Chiri

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Chiri

La douleur et la trace


La douleur et la trace

Chiri (2012) de Nao­mi Kawase, présen­té en pre­mière mon­di­ale lors de la dernière édi­tion du Fes­ti­val de Locarno, évoque la dis­pari­tion de la grand-mère de la réal­isatrice, une fig­ure mar­quante de son œuvre doc­u­men­taire. À cette occa­sion, le fes­ti­val a pro­posé qua­tre films antérieurs for­mant un tout cohérent dans la fil­mo­gra­phie de la cinéaste japon­aise : des doc­u­men­taires réal­isés entre 1992 et 2006 autour de la ques­tion de la fil­i­a­tion. Une rétro­spec­tive lui sera con­sacrée à la Ciné­math­èque française à par­tir du 17 octo­bre 2012.

Aban­don­née par ses par­ents, Nao­mi Kawase a été placée peu après sa nais­sance chez la tante et l’oncle de sa mère, un cou­ple sans enfant qui l’adopta offi­cielle­ment à l’âge de dix ans. Qua­tre ans plus tard, l’oncle meurt et les deux femmes se retrou­vent seules. Dès ses pre­miers travaux, des essais à la pre­mière per­son­ne tournés en 8mm et en 16mm, Nao­mi Kawase met sa mère adop­tive (qu’elle appelle sa grand-mère) et son ques­tion­nement sur sa famille au cœur de sa démarche artis­tique.

Ces inter­ro­ga­tions don­neront lieu à plusieurs films intimes, dont Embrac­ing (1992), Katat­sumori (1994), KyaKaRaBaA (2001) et Tarachime (2006) présen­tés à Locarno en marge de Chiri, dont la force et la par­tic­u­lar­ité est de ne jamais tomber dans le nom­bril­isme. En effet, ces films révè­lent une dimen­sion uni­verselle grâce à un lan­gage visuel fait de cor­re­spon­dances et de métaphores util­isant la matière organique pour fig­ur­er un vécu per­son­nel : en plan rap­proché, la caméra suit le par­cours d’une plante grim­pante dont les ram­i­fi­ca­tions et les nervures rap­pel­lent un arbre généalogique et des ascen­dances incon­nus ; ou un plan d’un ver de terre dont la nudité évoque l’état de pré­car­ité et de dénue­ment ressen­ti par le jeune femme.

De son expéri­ence indi­vidu­elle, la cinéaste parvient à extraire l’essence de ce qui est pro­pre à cha­cun: les liens invis­i­bles qui nous unis­sent les uns aux autres, qui nous main­ti­en­nent en vie et qui nous font souf­frir. L’invisible, sujet évo­qué à de nom­breuses repris­es lors de la présen­ta­tion des films, est le thème qui la tra­vaille. Com­ment fig­ur­er cet invis­i­ble ? Com­ment fig­ur­er dans Chiri le lien et l’attachement à la grand-mère sur le point de tré­pass­er et dont la vie est intrin­sèque­ment liée à celle de la cinéaste ? L’aspect char­nel et physique étant la matière pre­mière des films de Nao­mi Kawase, la dis­pari­tion de la grand-mère est avant tout celle d’un corps. Car même si le film explore une forte dimen­sion méta­physique, la douleur et l’attachement à l’autre se vit dans la prox­im­ité des corps. À son chevet, la cinéaste filme en gros plan les aspérités et les sil­lons du vis­age et des tem­pes de la grand-mère endormie ; elle en dévoile la nudité lors d’un bain tra­di­tion­nel aux fruits de Yuzu dont l’écorce gran­uleuse et irrégulière rap­pelle la peau flétrie de la nonagé­naire. Mais l’agrume évoque égale­ment, de par sa couleur jaune, le renou­veau de la nature et la jeunesse, incar­nés par Mit­su­ki, le fils de la réal­isatrice, qui prend part au bain.

Même les vis­ages les plus incon­nus, mais soudain si présents, du per­son­nel hos­pi­tal­ier venu annon­cer la fin prochaine de la grand-mère ne sont pas des représen­ta­tions dés­in­car­nées du mal­heur. Une voix d’abord – un mes­sage sur un répon­deur la prévient de la grav­ité de la sit­u­a­tion – puis un vis­age scruté où le moin­dre détail tran­spire la mau­vaise nou­velle qu’il vient annon­cer. Dans le ciné­ma de Nao­mi Kawase, de fic­tion ou doc­u­men­taire, les liens et les rela­tions d’amour se vivent avant tout dans la chair. Dans KyaKaRaBaA, elle se fai­sait tatouer, lors d’une séquence proche de la tor­ture, les mêmes motifs que ceux de son père qu’elle n’a pas con­nu, éprou­vant ain­si dans sa pro­pre chair la douleur de l’absence et du manque.

Chiri, dont la pro­jec­tion a sus­cité une grande émo­tion par­mi le pub­lic du fes­ti­val, mar­que la fin d’un cycle ou du moins une étape impor­tante dans le tra­vail doc­u­men­taire de la cinéaste. En effet, l’ensemble des films pro­posés cette année forme un tout homogène au niveau de la fac­ture, jour­nal intime à la pre­mière per­son­ne, au niveau du thème, la recherche du lien fil­ial, mais égale­ment con­cer­nant le dia­logue crée avec la grand-mère.

Dans Katat­sumori, réal­isé vingt ans plus tôt, celle-ci demandait en off à la cinéaste si elle l’aimait encore, lui rap­pelant à quel point elle l’avait chérie lorsqu’elle était bébé puis enfant et à quel point elle l’aimait encore main­tenant qu’elle était adulte. Cette ques­tion, celle de l’attachement réciproque, reste en sus­pend dans le film car la réponse ne se fait pas enten­dre. Dans Chiri, alors que la vieille femme est déjà très atteinte, placée sous assis­tance res­pi­ra­toire, la cinéaste pro­jette Katat­sumori sur le mur de la cham­bre d’hôpital où l’on réen­tend cette ques­tion : « est-ce que tu m’aimes ? » À nou­veau la réponse n’est pas ver­bal­isée mais le film fait appa­raître l’invisible : la rela­tion d’amour qui les unit, qui per­dure à tra­vers le temps et qu’elle exprime en geste par le sim­ple fait de se filmer en train de caress­er l’image pro­jetée de la grand-mère. Car après le corps, ce sera à l’image de dis­paraître et il fau­dra chercher ailleurs la trace d’une présence invis­i­ble.

Une trace qu’elle pressent dans les feuilles des arbres mues par le vent ou dans les rayons de soleil qui transper­cent un bout de corail. Car dans les films de Nao­mi Kawase, si la nature est un signe de la présence de l’autre, la beauté est la trace de son amour.

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