Shelter

Shelter

de Dragomir Sholev

  • Shelter
  • (Podslon)
  • Bulgarie2010
  • Réalisation : Dragomir Sholev
  • Scénario : Melissa De Raaf, Razvan Radulescu, Dragomir Sholev
  • Image : Krum Rodriguez
  • Montage : Kevork Aslanyan
  • Musique : Vassil Gurov
  • Producteur(s) : Rossitsa Valkanova
  • Interprétation : Cvetan Daskalov (Emil Stoychev), Yanina Kasheva, Silvia Gerina (Courtney), Irena Hristoskova (Tenx), Kaloyan Siriiski (Radostin Stoychev)
  • Distributeur : Cinessonne
  • Date de sortie : 26 septembre 2012
  • Durée : 1h28

Shelter

de Dragomir Sholev

La chambre du fils


La chambre du fils

Le pre­mier film du Bul­gare Dragomir Sholev suit quelques heures d’une famille de classe moyenne et de leur fils qui leur échappe. Traite­ment orig­i­nal, force des plans, déli­catesse du ques­tion­nement : Shel­ter est une réus­site.

Un qua­tre-pièces dans un grand immeu­ble vieil­li de Bul­gar­ie. Un cou­ple de quin­quagé­naires dont l’homme est entraîneur d’une équipe de water-polo. Ni rich­es ni pau­vres, ils suiv­ent une rou­tine calme que per­son­ne ne remet en cause. Ils ont deux fils, un grand qui vit aux États-Unis, et un tout jeune, Rado, préado­les­cent dont la dis­pari­tion au lende­main d’une fête ouvre le film. Les par­ents s’affolent, vont voir la police, se prê­tent sans con­vic­tion au jeu des descrip­tions, sans être vrai­ment d’accord sur qui a fait quoi, sur qui est le respon­s­able d’une dérive que l’on ne saisit pas encore. Les plans sont longs, embrassent les scènes dans les infimes com­plex­ités de leur déroule­ment. La caméra n’est pas fixe, pas portée non plus, elle suit lente­ment les per­son­nages, s’empare péri­odique­ment des à‑côtés dans une belle flu­id­ité, avant de revenir à eux. Il y a une ten­sion, pas un sus­pense, pas le calme avant la tem­pête, mais la force du réel. Il pleut tout le temps sur cette ville, les paysages sont gris d’automne, pour­tant le monde n’a pas la noirceur mono­chrome d’un Béla Tarr et les gris sont d’une grande var­iété. Bien­tôt, accom­pa­g­nés par la mise en scène tal­entueuse de Dragomir Sholev, le fils et deux de ses amis appa­raîtront, ados punks au look trop étudié pour con­va­in­cre, mais vrais jeunes loups des rues que suit silen­cieuse­ment Rado.

Shel­ter fait penser à une carte ou à une recette de chimie. Les per­son­nages représen­tent des élé­ments aux pro­priétés dis­tinctes, et Dragomir Sholev les con­fron­tent dans un espace clos, plutôt théâ­tral mais sans rater ses sor­ties hors de l’appartement. On pense aux per­son­nages entiers de Cris­t­ian Mungiu dans 4 mois, 3 semaines, 2 jours, plus encore à la sécher­esse théorique pal­pa­ble jusqu’au titre de Polici­er, adjec­tif, de Cor­neliu Porum­boiu. Ici, Sholev ani­me avec bien plus de vigueur et de puis­sance la vie de ses per­son­nages. D’une part parce qu’il ne pré­tend pas représen­ter une société entière, d’autre part parce que son for­mal­isme, de mise en scène comme d’écriture, sert autant la puis­sance de l’action que la réflex­ion. Quand les par­ents ren­trent chez eux en proie aux pires scé­nar­ios, ils trou­vent les punks dans la cham­bre de Rado, et ce dernier qui les présen­tent avec un naturel désar­mant. Leur fils est jeune, ne porte ni cuir ni pierc­ing, la dif­férence d’âge et de style est frap­pante, la manière de se com­porter aus­si. Rien de car­i­cat­ur­al, Rado obéit à son père, l’écoute quand il lui par­le, puis repart placide­ment vers ses com­pagnons qui siro­tent des bières en faisant le tri de ce qui est punk ou non dans cette cham­bre où se côtoient affich­es trash et voiturettes d’enfant. De même, le père n’est pas la brute obtuse que l’on imag­ine, il n’exige pas que les amis vident les lieux, il par­le, il cherche à com­pren­dre avant de s’emporter. La mère, elle, tout en réac­tions, est si heureuse de retrou­ver son fils vivant et indemne qu’elle impro­vise immé­di­ate­ment un repas.

Ce repas et cette sit­u­a­tion de cohab­i­ta­tion don­nent un ton de huis clos. Les fig­ures se dessi­nent, évo­quent en souter­rain un pos­si­ble Fun­ny Games under­ground, pour­tant Sholev n’a rien d’un ama­teur de jeu de mas­sacre – ce qu’on pour­rait par exem­ple reprocher à William Fried­kin, mais c‘est une autre his­toire –, il préfère intéri­oris­er les con­fronta­tions. La famille de classe moyenne divisée, le fils paumé qui hésite sur ses mod­èles, les punks, la police tirail­lée entre action et bureau­cratie… Tout ce petit monde con­stru­it une chronique, sug­gère, peut-être pas assez franche­ment mais non sans beauté, des ques­tions sur un monde qui ne pro­gresse qu’à l’aveugle.

On pour­rait pla­quer sur ces fig­ures plusieurs lec­tures, on retien­dra ici l’analyse poli­tique, reprise moins frontale – mais certes vingt ans après – du Taxi Blues de Pavel Loun­guine, où un chauf­feur de taxi com­mu­niste ren­con­trait, en plein effon­drement sovié­tique, un sax­o­phon­iste au mode de vie chao­tique. Le mari porte la nos­tal­gie de la rigueur sovié­tique. Ses mod­èles sont le sport, la droi­ture, le tra­vail. Au con­traire, la sen­si­bil­ité de sa femme la pousse à s’adapter, à s’ouvrir aux change­ments. Elle part du com­porte­ment de leur fils pour agir quand lui se base sur ses pro­pres con­vic­tions pour l’éduquer. On retrou­ve égale­ment le rap­port com­pliqué entre l’état et la pop­u­la­tion à tra­vers l’institution poli­cière, peu mais habile­ment mon­trée. La jeunesse, quant à elle, repro­duit la divi­sion du cou­ple. Les punks ressem­blent finale­ment au père, durs dans leurs choix, attachés à un mod­èle jusque dans la manière de se vêtir, mais peu capa­bles de se posi­tion­ner au-delà des dis­cours appris par cœur. Rado, lui, ren­voie à sa mère, il absorbe son envi­ron­nement et agit plutôt qu’il ne raisonne.

Shel­ter ne bas­culera jamais dans un dis­cours ou un acmé, il s’en tient à la chronique pour laiss­er le spec­ta­teur peut-être un peu sur­pris ou sur sa faim, mais assuré­ment prêt à pour­suiv­re le ques­tion­nement entamé. C’est bien sou­vent ce que fuit mal­gré lui le ciné­ma, on ne pour­rait que remerci­er Dragomir Sholev de suiv­re cette direc­tion.

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