L’Entraîneuse fatale

L’Entraîneuse fatale

de Raoul Walsh

  • L’Entraîneuse fatale
  • (Manpower)
  • États-Unis1974
  • Réalisation : Raoul Walsh
  • Scénario : Richard Macaulay, Jerry Wald
  • Image : Ernest Haller
  • Montage : Ralph Dawson
  • Musique : Adolph Deutsch
  • Producteur(s) : Hal B. Wallis, Mark Hellinger
  • Interprétation : Edward G. Robinson (Hank «Gimpy» McHenry), Marlene Dietrich (Fay Duval), George Raft (Johnny Marshall), Alan Hale (Jumbo Wells), Frank McHugh (Omaha), Eve Arden (Dolly), Barton MacLane (Smiley Quinn), Ward Bond (Eddie Adams), Walter Catlett (Sidney Whipple)
  • Date de sortie : 11 juillet 2012
  • Durée : 1h43

L’Entraîneuse fatale

de Raoul Walsh

Bas-fonds humains


Bas-fonds humains

Moins con­nu que cer­tains des chefs d’œuvre de Raoul Walsh, L’En­traîneuse fatale annonce pour­tant (avec Une femme dan­gereuse, réal­isé la même année) des thèmes de prédilec­tion qui mar­queront la décen­nie la plus pro­lifique du cinéaste, celle des années 1940. Si l’im­péri­ale Mar­lene Diet­rich illu­mine de sa présence ce film som­bre, c’est sans con­teste sur l’ex­cel­lent duo Robinson/Raft que repose toute l’in­car­na­tion du dés­espoir.

L’u­nivers que dépeint Raoul Walsh dès les pre­miers plans de son film est d’une rudesse et d’une réal­isme psy­chologique qui rap­pel­lent sans con­teste les films soci­aux des années 1930, sor­tis en pleine crise économique par quelques réal­isa­teurs mil­i­tants con­ver­tis au New Deal de Roo­sevelt (Capra, LeRoy, etc.). Pour­tant, le sujet de L’En­traîneuse fatale (1941) n’a plus rien de poli­tique puisqu’il n’est ni ques­tion de rap­ports de classe, ni de désœu­vre­ment matériel face à la crise économique. Du tra­vail, par con­tre, il en est beau­coup ques­tion, au point de devenir le nerf cen­tral de cette œuvre som­bre et désen­chan­tée. Ce tra­vail, c’est celui qu’exé­cu­tent quelques hommes sur les lignes à haute ten­sion, de jour comme de nuit, quelle que soit la météo, sans cesse exposés à l’élec­tro­cu­tion ou à la chute dans le vide. Pour faire face à la dureté du quo­ti­di­en, on peut com­pren­dre aisé­ment que cette poignée d’ou­vri­ers soit obsédée par les femmes et le plaisir, s’épanchant jusqu’à plus soif sur leurs exploits sex­uels de la veille. Par­mi eux, Gimpy (Edward G. Robin­son), tra­vailleur, bon par­ti mais peu séduisant, rêve de se trou­ver une femme pour pimenter son morne quo­ti­di­en. Il croit son rêve devenu réal­ité le jour où il ren­con­tre Fay (Mar­lene Diet­rich), poule de luxe fraîche­ment sor­tie de prison, dont la langueur mélan­col­ique laisse enten­dre qu’ils pour­raient finale­ment partager leur soli­tude. Seule­ment, son ami John­ny (George Raft) ne l’en­tend pas de cette oreille, con­va­in­cu de la mal­hon­nêteté de la jeune femme.

Avec une cer­taine bru­tal­ité sans cesse relayée par la mise en scène, Raoul Walsh plaque lit­térale­ment ses per­son­nages au sol, les pri­vant sans cesse d’un oxygène qu’ils s’évertuent à chercher coûte que coûte. En mul­ti­pli­ant les trav­el­lings avant ou encore les panos latéraux, le réal­isa­teur lim­ite les mou­ve­ments à une hor­i­zon­tal­ité asphyxi­ante. Pour­tant, Gimpy, John­ny et Fay ont des désirs qui revendiquent une autre dynamique, celle d’une élé­va­tion qui con­voque plutôt la ver­ti­cal­ité. Cette géométrie, seuls les poteaux élec­triques la rap­pel­lent mais le dan­ger y est sans cesse asso­cié : dans le cas présent, s’élever à tout prix pour s’ex­traire du champ expose plus à la mort qu’au bon­heur véri­ta­ble. Le pes­simisme ambiant con­t­a­mine chaque per­son­nage au point de ren­dre dif­fi­cile l’ex­pres­sion du moin­dre sen­ti­ment. Si Raoul Walsh sem­ble con­vo­quer des arché­types aux réac­tions prévis­i­bles (la femme fatale inca­pable de dévo­tion), c’est pour mieux révéler leur étouf­fant dés­espoir. Nulle con­de­scen­dance dans le regard du réal­isa­teur : les rap­ports entre les per­son­nages y sont scrutés avec une vio­lence et une cru­dité éton­nam­ment frontales pour l’époque, même entre les femmes, entraîneuses dés­abusées qui ne croient plus aux chimères de l’amour.

En tour­nant presque sys­té­ma­tique­ment ses scènes de nuit, le réal­isa­teur prive ses per­son­nages de toute lumière et accentue leur vul­néra­bil­ité : exposés à la pluie bat­tante, au froid et à la saleté, ils sont dans une survie per­pétuelle. Même au club, cha­cun tente de défendre un ter­ri­toire et de garder le peu qui lui reste de dig­nité. D’où vient ce pes­simisme étrange­ment beau de L’En­traîneuse fatale ? On pour­rait con­vo­quer quelque rai­son his­torique, le film ayant été réal­isé en 1941, précé­dant de peu l’en­trée en guerre des États-Unis dans un monde dévasté par les idéolo­gies. Mais la pat­te Walsh n’a jamais été syn­onyme d’op­ti­misme. La même année, Une femme dan­gereuse rendait compte de ce même dés­espoir styl­isé, rap­pelant que l’homme (ou la femme), quelle que soit son action, subit la pire des con­damna­tions : vivre per­pétuelle­ment avec lui/elle-même. L’En­fer est à lui, chef d’œuvre absolu de 1949 avec un James Cagney hal­lu­ci­nant, en fut prob­a­ble­ment la plus belle des illus­tra­tions. En atten­dant, courons revoir cette étrange Entraîneuse fatale que l’his­toire du ciné­ma avait injuste­ment mise de côté.

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