Starbuck

Starbuck

de Ken Scott

  • Starbuck
  • Canada2011
  • Réalisation : Ken Scott
  • Scénario : Ken Scott, Martin Petit
  • Image : Pierre Gill
  • Costumes : Sharon Scott
  • Montage : Yvann Thibaudeau
  • Musique : David Laflèche
  • Producteur(s) : André Rouleau
  • Production : Caramel Films
  • Interprétation : Patrick Huard (David Wosniak), Antoine Bertrand (l'ami et avocat de David), Julie Le Breton (Valérie)...
  • Distributeur : Diaphana Distribution
  • Date de sortie : 27 juin 2012
  • Durée : 1h49

Starbuck

de Ken Scott

Mes fils, ma bataille


Mes fils, ma bataille

Star­buck, film n°1 au box-office québé­cois en 2011, sort cette semaine dans les salles français­es, où le ciné­ma de la Belle Province se fait rare. Ken Scott, dont le pre­mier long-métrage Les Doigts croches n’est jamais sor­ti en France, a d’abord offi­cié en tant que scé­nar­iste (La Vie après l’amour, Gabriel Pel­leti­er, 2000 ; La Grande Séduc­tion, Jean-François Pouliot, 2004). Il con­firme en tant que réal­isa­teur ce que fai­sait déjà sa pat­te lorsqu’il écrivait pour les autres : sa capac­ité à se saisir de sujets graves dans des comédies enlevées. Avec Star­buck, il fait aus­si preuve d’une belle ambi­tion plas­tique pour un film dont la visée comique va de pair avec une volon­té sincère d’engager à la réflex­ion sur la ques­tion de l’anonymat du don de sperme.

Le film s’inspire de faits divers véridiques pour exploiter sur le mode loufoque un dilemme juridique : l’utilisation mas­sive de dons de sperme provenant d’un même don­neur, mul­ti­pli­ant le risque de ren­con­tres et d’unions entre des indi­vidus nés de ces dons, igno­rant leurs liens de par­en­té géné­tiques. Dans sa jeunesse, David Wos­ni­ak (Patrick Huard) a fréquen­té régulière­ment une banque de sperme sous le pseu­do­nyme de Star­buck. Il igno­rait alors que cette source de revenus facile pour­rait boule­vers­er sa vie près de vingt ans plus tard. À quar­ante-deux ans, l’éternel ado­les­cent vit en colo­ca­tion, est cou­vert de dettes et fait le livreur pour la boucherie famil­iale. Entre un frère stressé par la nais­sance de son pre­mier enfant et un meilleur ami blasé par trois enfants ingérables, David ne se voit pas chang­er de vie pour se retrou­ver dans leur sit­u­a­tion. Lorsqu’il décou­vre que son sperme ont don­né nais­sance à 533 enfants, dont une par­tie intente un procès pour con­naître son iden­tité, le choc est vio­lent. Dans le même temps, il apprend que sa petite amie est enceinte. David se trou­ve mal­gré lui con­fron­té à une ques­tion exis­ten­tielle : que sig­ni­fie « être père » ?

Star­buck fonc­tionne en per­ma­nence sur le mode du décalage et du déra­page pour désamorcer toutes les sit­u­a­tions mièvres ou mielleuses lié aux sujets de la pater­nité et du cou­ple. Ain­si, la scène où, au milieu de la nuit, David con­fie avec émo­tion son désir nou­veau d’être père à son meilleur ami est à la fois hila­rante et d’une grande vérité. Ce dernier lui fait un por­trait affligeant de son quo­ti­di­en de père, alors que ses enfants se lèvent un à un pour aller s’étendre dans le bac à sable du jardin sans écouter les invec­tives d’un papa poule dés­abusé. Loin du navrant Ce qui vous attend si vous atten­dez un enfant, Star­buck parvient à con­stru­ire un dis­cours plutôt juste et plein d’humour sur la parental­ité en se con­cen­trant sur des per­son­nages mas­culins. Ce choix de focal­i­sa­tion con­stru­it la cohérence d’un film, dont les pro­tag­o­nistes tout droit échap­pés d’une comédie de Judd Apa­tow en auraient aban­don­né le côté grav­eleux. Avec son atti­tude gauche et ses tee-shirts à l’effigie de super-héros, David Wos­ni­ak rap­pelle la fig­ure pro­to­typ­ique de ces nou­velles comédies améri­caines. Dans le rôle de son ami avo­cat, Antoine Bertrand appa­raît comme le par­fait croise­ment de Seth Rogen et Jon­ah Hill.

Pour­tant le film est bien ancré dans la réal­ité québé­coise, grâce à sa langue qua­si dialec­tique (avec sous-titres pour cer­tains pas­sages) et à son décor mon­tréalais. L’attention portée aux couleurs et aux tex­tures des façades du Mile End, quarti­er pluri­eth­nique de la métro­pole, apporte un cachet cer­tain à cette comédie, dont le réc­it loufoque se déroule essen­tielle­ment dans cette zone de la ville. La vivac­ité des teintes (le rouge en tête) donne un aspect acidulé à un film à l’ironie sail­lante. Entre humour et émo­tion, Star­buck repose beau­coup sur la qual­ité de son inter­prète prin­ci­pal, Patrick Huard, star de la comédie au Québec sur scène et à l’écran. Présent dans presque tous les plans, il trou­ve ici un rôle de choix qui lui per­met de com­pos­er une per­for­mance nuancée. Il assure l’adhésion du spec­ta­teur même dans les séquences plus frag­iles. En effet, le film n’échappe pas com­plète­ment à la dimen­sion « guimauve » de son sujet dans les scènes où David va anonymement à la ren­con­tre des ado­les­cents nés de ses dons. Les moments de réu­nion col­lec­tives de cette tribu d’enfants sont aus­si prop­ices à des tableaux à la lim­ite d’une esthé­tique pub­lic­i­taire, sans que la pos­si­bil­ité d’une lec­ture au sec­ond degré soit tou­jours pos­si­ble. Mais Ken Scott parvient tou­jours à ramen­er le film vers ce que fait sa force : David, alias Star­buck, le loos­er mag­nifique, le pois­sard valeureux, dont la vie sem­ble ne pou­voir être qu’une suc­ces­sion d’embrouilles et de galères dans le dédale du Mile End.

En con­frontant un sujet polémique sur l’éthique médi­cale à un per­son­nage de comédie bur­lesque, Ken Scott réus­sit son coup. Le rire per­met d’aborder sans dém­a­gogie une ques­tion sen­si­ble et com­plexe dont la société occi­den­tale ne peut faire l’économie aujourd’hui. Au pas­sage, le réal­isa­teur québé­cois se paie le luxe de pro­pos­er un film très juste sur les affres de la parental­ité, ce qui n’a pas échap­pé aux acheteurs poten­tiels des droits lors du dernier fes­ti­val de Toronto[ref]De nom­breux remakes sont en pré­pa­ra­tion, comme nous l’a expliqué Ken Scott lors de l’entretien accordé à Critikat.[/ref].

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