De mémoires d’ouvriers

De mémoires d’ouvriers

de Gilles Perret

  • De mémoires d’ouvriers
  • France2011
  • Réalisation : Gilles Perret
  • Image : Jean-Christophe Hainaud
  • Son : Rodolphe Paulet
  • Montage : Stéphane Perriot
  • Musique : Laurie Derouf
  • Producteur(s) : Fabrice Ferrari
  • Production : La Vaka, C-P Productions
  • Date de sortie : 29 février 2012
  • Durée : 1h19

De mémoires d’ouvriers

de Gilles Perret

On achève bien les ouvriers


On achève bien les ouvriers

À quelques semaines d’une élec­tion prési­den­tielle qui abouti­ra vraisem­blable­ment au non-choix d’un sys­tème libéral, per­son­ne ne pour­ra tax­er Gilles Per­ret d’opportunisme quant à son sujet. Les ouvri­ers, 23% des act­ifs, occu­pent 2% de l’espace médi­a­tique (chiffres tirés du dossier de presse) : De mémoires d’ouvriers retrace didac­tique­ment leur his­toire, mais abor­de mal­heureuse­ment l’enjeu ouvri­er d’une manière trop archéologique, oubliant de déli­cats enjeux spé­ci­fique­ment con­tem­po­rains.

Six mil­lions de représen­tants, de quoi faire rêver n’importe quel can­di­dat : curieuse­ment, l’électorat ouvri­er a été relégué au sec­ond plan, der­rière les fonc­tion­naires et les salariés. Pour réalis­er la fusion entre mémoires ouvrière et col­lec­tive, Per­ret remonte les années en inter­ro­geant ceux qui ont fait la généalo­gie d’une caté­gorie socio­pro­fes­sion­nelle. Laque­lle n’était d’abord qu’un méti­er d’appoint pour les agricul­teurs les moins for­tunés : afin d’acheter leurs machines, ils fai­saient fonc­tion­ner celles de la métal­lurgie. Une solu­tion for­cée qui pou­vait coûter un bras, au sens pro­pre : mal­gré une société des loisirs de plus en plus cri­tiquée, dif­fi­cile de regret­ter des con­di­tions ahuris­santes qui fai­saient tra­vailler douze heures d’affilée les ouvri­ers sur le chantier d’un bar­rage. « Pas plus d’un litre de vin par jour pour un ouvri­er manuel » impose une affiche : moins d’interdits, mais il le fal­lait bien pour sup­port­er le statut de bête de somme. Un plan sur des pieds qui se bal­an­cent dans le vide : Mar­cel Eynard survit mais doit se har­nach­er au pla­fond pour redress­er ses vertèbres. Étrange sit­u­a­tion que celle de l’époque : l’usine et l’aciérie étaient des piv­ots sur lesquels on con­stru­i­sait sa vie. Michèle Eynard, bar­maid à l’époque, se sou­vient d’une « cama­raderie for­mi­da­ble ». Tout le monde se con­naît, on se suit jusqu’à la mort (les cer­cueils sont fab­riqués par les menuisiers de l’usine). La con­struc­tion est curieuse­ment linéaire, la plu­part des inter­venants sont aujourd’hui à la retraite, et regar­dent avec nos­tal­gie un temps où l’avenir chan­tait encore. Ou pas : quand des élec­tions scel­lent fraud­uleuse­ment l’alliance entre patronat et poli­tique à Clus­es (Haute-Savoie) et mènent à l’assassinat de trois ouvri­ers en 1904, on regrette l’absence de mise en par­al­lèle avec le présent, car la sit­u­a­tion n’a pas vrai­ment changé.

Pour saisir le point de bas­cule qui con­damne les tra­vailleurs, Per­ret passe des affich­es du début du siè­cle aux vidéos mi-cyniques, mi-idéal­istes des années 1980 : « L’acier est mort, vive l’acier » proclame sans y croire un film d’entreprise. Quand le temps de tra­vail est (enfin) réduit, les cadences sont revues à la hausse : libéral­isme sauvage et insi­dieux. La con­vivi­al­ité dis­paraît, la con­science poli­tique aus­si : impos­si­ble de réfléchir quand on mène une vie de galères. « Les gens avaient une con­science poli­tique, aujourd’hui la cul­ture, elle est plus tournée vers le foot, le télé­phone portable » con­state amère­ment un ouvri­er, trente-huit ans d’ancienneté. Oui, Gilles Per­ret descend dans la rue, mène son enquête avec un prag­ma­tisme à tout épreuve : il inter­roge directe­ment ses inter­locu­teurs, sou­vent des indi­vidus lamb­da, à dix milles lieues des « spé­cial­istes » habituelle­ment con­vo­qués. On pour­rait iro­nis­er en cri­ant aux com­men­taires de comp­toir, mais tout le monde con­vien­dra que c’est là que l’on capte le mieux un Zeit­geist.

Mais ce dernier n’est jamais con­fron­té à un peu de défi­ance : jamais com­plété, le point de vue ouvri­er passe finale­ment pour un regret vague­ment nos­tal­gique mais très sta­tique. On par­le nation­al­i­sa­tions et réin­vestisse­ment des béné­fices, évidem­ment, mais jamais auto­ges­tion, par exem­ple. Obtenir quelques déc­la­ra­tions d’un patron lamb­da, voire d’un patron sol­idaire de ses ouvri­ers (l’exemple aurait mérité d’être mis en lumière !) aurait don­né une autre dimen­sion au doc­u­men­taire, évidem­ment utile, mais vite recru. Enfin, même si les sta­tis­tiques sont prob­a­ble­ment gon­flées, il est clair que les ouvri­ers votent désor­mais plus à (l’extrême) droite qu’auparavant[ref]En 1995, ils ont été 30% à vot­er pour Jean-Marie Le Pen. Pour 2012, les sondages annon­cent 35% d’in­ten­tions de votes pour le FN.[/ref] : mau­vaise foi que d’éviter cette ques­tion (surtout lorsque des ouvri­ers vien­nent d’évoquer le cos­mopolitisme des usines : Polon­ais, Grecs, Russ­es, Ital­iens, Arabes s’y côtoy­aient), comme celle de la désaf­fec­tion des syn­di­cats. En élu­dant ces ques­tions, De mémoires d’ouvriers s’afflige une énig­ma­tique iner­tie, alors que les exploiteurs sont indu­bitable­ment « tou­jours en face, avec les crocs ouverts ».

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