© Miguel Bueno
Régis Sauder

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À l’oc­ca­sion de la pro­jec­tion de son doc­u­men­taire, Être là, aux États généraux du film doc­u­men­taire de Lus­sas, ren­con­tre avec le réal­isa­teur Régis Saud­er.

Qu’aviez-vous fait avant votre pre­mier film sor­ti en salles en 2009, Nous, princess­es de Clèves?

Des doc­u­men­taires, par­fois dif­fusés à la télévi­sion. Nous, princess­es de Clèves était ini­tiale­ment prévu pour la télévi­sion, en co-pro­duc­tion avec France Ô. On a pu le sor­tir en salles grâce à l’intérêt qu’y a porté Thomas Ordon­neau de Shel­lac. C’est aus­si cette ren­con­tre qui a per­mis la con­créti­sa­tion du pro­jet d’Être là. Thomas Ordon­neau l’a pro­duit et il va le dis­tribuer. C’est une con­ti­nu­ité dans le tra­vail, un parte­nar­i­at fort avec un pro­duc­teur qui croit à un cer­tain ciné­ma. De la même façon, l’ACID, qui avait soutenu Nous, princess­es de Clèves, a aus­si soutenu Être là. Pen­dant la dis­tri­b­u­tion de Nous, princess­es de Clèves, j’ai par­lé à Thomas Ordon­neau de ce pro­jet qui me tenait à cœur et que j’avais com­mencé à tra­vailler. Pen­dant qua­tre ans, j’ai ani­mé des ate­liers de ciné­ma pour psy­cho­tiques dans un ser­vice de psy­chi­a­trie à Mar­seille. J’y ai ren­con­tré des soignants et l’idée par­ti­c­ulière du soin qu’ils avaient, à savoir que ce dernier ne peut pas s’envisager sans le lien social et sans la place du sujet au cœur du pro­jet thérapeu­tique. C’est-à-dire ne pas traiter le symp­tôme mais pren­dre en compte l’humain. Cette famille de soignants ren­con­trée à l’hôpital est proche de celle que dirige Cather­ine Paulet à la prison des Baumettes où j’ai tourné Être là. Quand je l’ai enten­due par­ler de sa vision du soin, pour citer Marie-José Mondzain qui inter­ve­nait hier dans le cadre de l’ate­lier « Con­stru­ire un regard poli­tique », ça a été pour moi une « émo­tion poli­tique » : enten­dre cette parole m’a don­né envie de faire un film, d’aller à la ren­con­tre de ces soignants, d’observer cet acte de résis­tance qu’est leur pra­tique. Ce pro­jet a intéressé Thomas Ordon­neau et il m’a accom­pa­g­né dans l’écriture du film.

Com­ment l’avez-vous écrit ?

Pen­dant deux ans, je suis allé toutes les semaines aux Baumettes suiv­re le tra­vail des soignants. C’était com­pliqué parce qu’aux yeux de l’administration péni­ten­ti­aire je n’étais pas cinéaste. Le chef de ser­vice n’était pas opposé à mon pro­jet de film mais il voulait qu’on y réfléchisse ensem­ble. Il voulait que je vienne les observ­er, que je prenne la tem­péra­ture de la prison, que ceux qui y tra­vail­lent voient s’ils pou­vaient m’accepter. Après cela, ils me don­neraient, ou pas, l’au­tori­sa­tion de faire mon film. Donc pen­dant deux ans je ne savais pas s’il allait se faire, si j’al­lais pou­voir gag­n­er ma place à la prison. Au final, Cather­ine m’a dit OK, que ma présence était une évi­dence pour eux. Dans le dia­logue avec les soignants, j’ai aus­si con­stru­it une idée col­lec­tive du film. « Être là », c’est ma présence, c’est celle des soignants, celle des patients, c’est une présence partagée. Le film est aus­si un désir de tra­vailler ensem­ble. Pen­dant la péri­ode d’ob­ser­va­tion, j’écrivais un jour­nal de repérages. Il a ali­men­té une pre­mière écri­t­ure qui m’a per­mis d’obtenir des aides, le Fonds d’Aide à l’in­no­va­tion du CNC, la bourse Brouil­lon d’un rêve, l’aide à l’écri­t­ure de la Région. J’ai aus­si été nour­ri par le jour­nal de la soignante Sophie, le per­son­nage prin­ci­pal du film que l’on suit et qui revient sur ses dix ans de pra­tique aux Baumettes. À par­tir du moment où l’équipe soignante a accep­té ma présence, j’ai tra­vail­lé sur l’écri­t­ure pour l’A­vance sur recettes. Cette ver­sion est très proche du film que j’ai fait. C’est un film très écrit. Après l’ob­ten­tion de l’A­vance sur recettes, tout est allé très vite.

Aviez-vous filmé pen­dant les deux années d’ob­ser­va­tion ?

Non. Pour l’ad­min­is­tra­tion je n’é­tais pas cinéaste, et c’est très com­pliqué d’obtenir des autori­sa­tions de tour­nage quand on n’est pas accueil­li par l’ad­min­is­tra­tion péni­ten­ti­aire. Si elle a fini par accepter le pro­jet, elle m’a don­né pour con­trainte de tourn­er en quinze jours max­i­mum. C’é­tait dif­fi­cile parce qu’il n’é­tait pas évi­dent de faire accepter la présence de la caméra et du pre­neur de son aux patients et aux soignants.

Cela a t‑il changé quelque chose dans leur façon d’être par rap­port à ce que vous aviez observé pen­dant deux ans ?

Évidem­ment oui, le rap­port à l’im­age n’est pas le même que le rap­port à l’é­coute. Mais finale­ment, ce que j’ai obtenu en quinze jours de tour­nage a cor­re­spon­du avec ce que j’avais écrit et imag­iné. Car j’ai été nour­ri par ces deux ans d’é­coute. Les choses se répè­tent même s’il y a des sur­pris­es. Au moment de tourn­er, je savais com­ment accueil­lir ce qui se présen­tait.

Avant même de tourn­er, votre présence d’ob­ser­va­teur n’a-t-elle pas gêné le tra­vail des soignants et des patients ?

Ces patients, ce sont des détenus, et ils ont envie de par­ler d’eux, de leur his­toire, de leur quo­ti­di­en dif­fi­cile et mécon­nu. Même si on a l’im­pres­sion de savoir ce qui se passe en prison, notam­ment parce qu’il y a eu beau­coup de films sur le sujet, en fait on ne sait pas tant qu’on n’y a pas été. La prison c’est la marge, la mal­adie men­tale en prison c’est la marge de la marge, c’est vrai­ment le lieu de relé­ga­tion extrême, l’en­fer­me­ment dans l’en­fer­me­ment. Patients et soignants, qui sont dans un lien d’hu­man­ité, ont envie de partager ça. Être là n’est pas un film sur la folie en prison mais sur la néces­sité du lien de fra­ter­nité. Mon tra­vail, c’est filmer le tra­vail, les soignants et leur écoute, leur regard. C’est dans leur regard que l’on voit les patients. Mais ils sont quand même aus­si là à tra­vers ce qu’ils ont envie de nous dire.

Cer­tains ont-il opposé une résis­tance à votre présence ?

Très peu. Deux patients en grande crise n’é­taient pas aptes à com­pren­dre qui on était. Avec cer­tains, nous n’avons même pas fait la démarche.

Le fait de ne pas mon­tr­er le vis­age des patients était-il un choix préal­able ou était-ce dû à une inter­dic­tion de les filmer, de leur part ou de celle de l’ad­min­is­tra­tion péni­ten­ti­aire ?

C’é­tait un désir formel de con­stru­ire le film sur le tra­vail ain­si qu’une impos­si­bil­ité admin­is­tra­tive. Aux Baumettes, qui est un cen­tre de déten­tion et non une cen­trale, les gens ne sont pas encore jugés. Nous n’avons pas le droit de filmer leur vis­age tant que leur peine n’a pas été pronon­cée. Mais pour moi, c’est impor­tant de filmer ceux qui ont envie d’être filmés, au-delà de l’in­ter­dic­tion. C’est ce qu’ont fait Stéphane Mer­cu­rio dans À l’om­bre de la République et Cather­ine Rechard dans Le Démé­nage­ment par exem­ple, ils ont filmé les détenus même s’ils n’en avaient pas le droit. D’après la loi, on peut filmer les gens en cen­trale. Mais dans les con­ven­tions signées avec les admin­is­tra­tions péni­ten­ti­aires, une clause dit qu’on ne le peut pas, au nom du droit à l’ou­bli. Donc ces con­ven­tions ne sont pas vrai­ment con­formes à la loi. Stéphane Mer­cu­rio a filmé dans une cen­trale des gens qui, selon la loi, pou­vaient être filmés. Elle n’a pas tourné en mai­son d’ar­rêt comme je l’ai fait. Mon tra­vail se fai­sait beau­coup sur le hors-champ. Par exem­ple, quand une soignante par­le des effets sec­ondaires des neu­rolep­tiques, du vis­age, des émo­tions, des patients qui en pren­nent, quand elle décrit leurs gestes, qu’on la voit observ­er leurs scar­i­fi­ca­tions, leurs coupures, nous voyons, ou imag­i­nons, à tra­vers son regard, les patients.

Pourquoi le choix du noir et blanc ?

Pour plusieurs raisons. J’ai assisté à une réu­nion où une soignante expli­quait aux sur­veil­lants qu’ils devaient faire atten­tion à ne pas dire aux patients quelque chose le matin et le con­traire l’après-midi, parce que ces derniers ne sont pas en mesure de le com­pren­dre. Elle dis­ait qu’en prison, pour les patients, il n’y a pas de nuances, pas de gris, c’est soit noir soit blanc. Pour moi ce noir et blanc, cette anesthésie du sens, c’est aus­si ce qu’on ressent en déten­tion. Pour moi, la prison est un univers en noir et blanc.

Pou­vez-vous nous en dire davan­tage sur la pra­tique par­ti­c­ulière de l’équipe de Cather­ine Paulet ?

À l’époque où je fil­mais, le gou­verne­ment de Sarkozy avait fait le choix de soign­er le symp­tôme à coups de médica­ments. Donc la pra­tique du soin que je fil­mais était frag­ilisée, elle apparte­nait déjà au passé. J’ai vu une évo­lu­tion pen­dant les années où j’ai tra­vail­lé en psy­chi­a­trie. Il n’y a plus de struc­tures pour les malades les plus dif­fi­ciles, ils sont à la rue ou en prison. La réal­ité de notre pays aujour­d’hui est que la mal­adie men­tale se situe là, dans ces lieux de relé­ga­tion, qu’on est plus sur le retour de la camisole de force que sur le lien social. Toute une par­tie des psy­chi­a­tres col­la­bore avec le sys­tème, en étant là pour faire du con­trôle social. Ça n’est pas moi qui le dit, c’est Cather­ine Paulet. J’ose espér­er que la pra­tique que défend son équipe va retrou­ver une cer­taine place. C’est aus­si la rai­son pour laque­lle on fait des films. Je savais que la psy­chi­a­trie était en crise, comme l’é­d­u­ca­tion, la jus­tice, et d’autres secteurs, et je trou­vais impor­tant de le for­malis­er. Mon film est une réflex­ion sur la psy­chi­a­trie mais aus­si sur toute la société. C’est rabat­tu comme for­mule, mais il inter­roge le « vivre ensem­ble ».

On rit beau­coup dans votre film…

Tout sim­ple­ment parce que c’est un lieu de vie, avec des patients qui sont drôles et qui savent échang­er avec leurs soignants. Le soin est un lieu d’ac­cueil, la con­trainte n’y est qu’un out­il excep­tion­nel. Les soignants rient aus­si entre eux, parce qu’ils ont besoin de décom­press­er.

Avez-vous vu les patients seuls ?

Non, car ça n’est pas un lieu où ils sont isolés. Mon film n’a pas pour sujet la parole du patient mais le tra­vail des soignants avec lui. Mon­tr­er ce tra­vail per­me­t­tait d’é­clair­er les textes de Sophie. Par con­tre, j’avais un vrai lien avec eux, on dis­cu­tait, ils savaient pourquoi j’é­tais là. Mais dans le cadre du tour­nage, la règle était claire.

Pourquoi avoir choisi de faire lire à Sophie des extraits de son jour­nal ?

Elle a aus­si écrit des choses exprès pour le film. Ce qu’on entend est une écri­t­ure, pas une pen­sée dite, c’est l’acte d’écrire qui est lu, c’est pour ça que c’é­tait impor­tant qu’elle le lise et non qu’elle le récite. Filmer cette lec­ture était un temps doc­u­men­taire pré­cieux. C’est une prise de parole poli­tique.

Com­ment avez-vous tra­vail­lé avec le com­pos­i­teur de la musique orig­i­nale ?

C’est Gildas Étéve­nard qui l’a com­posée. Il l’a écrite en fonc­tion du rythme des dia­logues et de celui des bruits de la prison, les portes, les clés, les voix de ceux qui y habitent. La propo­si­tion musi­cale ren­voie à la per­cus­sion du lieu, à la musi­cal­ité de la prison.

Les patients ont-ils vu le film ?

Pas encore, parce qu’avec l’ad­min­is­tra­tion péni­ten­ti­aire il n’est pas évi­dent de retourn­er mon­tr­er le film. Les soignants l’ont vu. Il y avait un con­trat telle­ment fort entre les gens filmés et moi qu’ils ont trou­vé dans le film ce qu’ils en attendaient. Il ressem­ble à mon approche avec eux.

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Ressources

Propos recueillis à Lussas le 25 août 2012 par Marion Pasquier
Merci à Gaëlle Berrehouc

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