Le Chemin noir

Le Chemin noir

de Abdallah Badis

  • Le Chemin noir
  • France2012
  • Réalisation : Abdallah Badis
  • Scénario : Abdallah Badis
  • Image : Claire Mathon
  • Son : Nicolas Waschowski, Arnaud Julien, Myriam René
  • Montage : Sophie Mandonnet
  • Musique : Archie Shepp
  • Producteur(s) : Christophe Delsaux, Frédéric Aublé
  • Interprétation : M’Hamed Dourgueni, Mohamed Yahiaoui, Monsieur Max, Mohamed Hamadi, Mahmoud Djenadi, Amar Bani, Pablo Allys, Nour Aucomte, Amelle Serraf El Harrouba, Chloé Martinez, Morgane Bathel, Mohamed et Keltouma Amzil, Félix Dorkemde M’Baïnayel, Philomène Tritz, Djidji Illyes Ait Baddou
  • Date de sortie : 9 mai 2012
  • Durée : 1h18

Le Chemin noir

de Abdallah Badis

Route One / Meurthe-et-Moselle


Route One / Meurthe-et-Moselle

Noir de suie et de char­bon, ou bien noir d’une nuit d’encre et de con­tes, Le Chemin noir qu’emprunte Abdal­lah Badis dans son pre­mier long-métrage[ref]Une vie française, ver­sion plus ramassée du film pour la télévi­sion, a été dif­fusée en 2010 sur France Ô.[/ref] évite habile­ment les ornières du film social ou du débat iden­ti­taire. Fruit de dix ans d’écriture, de ren­con­tres, de galères et de recherche de finance­ments, ce road-movie dans les con­trées de l’enfance du cinéaste, entre l’Algérie fan­toma­tique et les val­lées indus­trielles de Lor­raine, emprunte à la fable plutôt qu’au pam­phlet. De forêts enchan­tées en cimetières d’usines, Abdal­lah Badis com­pose un paysage mémoriel où se côtoient une his­toire fran­co-algéri­enne des Trente Glo­rieuses et les mille et une vies des ouvri­ers immi­grés qui en furent les acteurs anonymes.

Un chemin de feuilles mortes sur la mousse du sous-bois, des enfants sauvages pareils à des lutins, le craque­ment de branch­es dans le feu… C’est un tableau onirique qui ouvre Le Chemin noir. Guidé par une sorte de Petit Poucet, le cinéaste-voyageur s’engage sur les sen­tiers de son passé. Suiv­ant le doigt de l’enfant qui trace le chemin sur une pho­togra­phie jau­nie, ce road-movie à tra­vers les routes sin­ueuses de sa mémoire est bien moins une quête de soi qu’un dia­logue secret entre le fils et le père, ou plutôt tous ces pères, venus d’Algérie pour nour­rir les bouch­es des aciéries et des mines français­es dans les années 1950. Entre ses pro­pres sou­venirs et une his­toire d’ouvriers qui tri­ment, le cinéaste com­pose un tra­jet orig­i­nal, d’une rare acuité dans le ciné­ma doc­u­men­taire. Échos aux épisodes d’une his­toire fran­co-algéri­enne, il égraine en voix-off des dates comme autant de petits cail­loux jetés sur le chemin de sa mémoire : 1954, l’arrivée en France ; 1961, il a huit ans et joue au fel­lagha dans la pous­sière de la cimenterie, tan­dis que la police inter­roge son père sur son fils aîné, un FLN de France ; 1972, il a dix-huit ans et on l’attend sur la passerelle de l’aciérie…

Tournées dans un paysage aux airs de cimetière d’éléphants, avec ses car­cass­es d’usines déman­telées, squelettes hir­sutes au milieu d’une nature qui reprend ses droits, les images de Claire Math­on, sa direc­trice de la pho­togra­phie, offrent un con­tre-champ fasci­nant aux archives de l’INA. Giclées d’étincelles, fourneaux éruc­tant, bouch­es d’usine vom­is­sant leur lot quo­ti­di­en d’ouvriers noirs de suie… Toute une imagerie à la gloire de l’industrie fumante et floris­sante des années soix­ante sem­ble, dans ce mon­tage alterné, ren­due au silence d’un paysage de fin du monde. À la mélan­col­ie des ruines, Abdal­lah Badis préfère pour­tant la poésie d’une nature indompt­able : un bes­ti­aire sur­réal­iste de cris d’animaux et les ful­gu­rances du sax­o­phone d’Archie Shepp com­posent la bande son de son voy­age. Loin de céder à un lyrisme nos­tal­gique, le film s’engage sur une voie presque bur­lesque, avec son voyageur aux faux airs d’Elia Suleiman, posant sur le monde un regard à la fois curieux et incré­d­ule. Arrivé dans une ville-témoin au milieu de nulle part, il erre dans un zoo humain où cha­cun est affublé d’un masque de Mick­ey et où les ther­mes en stuc s’appellent « Vil­la Pom­péi ».

Comme un promeneur mul­ti­pli­ant les détours, le cinéaste inter­rompt son voy­age au gré des ren­con­tres. Mohammed et sa 404 en panne l’amènent jusqu’à un foy­er de tra­vailleurs immi­grés où les Chiba­n­is aux artic­u­la­tions aus­si fatiguées que le moteur de la vieille Peu­geot siè­gent en se remé­morant le passé, pareils à une assem­blée de sages sous le pâle soleil de Lor­raine. Au-dessus du capot de la 404, cha­cun énonce son diag­nos­tic et ses sou­venirs. On démonte le moteur et on exhume des his­toires anci­ennes. Venu du cirque et du mime, Abdal­lah Badis a fait ses class­es de ciné­ma aux ate­liers Varan et à l’École du Doc’ de Lus­sas. Il cite volon­tiers Abbas Kiarosta­mi et Robert Kramer comme des mod­èles. La con­struc­tion du Chemin noir suit un fil nar­ratif plus ténu et poé­tique que celui de la chronique his­torique ou du film à sujet, déroulant un réc­it auto­bi­ographique en forme de road-movie semé de ren­con­tres et de visions oniriques. Sans doute doit-elle beau­coup à ces deux auteurs. Sur ce chemin d’errance entre fable mil­lé­naire et rêve d’enfant, on songe aus­si aux mots d’Aragon :

Passe ton doigt sur ta tempe
Touche l’enfance de tes yeux
Mieux vaut laiss­er bass­es les lam­pes
La nuit plus longtemps nous va mieux
C’est le grand jour qui se fait vieux

Les arbres sont beaux en automne
Mais l’enfant qu’est-il devenu
Je me regarde et je m’étonne
De ce voyageur incon­nu
De son vis­age et ses pieds nus[ref]Louis Aragon, « J’arrive où je suis étranger », Le Voy­age de Hol­lande (Seghers, 1964).[/ref]

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