Possessions

Possessions

de Éric Guirado

  • Possessions
  • France2012
  • Réalisation : Éric Guirado
  • Scénario : Éric Guirado, Isabelle Claris
  • Image : Thierry Godefroy
  • Montage : Laure Gardette
  • Musique : Maïdi Roth, Franck Pilant
  • Producteur(s) : Thomas Anargyros, Édouard de Vésinne
  • Production : Incognita Films
  • Interprétation : Jérémy Renier (Bruno Caron), Julie Depardieu (Maryline Caron), Lucien Jean-Baptiste (Patrick Castaing), Alexandra Lamy (Gladys Castaing)...
  • Distributeur : UGC Distribution
  • Date de sortie : 7 mars 2012
  • Durée : 1h38

Possessions

de Éric Guirado

La vie des autres


La vie des autres

En ces temps de crise, l’adap­ta­tion ciné­matographique de l’af­faire dite « Flac­t­if », qui défraya la chronique en 2003, prend une dimen­sion prophé­tique. Et si les Cas­taing représen­taient cette hyper­classe aveu­gle au ressen­ti­ment et à la colère que nour­rit l’étalage indé­cent de ses signes extérieurs de richesse ? Assez rare dans le ciné­ma français grand pub­lic, plus sou­vent ten­té par un una­n­imisme de prime time télévi­suel que par la descrip­tion des gouf­fres qui se creusent au sein de la société française, cette vision très poli­tique fait la force du film d’Éric Guira­do… mais aus­si sa faib­lesse, la faute à une rel­a­tive absence de sub­til­ité dans la car­ac­téri­sa­tion de ses per­son­nages prin­ci­paux.

Pos­ses­sions, c’est un peu l’an­ti-Intouch­ables. Ici, pas de réc­on­cil­i­a­tion fac­tice entre les rich­es et les pau­vres, ni de domes­ti­ca­tion des sec­onds par les pre­miers : une bar­rière infran­chiss­able sépare les deux mon­des. Même si le pro­mo­teur Patrick Cas­taing et sa famille Ricoré, sym­pa­thiques et ouverts, accueil­lent chaleureuse­ment les Caron et les trait­ent en amis, ils met­tent leurs nou­veaux voisins dans une sit­u­a­tion plus qu’in­con­fort­able, le chalet qu’ils devaient leur louer n’é­tant pas ter­miné. Surtout, ils ne peu­vent s’empêcher de les plac­er en posi­tion d’in­féri­or­ité, par de petits gestes, de petites phras­es, et par une igno­rance voire un mépris incon­scient pour leurs dif­fi­cultés. De l’autre côté, les Caron subis­sent et envient le spec­ta­cle de la réus­site sociale des Cas­taing, et le vivent comme une provo­ca­tion insup­port­able. L’ac­cu­mu­la­tion de menues humil­i­a­tions et de griefs plus ou moins jus­ti­fiés débouchera sur un effroy­able déchaîne­ment de vio­lence.

Celle-ci n’est heureuse­ment pas démon­stra­tive, ses man­i­fes­ta­tions étant lais­sées judi­cieuse­ment hors champ : con­traire­ment à ce que son affiche pour­rait laiss­er penser, Pos­ses­sions n’a rien d’un film d’hor­reur. Si elle abuse par­fois d’une musique dra­ma­tique, la mise en scène d’Éric Guira­do (réal­isa­teur du sym­pa­thique et plus inof­fen­sif Fils de l’épicier) reste sobre. Peut-être un peu trop fonc­tion­nelle, elle sait cepen­dant créer (dans les pas­sages noc­turnes, notam­ment) une atmo­sphère coton­neuse, à la lim­ite du fan­tas­tique. Dans les scènes où appa­raît la petite fille des Caron, dont l’in­no­cence vient con­tre­bal­ancer et éclair­er un réc­it très som­bre, Guira­do parvient à ménag­er quelques moments très déli­cats.

Le film est égale­ment assez fin dans sa descrip­tion de la mécanique implaca­ble qui amène un cou­ple sans his­toires à com­met­tre l’ir­ré­para­ble. Le con­flit qui cou­ve entre les Caron et les Cas­taing est très banal et pou­vait être réglé de manière bien moins sor­dide. Pour­tant il ne peut que s’en­ven­imer, faute d’ex­u­toires légaux ou seule­ment humains : les Caron ne maîtrisent pas les rouages de l’ad­min­is­tra­tion ou de la jus­tice, et sont désar­més face au charme et à la bonne con­science des Cas­taing. Pos­ses­sions mon­tre avec une réelle acuité la manière dont une vio­lence sym­bol­ique et un antag­o­nisme social dif­fus peu­vent se trans­former en un ressen­ti­ment mal iden­ti­fié, puis en fan­tasme de vio­lence, puis en vio­lence réelle.

Il est d’autant plus ennuyeux qu’Éric Guira­do et sa coscé­nar­iste Isabelle Claris aient en par­tie gâché la portée poli­tique de leur film par quelques choix malav­isés. Un peu trop con­scient du poten­tiel métaphorique de leur sujet, ils en rajoutent dans les clins d’yeux aux spec­ta­teurs, au cas où ceux-ci n’au­raient pas saisi leur pro­pos : inser­tion insis­tante de pub­lic­ités (réelles ou fac­tices) pous­sant à la con­som­ma­tion, dia­logues un rien trop expli­cat­ifs, mais surtout sur­déter­mi­na­tion du cou­ple de voisins envieux. Alors que les Cas­taing sont traités avec pas mal de nuances, rien ne nous est épargné du désert cul­turel et moral dans lequel végè­tent les Caron, le film finis­sant même par recon­duire quelques clichés sur les « class­es dan­gereuses ». Le jeu appuyé de Julie Depar­dieu et de Jérémie Renier n’aide pas : d’or­di­naire irréprochable, le sec­ond, lesté d’une bonne ving­taine de kilos pour les besoins du rôle[ref]L’acteur est habitué des trans­for­ma­tions physiques spec­tac­u­laires : junkie squelet­tique dans Le Silence de Lor­na, Claude François dans le prochain Clo­clo, etc.[/ref] livre ici une com­po­si­tion aus­si pesante que sa car­casse. Affublé d’un accent du Nord qui sonne éton­nam­ment faux de la part d’un acteur né en Bel­gique, il trans­forme un per­son­nage com­plexe et pas­sion­nant en beauf un peu car­i­cat­ur­al, à peine racheté par une fragilité enfan­tine. Cou­plée aux autres mal­adress­es, cette faib­lesse dans la direc­tion d’acteurs nuit à l’intérêt d’un film qui sait faire preuve par ailleurs d’une réelle sub­til­ité.

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