Chronicle

Chronicle

de Josh Trank

  • Chronicle
  • États-Unis, Royaume-Uni2012
  • Réalisation : Josh Trank
  • Scénario : Max Landis, Josh Trank
  • Image : Matthew Jensen
  • Montage : Elliot Greenberg
  • Producteur(s) : John Davis, Adam Schroeder
  • Interprétation : Dane DeHaan (Andrew Detmer), Alex Russell (Matt Garetty), Michael B. Jordan (Steve Montgomery)...
  • Date de sortie : 22 février 2012
  • Durée : 1h24

Chronicle

de Josh Trank

Carrieboot


Carrieboot

Chron­i­cle : un titre sur­prenant pour un teen-movie de super-pou­voirs. Sans doute par ce qu’il s’ag­it avant tout de racon­ter l’his­toire de ses pro­tag­o­nistes, de la chroni­quer, plutôt que d’align­er les moments de bravoure d’un film à effets. De remar­quables intu­itions, de bonnes références, le tout pour man­quer, mal­gré tout, l’oc­ca­sion de faire un grand film. Man­quer, mais de peu.

Il con­vient aujour­d’hui que les œuvres de fic­tion se met­tent à portée de tout un cha­cun : plus que jamais, l’écran fonc­tionne en miroir. L’écran, parce que le colos­sal pan­neau de ciné­ma sem­ble devoir être égal, aujour­d’hui, à celui de la télévi­sion, de l’or­di­na­teur, voire du télé­phone mobile. Parce qu’elle est à portée de main, l’im­age va devoir égale­ment se plac­er au plus proche du monde de son spec­ta­teur : à défaut d’ap­porter une vision du monde neuve, il faut, au moins, coller à la vision du monde de son audi­toire. C’est un dou­ble enjeu pour Chron­i­cle, à la fois thé­ma­tique, et formel : porté par une mise en scène caméra à l’é­paule, le film va don­ner vie aux fan­tasmes de cha­cun, et à leurs dérives. À défaut d’ap­porter du neuf, à défaut de réfléchir sur son pro­pre médi­um, Chron­i­cle, dans le cadre de ses ambi­tions lim­itées, rem­plit bien son cahi­er des charges.

Le genre du teen-movie n’a que rarement été remar­qué pour ses ambi­tions nar­ra­tives et formelles : tout au plus peut-il être l’ex­pres­sion lit­térale d’une époque, puisqu’il fait tout pour coller aux désirs de son audi­toire. Chron­i­cle n’échappe pas à la règle : avec son por­trait de trois d’ado­les­cent exposés aux radi­a­tions, et qui dévelop­pent le don de télék­inésie, il brosse un por­trait con­va­in­cant de la généra­tion Web 2.0, de son rap­port à l’im­age, de son désir de sat­is­fac­tion immé­di­ate.

Formelle­ment, le film parvient à un point d’équili­bre que le genre du « caméra à l’é­paule » n’avait pas, jusque-là, atteint : on pense ain­si immé­di­ate­ment à The Blair Witch Project, l’ancêtre déjà oublié (et à juste titre), on pense à une myr­i­ade d’autres pro­jets où la forme ne s’est jamais trou­vée vrai­ment jus­ti­fiée (en vrac : les [REC], Diary of the Dead, The Troll Hunter…), mais égale­ment et surtout à Clover­field. Le film de Matt Reeves se voulait asphyxi­ant par la panique absolue qu’il créait via son style de mise en scène ; il se voulait égale­ment l’une des pre­mières stig­mates lais­sées par le 11-Sep­tem­bre sur le geste ciné­matographique. L’ur­gence, la néces­sité de filmer, même et surtout les choses les plus épou­vanta­bles : voilà ce dont il était ques­tion.

Chron­i­cle prend un autre chemin : la majeure par­tie du film est vue par le biais de la caméra d’An­drew Det­mer (Dane DeHaan), un jeune homme dont la mère est clouée sur un lit de souf­france et dont le père est un alcoolique vio­lent. Il décide, sans savoir réelle­ment pourquoi, de filmer sa vie. « Est-ce que tu n’as pas l’im­pres­sion de t’éloign­er du réel ? », lui demande l’un de ses rares amis, et le jeune homme de répon­dre : « c’est peut-être exacte­ment pour ça que je le fais »… À voir cet échange, on dresse l’or­eille : est-ce que Chron­i­cle serait doté d’un pro­pos formel intéres­sant, va-t-il se pencher sur la ques­tion, cen­trale, du para­doxe de l’im­age mod­erne, qui plonge au sein du réel tout en s’en éloignant tou­jours plus ? Mais non. La ques­tion reste sans suite. Mal­gré tout, l’ob­ses­sion de filmer de son pro­tag­o­niste est crédi­ble, et per­met de dress­er un por­trait per­ti­nent du quo­ti­di­en de l’a­do. Un miroir, donc.

Le point de départ n’est jamais le prob­lème du genre « caméra à l’é­paule ». En revanche, trou­ver une jus­ti­fi­ca­tion au main­tien de cette forme tout au long du film est plus déli­cat. Chron­i­cle, passé les moments de « jour­nal intime » de son pro­tag­o­niste, courait le risque d’emprunter la voie de ses cousins formels préc­ités, et de per­dre tout crédi­bil­ité au prof­it d’une sim­ple recherche de l’ef­fet. Malin, le film évite cet écueil majeur en choi­sis­sant de s’oc­troy­er un mil­li­er d’yeux : la suite du film va ain­si pass­er de la caméra d’An­drew à des écrans de télévi­sion, de télé­phone, de caméras de sur­veil­lance…, le tout, au ser­vice d’un rythme nar­ratif effréné. Le con­stat s’im­pose alors : le monde est un film. Plus rien de la société occi­den­tale mod­erne n’échappe à la frénésie de l’im­age : Chron­i­cle en fait état… mais ne va pas plus loin, hélas. Cette intel­li­gence formelle n’ac­couche donc de rien.

L’an­née dernière, le médiocre James Wan sor­tait Insid­i­ous, copie sans ver­gogne ni beau­coup de tal­ent de Pol­ter­geist, et con­fir­ma­tion d’une ten­dance : la jeune généra­tion de spec­ta­teurs améri­cains a besoin qu’on lui réac­tu­alise ses mythes, sans doute parce qu’elle ne saurait tolér­er les imper­fec­tions (ou perçues comme telles) des films orig­in­aux. Chron­i­cle appar­tient exacte­ment à la même famille filmique qu’Insid­i­ous : le remake inavoué, en l’oc­cur­rence de Car­rie au bal du dia­ble de Bri­an De Pal­ma (1976). Dans les deux cas, il est ques­tion d’un ado­les­cent ren­fer­mé, qui développe de puis­sants pou­voirs de télék­inésie, et qui en perd le con­trôle du fait de son inadap­ta­tion au monde.

Si le thème est exacte­ment sim­i­laire au film de De Pal­ma, le traite­ment pro­posé par Chron­i­cle est bien plus actuel, basé en sub­stance sur le principe de l’i­den­ti­fi­ca­tion exacte des per­son­nages au spec­ta­teur. Aux ques­tions fan­tas­ma­tiques naturelle­ment posées par ce principe, le film répond de façon crédi­ble : un super-pou­voir n’arrange rien aux soucis du quo­ti­di­en – quelle décep­tion, pour qui voulait y voir la clé d’une grat­i­fi­ca­tion immé­di­ate.

Situé au croise­ment du ton réal­iste de la série bri­tan­nique Mis­fits et du traite­ment mature de Mag­ne­to dans la saga X‑Men, Chron­i­cle fait mon­tre d’un savoir-faire cer­tain. Porté par la presta­tion con­va­in­cante de son inter­prète prin­ci­pal, le film dépasse donc l’ex­er­ci­ce sim­ple de réécri­t­ure de Car­rie à la sauce mod­erne. Teen-movie malin et effi­cace, Chron­i­cle se refuse à explor­er des pistes plus intéres­santes, dont il a pour­tant man­i­feste­ment con­science. Doit-on, dès lors, penser que cette absence d’ex­i­gence, voire d’in­tégrité, est aus­si un – triste – reflet de ce qu’at­tend son audi­toire ?

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