ACAB — All Cops Are Bastards

ACAB — All Cops Are Bastards

de Stefano Sollima

  • ACAB — All Cops Are Bastards
  • Italie2012
  • Réalisation : Stefano Sollima
  • Scénario : Daniele Cesarano, Barbara Petronio, Leonardo Valenti
  • d'après : le livre ACAB – All Cops Are Bastards
  • de : Carlo Bonini
  • Image : Paolo Carnera
  • Montage : Patrizio Marone
  • Musique : Mokadelic
  • Producteur(s) : Riccardo Tozzi, Giovanni Stabilini, Marco Chimenz
  • Production : Cattleya
  • Interprétation : Pierfrancesco Favino (Cobra), Filippo Nigro (Negro), Marco Giallini (Mazinga), Andrea Sartoretti (Carletto), Domenico Diele (Adriano), Roberta Spagnuolo (Maria), Eugenio Mastrandrea (Giancarlo), Eradis Josende Oberto (Miriam)...
  • Distributeur : Bellissima Films
  • Date de sortie : 18 juillet 2012
  • Durée : 1h52

ACAB — All Cops Are Bastards

de Stefano Sollima

Casa nostra


Casa nostra

Dans l’une des trois séquences en mon­tage alterné qui précè­dent le générique d’ou­ver­ture, un motard scan­dant un chant anti-flics est ren­ver­sé par une voiture. L’au­to­mo­biliste quitte son véhicule et s’en­fuit ; le motard se relève et lui court après. Il le rat­trape, le plaque au sol, lui passe les menottes (ce qui laisse devin­er son appar­te­nance à la police), puis le cogne. Arrêt sur l’im­age du coup de poing ; musique (le tube “Sev­en Nation Army” des White Stripes) ; générique. Ain­si com­mence ACAB (All Cops Are Bas­tards), pein­ture “basée-sur-des-faits-réels” du quo­ti­di­en d’une unité antiémeute de Rome, où on enten­dra d’autres policiers enton­ner eux aus­si des slo­gans emprun­tés à leurs adver­saires pour se for­ti­fi­er avec la haine qu’on leur voue. Para­doxe appuyé par celui du titre con­sti­tué d’un tel slo­gan (issu des skin­heads anglais et propagé dans les rues et les stades d’Eu­rope), lequel détonne égale­ment dans le genre du film : celui des pein­tures des sec­tions d’élite des forces de main­tien de l’or­dre, dont les titres qual­i­fient générale­ment leurs sujets (SWAT, Tropa de Elite, chez nous Forces spé­ciales…). Ceci pour­rait paraître un signe d’in­no­va­tion bien­v­enue : si les descrip­tions de forces de main­tien de l’or­dre, au ciné­ma et à la télévi­sion, ont su générale­ment se tein­ter de nuances bien rodées, celles des sec­tions d’élite de ces forces armées ten­dent plutôt à la com­plai­sance cor­po­ratiste et à la fas­ci­na­tion mal­saine pour l’u­ni­forme. Or il appa­raît vite que ce signe para­dox­al, à l’in­star des chants anti-policiers dans la bouche des policiers, cache en fait une rou­tine : au bout du compte, ce spéci­men-là s’en­gage sur le même ter­rain mal­odor­ant que ses con­génères.

Avec cette intro­duc­tion en castagne et en musique, on com­mence par crain­dre la ten­ta­tion du réal­isa­teur de se faire plaisir sur le spec­ta­cle de la vio­lence poli­cière : au mieux dans une pos­ture à la Scors­ese, dis­tan­ciée, un brin supérieure, drapée de “cool”, de bon son et de maîtrise de l’im­age ; au pire dans une poussée de com­plai­sance envers le jus­tici­er prompt à franchir ses lim­ites juridiques. En fait, le film restera à cheval sur ces deux voies — un choix par défaut, sans doute. Car pour sa fic­tion “basée-sur-des-faits-réels”, Ste­fano Sol­li­ma, venu de séries policières[ref]Notamment Roman­zo Crim­i­nale, inspirée du film homonyme.[/ref], rejoint la cohorte des tâcherons rabat­tus sur une vision plan-plan déguisée en vérisme brut singeant les tics du reportage (caméra à l’é­paule fébrile quand il faut, mon­tage heurté, etc.), sur une pré­ten­tion à la descrip­tion réal­iste de l’in­térieur, pour don­ner le change d’un point de vue aux abon­nés absents sur leur sujet — à moins que l’op­por­tunisme ne soit con­sid­éré comme un point de vue. C’est à la seule charge du scé­nario de déploy­er tous les enjeux et les nuances, à vrai dire lim­ités et atten­dus par avance : action brute sur le ter­rain (casseurs, sup­port­ers, clan­des­tins, les adver­saires ne man­quent pas), his­toires et fardeaux per­son­nels, ten­ta­tion de l’abus d’au­torité, floutage de la lim­ite entre la légal­ité et le crime, bref, la fail­li­bil­ité du main­tien de l’or­dre et de la jus­tice telle que des cinéastes comme Fritz Lang en ont déjà tiré des obser­va­tions, depuis dev­enues des clichés ici rabâchés sans ver­gogne. C’est aus­si au scé­nario que revient la tâche ingrate de car­ac­téris­er les per­son­nages et les groupes, quitte à vers­er dans une car­i­ca­ture inavouée fleu­rant bon l’at­trait pour l’u­ni­forme : voir cette dis­tinc­tion entre policiers en tenue et forces de sécu­rité en civ­il, les pre­miers étant mon­trés sur tous les fronts, les sec­onds s’avérant soit inef­fi­caces (l’un d’eux se fait rack­et­ter par des zonards et doit appel­er ses copains en bleu), soit des obsta­cles aux pre­miers (comme quand ceux-ci man­i­fes­tent devant le min­istère).

Des voyous et des hommes

Der­rière le cache-mis­ère qu’est son maniérisme de “ciné­ma-vérité”, la mise en scène suit servile­ment ce petit pro­gramme, se réfu­giant der­rière une hyp­ocrite neutralité[ref]Car il faut le dire et le répéter : il n’ex­iste pas de réelle neu­tral­ité dans le tour­nage d’images.[/ref], une pré­ten­due néces­sité de laiss­er les actes et les paroles par­ler d’eux-mêmes et d’éviter le manichéisme. Mais voilà : pour entretenir cette illu­sion, cette même mise en scène doit quand même inter­venir pour éviter que ces mêmes actes et paroles la fassent paraître ori­en­tée, amè­nent le pub­lic à se posi­tion­ner vis-à-vis de son regard à elle. Du coup, elle veille à ce que tout le monde se vaille. Le jeune novice qui clame sa foi idéal­iste dans son méti­er attir­era bien sûr une molle sym­pa­thie. Mais il s’ag­it surtout pour ACAB d’éviter que les autres, ceux qui se lais­sent volon­tiers aller à la bru­tal­ité, à l’abus de pou­voir, aux effu­sions de racisme[ref]Hasard trou­blant : le polici­er ren­ver­sé à moto au début a pour surnom Cobra… comme le vig­i­lante cam­pé par Sylvester Stal­lone dans le nanar homonyme de 1986.[/ref], et ce même en dehors du ser­vice, passent pour des salauds, et le film pour leur accusa­teur. Après tout, ce sont bien des vic­times, eux aus­si : qui est enquiquiné par les juges pour quelques coups de matraque de trop, qui se voit privé de loge­ment en faveur d’im­mi­grés et trahi par les politi­ciens locaux, qui voit son fils vir­er skin­head, qui est en instance de divorce… Alors quand la caméra ne regarde pas béate­ment les abus des policiers ain­si excusés (tels que l’ex­pul­sé et un col­lègue venant de nuit impor­tuner un immi­gré par inter­phone inter­posé), à l’oc­ca­sion l’im­age triche un peu, truque le juge­ment. Par exem­ple, quand celui en instance de divorce, excédé, colle un coup de poing à sa femme, le plan et même la scène sont coupés cut au moment de l’im­pact. On voit la pru­dence de cette pein­ture pré­ten­du­ment sans con­ces­sion: que la scène se fût pour­suiv­ie, que la douleur de la femme eût été vue ou enten­due à l’écran, et l’a­gresseur aurait paru encore plus vive­ment pour ce qu’il est pré­cisé­ment à ce moment-là — une brute. En coupant à cet instant pré­cis, le mon­tage ne jette pas seule­ment un voile pudique sur l’acte, il le met aus­si à dis­tance de son auteur, soit une forme sournoise de dédouane­ment (même la vision a pos­te­ri­ori du vis­age tumé­fié de la vic­time n’est pas de nature à chang­er le regard sur l’a­gresseur ; il ne reste qu’un con­stat neutralisé)[ref]À com­par­er avec ce traite­ment d’une autre vio­lence extrême faite à une femme: la défig­u­ra­tion de Glo­ria Gra­hame par Lee Mar­vin avec du café brûlant dans Règle­ment de comptes de Fritz Lang (encore lui). Il suf­fit d’un seul gros plan sur la cafetière, que la main de Mar­vin emporte hors champ, avant que le cri affreux de Gra­hame reten­tisse. Lang occulte le spec­ta­cle de l’acte de vio­lence, mais en laisse l’hor­reur intacte. C’est que l’Autrichien ne s’embarrassait pas de chercher des excus­es à quiconque, lui.[/ref].

On saisit bien la thèse psy­chologique de bazar qui sous-tend cet arrondisse­ment des angles des por­traits : dans les “sales flics”, der­rière le bras armé de la loi aux lour­des respon­s­abil­ités, sous ces casques qu’il est de bon ton de mépris­er voire de haïr, il y a — tenez-vous bien — des hommes ! La belle affir­ma­tion creuse et fourre-tout que voilà[ref]Serge Daney en dénonça une sem­blable à pro­pos du por­trait d’un gestapiste français dans Lacombe Lucien de Louis Malle, thèse qu’il résumait ain­si : “Grat­tez le fas­ciste et vous trou­verez l’homme.” Avant de ren­dre un ver­dict aus­si cinglant qu’ap­pro­prié : “Ras-le-bol de cette philoso­phie à la con !”[/ref], car chez des adeptes de la facil­ité tels que les scé­nar­istes et le réal­isa­teur d’ACAB, “être un homme” n’est que syn­onyme d’ “être comme les autres hommes”, autrement dit : ne pas mérit­er qu’on s’y intéresse plus qu’aux autres. Avec une telle for­mule-cliché, on s’é­pargne ici la peine de se pencher sur les deux prin­ci­pales sources d’in­térêt que sus­cite un tel film a pri­ori : 1°) ce qui con­stitue, juste­ment, la nature d’un homme (et qui devrait intéress­er tout cinéaste digne de ce nom !), et 2°) com­ment le port de la fonc­tion et de la panoplie de gar­di­en de l’or­dre inter­ag­it avec cette nature humaine (ce qu’il révèle d’elle, en quoi il influe sur elle…). Mais Sol­li­ma préfère con­tem­pler cette panoplie en marche, quand ses per­son­nages se met­tent en posi­tion tels des glad­i­a­teurs dans l’arène, avant qu’é­cla­tent des com­bats urbains impec­ca­ble­ment réglés mais filmés comme le reste, à la tru­elle. Der­rière ses grands airs d’in­tro­spec­tion d’une insti­tu­tion con­testée, ACAB ne décou­vre rien, ne cherche rien, sinon à assur­er un spec­ta­cle qui ras­sur­erait cha­cun sur son bon droit. Sa com­plai­sance laisse même songeur sur son degré de com­plic­ité avec les pires erre­ments de ses per­son­nages : les récur­rentes con­fronta­tions avec les étrangers (“a casa nos­tra”, “chez nous”, anti­enne des racistes et qua­si-leit­mo­tiv du film), mais surtout leur ten­ta­tion d’un fas­cisme répub­li­cain qui ne dit pas son nom.

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