour men­er à bien son œuvre comique, tout le film prenant ain­si la forme d’une entre­prise de ren­verse­ment d’un mod­èle négatif. En ce sens, il repart du sen­ti­ment qui achevait Les Derniers Jours…. Face au prag­ma­tisme désen­chan­té des yup­pies en devenir (Kate Beck­in­sale et Chris Eige­man), à la fin du dis­co, l’héroïne jouée par Chloë Sevi­gny con­tin­u­ait à croire résol­u­ment en la magie de la danse et de son utopie sociale.

Damsels… inter­roge mali­cieuse­ment les réflex­es indécrot­ta­bles de spec­ta­teur : à quel ter­ri­toire comique avons-nous affaire ? Rien n’est ici bal­isé, car il ne s’agit ni d’absurde lorsque les garçons bas du front sont moqués pour leur igno­rance de ce que sont les couleurs, ni de comique névro­tique à la Woody Allen quand Vio­let part en vrille, ni de comédie rose bon­bon au cœur acidulé qui révèlerait des mean girls. Ce ques­tion­nement, Still­man le fait jouer en nous per­me­t­tant de goûter à une joie can­dide et sincère, celle que l’on trou­ve dans la danse et les ban­des d’amis – une extase toute sim­ple et sans atours de ce qui est beau, bon, juste, comme dirait Pla­ton. Parce qu’il s’appuie sur l’utopique et l’idéalisme, il pour­rait être réduit à la facil­ité ou à la niais­erie. Mais la comédie n’est pas un mou­ve­ment uni­voque et aveu­gle de sape. Par son raf­fine­ment, Still­man déjoue le ren­verse­ment atten­du en grotesque pour préfér­er à l’ironie une fig­ure autrement sub­ver­sive : le motif de la vrille.

Induisant un plaisir tour­bil­lon­nant de la remise en jeu, ce motif per­met à Still­man d’appuyer d’une appar­ente sophis­ti­ca­tion ses per­son­nages, à l’image du motif – qui par­court ses films depuis Met­ro­pol­i­tan (1990) – du cli­vage entre brune terre-à-terre et blonde idéal­iste, ici Analeigh Tip­ton et Gre­ta Ger­wig. Sur ce cise­lage arché­typ­al, la vrille opère un comique dont la logique de ren­verse­ment creuse plutôt qu’elle ne démolit son objet. Le film se con­stru­it dès lors moins sur une suc­ces­sion de gags à chute qui mar­queraient un retourne­ment que sur le sou­ple déroulé de la vrille qui se remet en jeu inlass­able­ment. À rebours de la déca­dence clivée des Derniers Jours…, Damsels… fait rejail­lir l’équivocité de la can­deur par son incli­na­tion à la rêver­ie et à un idéal­isme de haut vol don­nant aux per­son­nages un détache­ment qui les rend ver­sa­tiles dans leurs sen­ti­ments, vire­voltants dans leurs élans, mou­vants dans leur per­cep­tion. La per­mu­ta­tion des arché­types, la mal­léa­bil­ité du cliché offert dans sa lit­téral­ité inven­tent une esthé­tique comique du mou­ve­ment per­pétuel, de « bran­loire pérenne » qui s’actualise dans le manège sen­ti­men­tal des per­son­nages, et une log­or­rhée du doute relançant les dés du sens.

Par sa manière de désac­corder sa sophis­ti­ca­tion, le film, d’écart en écart, est porté par une maîtrise insoupçon­née, un foi­son­nement qui le rend inépuis­able : chaque plan se com­pose de détails qui font rap­pel, comme de pos­si­bles remis­es en jeu du sens. Une sorte de hia­tus entre le cliché et son écart s’imprime par exem­ple par une lumière exaltée qui trans­fig­ure soudain en un médail­lon angélique le groupe de jeunes filles. Cet art du « pas-de-côté » per­ma­nent donne au film son rythme désarçon­nant, où le comique, latent, peut sur­gir de manière inat­ten­due et mod­ulée, à l’image du jeu sur les couleurs qui révèle pro­gres­sive­ment son hori­zon de pro­fonde empathie pour l’expression d’une sen­si­bil­ité nais­sante. Tous les motifs, tous les arché­types de départ sont ain­si redéfi­nis. S’appuyant sur des acteurs de teen dra­mas comme Adam Brody, le fab­uleux Seth Cohen de The O.C. ou Hugo Beck­er, le prince Louis de Gos­sip Girl, le film ramasse le charme des car­rousels étour­dis­sants de ces séries et l’ouvre leste­ment à une pos­ture comique, un rap­port au monde où se fait jour une nou­velle phénomé­nal­ité du rire. La comédie sen­ti­men­tale retrou­ve une sub­ver­sion qui fait l’inédit du comique de Still­man : par la can­deur de ses per­son­nages, le film nous entraîne dans un regard où tout se redé­cou­vre. Ain­si, la sophis­ti­ca­tion du crê­page de chignon entre Vio­let et Lily qui se joue sur le pluriel du mot « crét­i­nus » con­siste para­doxale­ment à désamorcer le cliché.

Still­man n’a pas son pareil pour filmer des scènes de fête. La danse y a une valeur exis­ten­tielle d’affirmation de soi comme élan vital, art de la volte pour se tir­er de l’engourdissement du spleen que ses per­son­nages ont ter­ras­sant. Alors que Les Derniers Jours… repo­saient sur la cir­cu­la­tion du désir qui finis­sait par faire implos­er la bande, Damsels… ouvre sur une réc­on­cil­i­a­tion, un ordon­nance­ment enfin trou­vé qui rap­pelle furtive­ment les épipha­nies des films de Wes Ander­son. Loin d’être con­v­enue, la fin rend pos­si­ble un apaise­ment du mou­ve­ment que le film s’est effor­cé de con­duire en chapitres, comme posé pour nouer tous les cou­ples qui se sont for­més, dans un hori­zon de félic­ité célébré par la danse, art du mou­ve­ment maîtrisé.

L’étonnement, la nou­veauté sont rares en comédie. En déjouant ses pon­cifs, Still­man fait d’elle un avion voltigeur, au désir insai­siss­able et infi­ni, qui se fait écrin au tal­ent d’acteurs qu’il val­orise avec un amour con­tagieux. D’autant que les per­son­nages féminins, blondes rêveuses et entraî­nantes, sont le cœur irra­di­ant de ses films. Chloë Sevi­gny impres­sion­nait déjà en 1998 dans un de ses plus beaux rôles. La mag­né­tique Gre­ta Ger­wig, avec sa fausse pesan­teur qui la hisse vers les cimes de la fan­taisie, incar­ne cette fig­ure fémi­nine qui a en plus l’augure de dia­loguer indi­recte­ment avec les Girls de Lena Dun­ham – les filles en vrille d’aujourd’hui.

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