Week-End

Week-End

de Andrew Haigh

  • Week-End
  • (Weekend)
  • Royaume-Uni2011
  • Réalisation : Andrew Haigh
  • Scénario : Andrew Haigh
  • Image : Ula Pontikos
  • Son : Tim Barker
  • Montage : Andrew Haigh
  • Musique : James Edward Barker
  • Producteur(s) : Tristan Goligher
  • Interprétation : Tom Cullen (Russell), James New (Glen), Laura Freeman (Jill), Vauxhall Jermaine (Damien)...
  • Distributeur : Outplay
  • Date de sortie : 28 mars 2012
  • Durée : 1h36

Week-End

de Andrew Haigh

Voyage à deux


Voyage à deux

Présen­té en com­péti­tion au fes­ti­val Chéries-Chéris à Paris, Week­end dis­sèque, par-delà le thème de l’ho­mo­sex­u­al­ité, celui de la ren­con­tre amoureuse. Une brève ren­con­tre qu’in­car­nent, avec une authen­tic­ité sans failles, l’ap­proche réal­iste de l’anec­dote et le lent tem­po de la décou­verte de l’autre, faite d’une longue suite d’é­carts avec les règles de la romance tra­di­tion­nelle.

Ce qui devait être une his­toire sans lende­main s’ou­vre au jeu de l’é­mo­tion et du don de soi – pré­cisé­ment parce que c’est le lende­main que cette his­toire com­mence. Après une intro­duc­tion qui amène Rus­sell d’une soirée avec des amis hétéros à un bar homo, le scé­nario choisit l’el­lipse. Nous sommes déjà ce lende­main où tout va pren­dre forme. Au réveil, Glen et Rus­sell parta­gent un café et, surtout, le sou­venir de la nuit qu’ils vien­nent de pass­er ensem­ble. C’est le pre­mier bas­cule­ment, habile, qu’ac­com­plit le film : au lieu de mon­tr­er la ren­con­tre entre les deux hommes et la rapi­de con­som­ma­tion de l’amour, Week­end réécrit l’his­toire.

Car Glen est artiste et il a un pro­jet, encore mal défi­ni, qui con­siste en tous cas à enreg­istr­er au matin ses amants lui racon­tant la nuit qu’ils vien­nent de partager. C’est dans cet écart entre l’el­lipse nar­ra­tive et le réc­it qu’en font les per­son­nages au matin que le film s’écrit. Il investit ce vide lais­sé par les images, comme la toile blanche sur laque­lle cha­cun se pro­jette dans toute nou­velle rela­tion (dix­it un des per­son­nages). Les images qui ont été sous­traites au regard sont décu­plées dans les mots, elles débor­dent le réc­it et l’ac­tion est investie d’une charge affec­tive pure. Le sexe en soi est d’abord anodin. Il ne vaut que pour cette réécri­t­ure émo­tion­nelle qu’en don­nent les per­son­nages a pos­te­ri­ori. Les gestes des deux amants, lente­ment et pudique­ment décrits et com­men­tés par Rus­sell, phago­cy­tent les images que nous n’avons pas vues et esquis­sent la voie dans laque­lle s’en­gouf­fre le film.

Le pro­pos est bien celui de l’ex­téri­or­i­sa­tion, celui de la réduc­tion de la dis­tance entre l’in­time et le pub­lic – car un geste ten­dre peut être don­né comme une affir­ma­tion qua­si poli­tique. Tout le tra­vail du film est de sur­mon­ter et de trans­former cette obses­sion du privé en accom­plisse­ment déclaré de soi. Ain­si, au-delà de la pos­ture nat­u­ral­iste, le film se donne comme un sen­ti­ment de réal­isme. Avec un regard pré­cis, Andrew Haigh met en scène l’ex­plo­ration des corps et des cœurs des amants l’e­space d’un week-end. La banal­ité du quo­ti­di­en se répète (pré­par­er le café ou regarder, de sa fenêtre, son amant s’éloign­er) et le film la des­sine comme un motif qui per­met que s’insin­ue, dans un cir­cuit qu’on croit tracé, un lyrisme fugace.

Du ten­dre lende­main à la fin pré­cip­itée mais ouverte de l’aven­ture, l’in­trigue des­sine avec une authen­tic­ité inouïe les mys­tères et le plaisir de l’a­ban­don à l’autre – plaisir qu’après quelques heures seule­ment, on n’ose encore assumer. Le film ouvre les pos­si­bles ; chaque scène sem­ble annon­cer la même inter­ro­ga­tion à la manière d’un instan­ta­né – et si… ? À par­tir de ces incer­ti­tudes, le tem­po de l’or­di­naire met en marche une propo­si­tion. Con­tre l’idée en vogue au ciné­ma qui veut que l’amour naisse de l’ami­tié sex­uelle, Week­end assume une cer­taine sen­ti­men­tal­ité a pri­ori. Le sexe alors, loin du sen­sa­tion­nal­isme qu’on peut red­outer, se donne comme un cap : un nou­veau bas­cule­ment des per­son­nages vers l’hon­nêteté et la déli­catesse les plus directes.

L’ha­bileté tient énor­mé­ment des per­son­nages. Cha­cun, en un sens, incar­ne une pos­ture face à l’ho­mo­sex­u­al­ité : intime, poli­tique. Rus­sell, pas tout à fait out, a encore beau­coup à accepter et cherche l’a­paise­ment d’une rela­tion à l’in­térieur ; tan­dis que Glen rejette en bloc l’as­sim­i­la­tion et revendique sa par­tic­u­lar­ité. C’est comme si ces deux per­son­nages, tels deux corps étrangers, étaient mis en con­tact l’un avec l’autre et que la caméra en obser­vait les réac­tions. De cette illu­sion du réel naît une foule de sur­pris­es qui ne tient pas tant de l’anec­dote que d’une sincérité sans égratignure, con­fon­dante.

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