Le Territoire des loups

Le Territoire des loups

de Joe Carnahan

  • Le Territoire des loups
  • (The Grey)
  • États-Unis2012
  • Réalisation : Joe Carnahan
  • Scénario : Joe Carnahan, Ian Mackenzie Jeffers
  • d'après : la nouvelle Ghost Walker
  • de : Ian Mackenzie Jeffers
  • Image : Masanobu Takayanagi
  • Montage : Roger Barton, Jason Hellmann
  • Musique : Marc Streitenfeld
  • Producteur(s) : Jules Daly, Joe Carnahan, Ridley Scott, Mickey Liddell
  • Interprétation : Liam Neeson (Ottway), Dallas Roberts (Henrick), Frank Grillo (Diaz), Dermot Mulroney (Talget), Nonso Anozie (Burke), Joe Anderson (Flannery), Ben Bray (Hernandez), James Badge Dale (Lewenden)...
  • Distributeur : Metropolitan FilmExport
  • Date de sortie : 29 février 2012
  • Durée : 1h57

Le Territoire des loups

de Joe Carnahan

« Et maintenant, danse (avec les loups) ! »


« Et maintenant, danse (avec les loups) ! »

Âpre et plutôt adroite­ment mené mal­gré sa psy­cholo­gie par­fois lour­dingue, le sur­vival de Joe Car­na­han (Narc, Mi$e à prix, L’Agence tous risques…), fait essen­tielle­ment preuve d’une assez ren­ver­sante effi­cac­ité dans ses scènes d’action. Claire­ment pas le roman ana­ly­tique de l’année, mais au moins le film rem­plit-il sa mis­sion pre­mière.

On s’en doutait un peu : en dépit d’un titre VF aux accents de doc­u­men­taire ani­malier, The Grey (métonymie infin­i­ment préférable, du gris des loups comme du bleu du ciel, au milieu du grand blanc) vise moins la vérité zoologique que l’intensité ciné­matographique dans sa représen­ta­tion des loups. Ces derniers, sorte de bêtes du Gévau­dan qua­si surnaturelles[ref]Association d’ani­ma­tron­ics, d’animaux véri­ta­bles et d’images de synthèse.[/ref], sont ani­més d’une hos­til­ité si per­sis­tante (anthro­po­mor­phisme assumé et presque comique) que le sur­vival se trou­ve rapi­de­ment tiré vers le slash­er hor­ri­fique en forêt[ref]Le film lui-même s’amuse de sa fibre hor­ri­fique, avec un héros qui, mor­du par un loup, évoque en plaisan­tant la pos­si­bil­ité d’être trans­for­mé en loup-garou.[/ref], à mesure que les per­son­nages se font dégom­mer un par un. Jus­ti­fi­ca­tion avancée : la prox­im­ité de leur tanière hys­térise ces loups, “aus­si omni­scients et tout-puis­sants que les riv­ières, le bliz­zard ou que tout ce que ces sur­vivants vont rencontrer”[ref]Carnahan dix­it, cita­tion extraite du dossier de presse.[/ref]. Voici donc la Nature une nou­velle fois investie du rôle d’impitoyable fléau, et dotée d’un bras armé ten­dance furie apache qui cohab­ite étrange­ment avec le réal­isme maniéré de la réal­i­sa­tion – laque­lle, il faut le recon­naître, embraye d’autant mieux que le tour­nage a eu lieu sur place, dans des con­di­tions extrêmes et des paysages haute­ment ciné-géniques.

Soit donc l’histoire d’un groupe de sur­vivants crashés au milieu de nulle part, poignée de durs à cuire venus se per­dre en Alas­ka au ser­vice d’une com­pag­nie pétrolière, présen­tés tels douze salopards durant quelques scènes de car­ac­téri­sa­tion lap­idaire. De braves types avec un bon fond et de la famille au pays, même dans le cas de l’inévitable tête de lard de la bande, appren­dra-t-on en chemin. À leur tête, l’antihéros Liam Nee­son, féroce bad ass des neiges… dont l’ordinaire con­sis­tait pré­cisé­ment à sniper les ani­maux sauvages rôdant un peu trop près des instal­la­tions – à défaut sans doute de pou­voir leur péter l’épaule comme aux Albanais de Tak­en. Il y a de la revanche dans l’air…

Cette human­ité façon Ailes de l’enfer qui cherche à s’extraire de l’enfer blanc et d’une zone de «per­icu­lus lupus max­imus» hâtive­ment dess­inée se trou­ve ain­si guidée, chose sin­gulière et pas inin­téres­sante dans un sur­vival, par un être sui­cidaire, ten­sion qui fait tout l’intérêt du très arché­typ­al mono­logue du début, avant une scène de crash absol­u­ment scotchante – même Paul Green­grass prendrait des notes. On touche à l’étude de car­ac­tères, motif sec­ondaire du film (embar­rassé ensuite par le prévis­i­ble bal­let antag­o­nisme-fra­ter­nité des naufragés), puisque la ques­tion sera dès lors : qu’est-ce qui pousse un tel homme, certes passé maître dans l’art du com­bat mais dont quelques flash­backs pas fin­auds nous refer­ont mesur­er l’abyssale dés­espérance, à vouloir sur­vivre, alors qu’il n’a plus qu’à se laiss­er mourir pour obtenir ce qu’il cherche ? Pré­cisé­ment la notion de com­bat, scan­dée par un belliqueux qua­train paternel[ref]“Une fois de plus au cœur de la bataille. Dans le dernier com­bat que je livr­erai jamais. Vivre et mourir en ce jour. Vivre et mourir en ce jour.”[/ref] ; la survie sans souci de survie. C’est basique, mais tout autant qu’une cer­taine forme du com­bat, et l’épure con­vient vis­i­ble­ment de mieux en mieux à Nee­son dans sa nou­velle pelisse d’action star sur le tard, qui plus est dans un décor élé­men­taire et con­gelé – images d’une réelle beauté formelle. Dis­ons qu’on échappe en tout cas au non-sens.

Le para­doxe du film est ensuite, entre deux bril­lantes scènes d’action (Car­na­han a hérité des frères Scott une belle effi­cac­ité en ce domaine), de se laiss­er régulière­ment appe­san­tir par une cer­taine aspi­ra­tion au drame psy­chologique (assail­li par la Nature, l’homme se révèle et se con­fronte à lui-même etc.), alors même que les dia­logues se mon­trent sou­vent moins car­i­cat­u­raux que les sit­u­a­tions dans lesquelles ils pren­nent place. Bref, The Grey se joue de quelques pon­cifs pour mieux s’engluer dans d’autres ; et bizarrement, l’attelage avance quand même. On appré­cie au pas­sage le nihilisme vin­di­catif qui suit une adresse à Dieu de Nee­son restée sans réponse, ou l’orchestration habile des bruits, des silences et de la musique, économie qui resserre l’intensité dra­ma­tique autour des péripéties – chute vio­lente d’un arbre, noy­ade dans une riv­ière…

En par­courant le dossier de presse, on apprend encore que les acteurs, dont cha­cun campe un arché­type, ont regardé Délivrance avant d’aller se cailler au septen­tri­on. Si l’on prend note de l’inspiration (plutôt con­v­enue puisqu’on par­le d’un parangon du genre), encore faut-il pré­cis­er que la com­para­i­son ne paraît pas for­cé­ment oppor­tune – ou bien l’étincelle lubrique dans l’œil du loup nous a‑t-elle échap­pé. Dans sa deux­ième par­tie, en voulant s’accroître d’une portée plus vaste, tan­dis que la meute le cède pro­vi­soire­ment aux élé­ments, le film perd un peu d’influx. Mais il faut recon­naître que l’aboutissement de cette marche dés­espérée met au jour une ambi­tion nar­ra­tive louable (mieux qu’un twist, la cru­auté d’une expres­sion), laque­lle vient rap­pel­er à temps que The Grey est à la mesure de ce qu’il promet­tait d’être ; ensuite, tout est ques­tion de savoir si l’on souscrit au con­trat de lec­ture.

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