Tabou

Tabou

de Miguel Gomes

Tabou

de Miguel Gomes


Voici assuré­ment l’un des grands films de la com­péti­tion offi­cielle. Tourné en for­mat 4/3 et dans un noir et blanc gran­uleux, pour une relec­ture sous forme d’hom­mage des codes du muet (avec une référence, à tra­vers le titre du film, au ciné­ma de Mur­nau), Tabu est une for­mi­da­ble boîte à his­toires. Comme un loin­tain cousin de Mys­tères de Lis­bonne de Raúl Ruiz, Miguel Gomes se per­met d’emboîter les réc­its comme une chaîne con­tin­ue pour mieux plonger dans une matière fan­tas­ma­tique de ciné­ma. La nar­ra­tion se tisse au gré des his­toires que le cinéaste racon­te, mais aus­si et surtout à tra­vers celles que les per­son­nages se racon­tent. Gomes déploie avec une lib­erté folle tout un for­mi­da­ble éven­tail de régimes de réc­its (his­toires rap­portées par les per­son­nages, film dans le film, let­tres, livres, légen­des ou con­tes, prophéties), pour un émer­veille­ment romanesque de tous les instants.

Le film est divisé en deux par­ties (Le Par­adis per­du / Le Par­adis), et con­te le par­cours d’une vieille femme mourante (Madame « Auro­ra », référence quand tu nous tiens) dont un ancien amant vien­dra racon­ter suite à son décès le réc­it de leur amour de jeunesse. La pre­mière par­tie est donc un assem­blage poé­tique urbain, qui laisse entrevoir un spec­tre de pos­si­bles nar­rat­ifs très large sans jamais les refer­mer, les lais­sant en sus­pens pour les repren­dre (ou non) par la suite. Le film y décrit les aspi­ra­tions de l’en­tourage de la vieille dame et sa fin de vie, avant de tomber pour la deux­ième par­tie dans un extra­or­di­naire con­te au cœur de l’Afrique colo­niale, théâtre des amours con­trar­iés entre Auro­ra et son amant Gian­lu­ca Ven­tu­ra.

Ce par­adis per­du qui con­stitue la pre­mière par­tie du film est une tranche de vie(s) sur un mode quelque peu absurde, tan­tôt drôle, émou­vant et cru­el, où Miguel Gomes procède par de légers décalages de mise en scène (des lumières qui clig­no­tent telle des guir­lan­des dans l’ar­rière-plan d’un couloir d’hôpi­tal, un plan qui démarre sur un chien posté à une fenêtre), dans des élans poé­tiques que le noir et blanc vient sub­limer. Il développe ain­si une très belle évo­ca­tion de la vieil­lesse, de la soli­tude et du pas­sage du temps, sur un mode nos­tal­gique dont l’aspect suran­né en fait le charme fou.

Le bas­cule­ment dans les dif­férentes his­toires semées ici et là par le réc­it se fait de manière par­ti­c­ulière­ment inven­tive et naturelle (par exem­ple, une pho­to fig­ure une salle d’at­tente dans une mai­son de retraite ; l’in­stant d’après, nous y sommes, par un rac­cord dans l’axe qui investit le per­son­nage dans le cadre), de fait que ce qui est racon­té ne soit pas une sim­ple digres­sion mais devi­enne la matière-même du film. C’est ain­si que l’on plonge dans la deux­ième par­tie : Ven­tu­ra racon­te l’his­toire de la jeunesse d’Au­ro­ra à ses amies, et cela devient l’his­toire du film.

Comme une belle remise en per­spec­tive d’une fin de vie, « Le par­adis » est surtout une épous­tou­flante expéri­ence de ciné­ma, un mélange d’im­ages qui pour­raient à la fois provenir d’un doc­u­men­taire sur l’Afrique, d’archives filmiques per­son­nelles, tout en y mêlant une dimen­sion de drame romanesque. Le tra­vail sur le son est égale­ment remar­quable, par la façon dont il revis­ite les con­ven­tions du muet : ici, tout est racon­té en voix off par Ven­tu­ra, car la parole des per­son­nages qu’ils furent avec Auro­ra est tout sim­ple­ment per­due à jamais, comme un écho trou­blant de la nos­tal­gie évo­quée dans la pre­mière par­tie du film. Il ne reste plus que le son d’am­biance de la jun­gle africaine, tel un vide effrayant dont les mots de l’époque sont ban­nis, et quelques vieux tubes musi­caux dont la charge émo­tion­nelle suf­fit à évo­quer la déchirure de la sépa­ra­tion des deux amants.

C’est d’ailleurs à tra­vers un remar­quable tra­vail sur le renou­velle­ment du réc­it que Gomes réus­sit à faire mouche, comme un con­te dont les dif­férents épisodes se répon­dent entre eux. Les digres­sions de la vieille Auro­ra, pris comme des signes de démence sénile par ses amies, sont par exem­ple le tis­su qui con­stitue une par­tie de la mytholo­gie du réc­it africain. Mais il n’est pas for­cé­ment néces­saire de jouer au jeu des cor­re­spon­dances pour goûter aux charmes de Tabu, qui vont au-delà même de toutes ces con­sid­éra­tions ciné­matographiques.

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