La Dette

La Dette

de Rafael Lewandowski

  • La Dette
  • (Kret)
  • Pologne2011
  • Réalisation : Rafael Lewandowski
  • Scénario : Rafael Lewandowski, Iwo Kardel
  • Image : Piotr Rosołowski
  • Montage : Agnieszka Glińska
  • Musique : Jérôme Rebotier
  • Producteur(s) : Marcin Wierzchosławski, Jacek Kucharski
  • Interprétation : Borys Szyc (Paweł), Marian Dziędziel (Zygmunt), Magdalena Czerwińska (Ewa), Wojciech Pszoniak (Garbarek), Sławomir Orzechowski (Tadeusz)
  • Date de sortie : 12 septembre 2012
  • Durée : 1h48

La Dette

de Rafael Lewandowski

Règlements de comptes


Règlements de comptes

Peu de longs-métrages se sont intéressés jusqu’i­ci au con­flit social meur­tri­er qui sec­oua la Pologne à la fin de l’an­née 1981. Pour son pre­mier film de fic­tion, Rafael Lewandows­ki s’in­téresse à ce tabou per­sis­tant en con­frontant une famille mod­èle à ses pro­pres zones d’om­bre. Mais par excès de maîtrise, La Dette finit par s’asphyxier de l’in­térieur, sor­tant dif­fi­cile­ment de l’im­placa­ble démon­stra­tion que le réal­isa­teur s’é­tait fixé pour objec­tif.

Pawel est un jeune Polon­ais de trente ans qui vit de petits boulots pour sub­venir aux besoins de sa famille. Avec son physique de rug­by­man, il dégage une viril­ité tran­quille qu’on imag­ine héritée d’un mod­èle struc­turant. Ce mod­èle, c’est son père, Zyg­munt, ancien ouvri­er respec­té de tous pour avoir courageuse­ment con­duit un mou­ve­ment gréviste lors de la révolte sociale de décem­bre 1981 au cours de laque­lle neuf mineurs furent tués par la mil­ice. Mais sur fond de crise économique et de pré­car­ité matérielle, l’équili­bre famil­ial est mis en péril lorsque le père est, con­tre toute attente, accusé d’avoir été la taupe du régime com­mu­niste trente ans plus tôt. En quête de vérité, Pawel doit com­pos­er avec les men­songes et les con­tra­dic­tions d’un père qui lais­sent devin­er les mul­ti­ples lec­tures que l’on peut avoir de cet obscur pas­sage de l’his­toire con­tem­po­raine.

À ce titre, il serait bien dif­fi­cile de ne pas louer la déter­mi­na­tion du réal­isa­teur d’avoir mené un tel pro­jet, surtout lorsqu’on sait que l’ab­sence de réflex­ion col­lec­tive sur ce lourd héritage mène aujour­d’hui la Pologne à toutes sortes d’ex­cès et de dérives (dénon­ci­a­tions publiques, procès d’in­ten­tions, etc.) qui empêchent le débat de s’as­sainir. Le pari était d’au­tant plus risqué que, hormis Skolimows­ki qui a judi­cieuse­ment fait exis­ter ce pan de l’his­toire polon­aise en hors-champ de son Tra­vail au noir dès 1982, peu de films ont osé met­tre en image ce que la con­science col­lec­tive a soigneuse­ment tenu à l’é­cart de toute incar­na­tion pop­u­laire. Avec son passé de doc­u­men­tariste mil­i­tant (le retour d’Auschwitz, le procès Papon), Rafael Lewandows­ki a toute la légitim­ité pour s’at­ta­quer à ce périlleux pro­jet, d’au­tant plus que l’ap­pren­tis­sage de son méti­er de cinéaste en dehors de la Pologne lui assure a pri­ori de pren­dre le recul néces­saire.

Pour­tant, en dépit de la rigueur dont la mise en scène fait preuve, rien ne fonc­tionne vrai­ment dans La Dette. La faute peut-être à un scé­nario qui a lour­de­ment cir­con­scrit toutes les ques­tions poli­tiques posées par cette pos­si­ble trahi­son à un périmètre trop lim­ité (une seule et même famille), au risque de trans­former les per­son­nages en arché­types vague­ment dés­in­car­nés. La prévis­i­bil­ité des rebondisse­ments n’arrange rien à l’af­faire : la con­tra­dic­tion man­i­feste précède sys­té­ma­tique­ment l’ambiguïté, n’of­frant finale­ment que peu d’is­sues à cette descente aux enfers dont on com­prend trop facile­ment les ressors. Enfin, le réal­isa­teur donne la désagréable impres­sion d’hésiter trop régulière­ment entre le film de sus­pense et les codes qui vont avec (men­aces, chan­tage, etc.) et une réelle volon­té d’en­gager un dia­logue en insuf­flant une trou­blante réflex­ion là où les acteurs de la vie poli­tique sem­blent énon­cer des vérités toutes faites.

Au cours de ses dernières scènes, La Dette aban­donne sa démarche ini­tiale (décon­stru­ire les mod­èles) pour nous dire, non sans un cer­tain cynisme, que la Pologne n’est décidé­ment pas prête à affron­ter son his­toire et lever les zones d’om­bre per­sis­tantes. L’im­pla­ca­bil­ité du con­stat serait sans doute mieux passée si Rafael Lewandows­ki n’avait pas don­né l’im­pres­sion qu’il prédes­ti­nait dès les pre­mières scènes cette quête de vérité à un échec cinglant. S’il a l’adresse de se garder de tout juge­ment à l’é­gard de ses per­son­nages, le réal­isa­teur les prive délibéré­ment de cette res­pi­ra­tion, de ce courant d’air qui auraient don­né l’im­pres­sion qu’on jouait un peu moins au malin avec le spec­ta­teur. Au bout du compte, le film finit par sus­citer un étrange malaise, mais ce n’est man­i­feste­ment pas celui qu’on espérait.

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