David Dusa

David Dusa

  • Entretien réalisé par Antoine Oury le 26 janvier 2012 à Paris
    Remerciements à Jonathan Fisher
  • David Dusa

    Réalité virtuelle


    Réalité virtuelle

    Il était pour­tant onze heures du matin, mais j’ai tout de même vive­ment remer­cié mon dic­ta­phone de n’avoir pas fail­li à sa tâche : pren­dre des notes se serait révélé déli­cat tant David Dusa est pro­lixe sur le proces­sus de créa­tion, l’écri­t­ure, la réal­i­sa­tion de son pre­mier film, Fleurs du mal, et sur les nou­veaux out­ils mis à la dis­po­si­tion des cinéastes.

    Com­ment en êtes-vous venu, pour votre pre­mier film, à fig­ur­er la révo­lu­tion irani­enne suiv­ie depuis la France ?

    Tout a com­mencé avec les élec­tions de 2009 en Iran : je les ai suiv­ies parce que je m’intéresse à la géopoli­tique, mais aus­si pour mes amis iraniens. C’était une élec­tion très par­ti­c­ulière, car accom­pa­g­née d’une fer­veur pop­u­laire inat­ten­due : les gens votaient, l’ensemble sem­blait plutôt trans­par­ent au départ. Les stades se rem­plis­saient d’électeurs con­va­in­cus d’un change­ment prochain : le régime allait lui-même se réformer, sans guerre civile et avec des débats télévisés – chose encore impens­able quelques années aupar­a­vant. Le lende­main des élec­tions, l’ensemble s’est révélé totale­ment truqué, un vrai coup d’état mil­i­taire. J’ai alors vu cette avalanche d’images et d’informations sur ce qu’il se pas­sait dans la rue. Les gens eux-mêmes fai­saient le tra­vail des jour­nal­istes, c’était hal­lu­ci­nant, du jamais vu. J’ai donc com­mencé à col­lec­tion­ner toute ces images, à télécharg­er du YouTube, à sauve­g­arder les tweet­feeds et à con­stituer une sorte de base de don­nées. Je voulais déjà faire quelque chose de tous ces matéri­aux, sans savoir bien quoi exacte­ment. Je voulais évo­quer l’impact de ces vidéos vues à dis­tance sur un jeune parisien et une irani­enne sans par­ler directe­ment de la poli­tique irani­enne, mais plutôt en util­isant une his­toire d’amour.
    En atten­dant le finance­ment pour mon pre­mier scé­nario, j’ai com­mencé à tra­vailler avec Rachid sur un nou­veau film. Nous nous sommes vus une fois par semaine, si bien que la véri­ta­ble vie de Rachid a fini par influ­encer son per­son­nage : d’ailleurs, comme son per­son­nage, Rachid ne con­nais­sait rien de la sit­u­a­tion en Iran.

    C’est aus­si le pre­mier rôle au ciné­ma d’Alice Belaï­di…

    Au départ, j’avais pen­sé à une actrice irani­enne, mais cela s’est avéré impos­si­ble : le retour dans son pays aurait été com­pro­mis par les scènes mon­trant de l’alcool ou de la nudité. J’ai donc opté pour Alice : elle a côtoyé des Irani­ennes pour faire sienne leur manière de se tenir, de par­ler… Mes deux acteurs ont deux rap­ports très dif­férents avec leur activ­ité : Alice est très tech­nique, tan­dis que Rachid fait repos­er son jeu sur ses pro­pres émo­tions.

    Le film s’est fait avec une économie de moyens plutôt créa­trice, finale­ment.

    J’étais frus­tré de ne pas obtenir le finance­ment de mon pre­mier film, et j’ai écrit le scé­nario de Fleurs du mal sous la con­trainte : j’avais une telle somme d’argent et un nom­bre restreint de jours de tour­nage, deux comé­di­ens… et Inter­net. J’ai dis­cuté des vidéos tirées d’Internet que je voulais inclure dans mon film avec mon chef opéra­teur. Il m’a dit « Tu te rends compte qu’il y aura sûre­ment quar­ante points de vue dif­férents dans ton film ? » Au final, il y a quar­ante-huit vidéos dans le film, ce qui fait autant de réal­isa­teurs, autant de caméras et autant de points de vue… La caméra Sony EX1, out­re la mani­a­bil­ité, nous lais­sait la pos­si­bil­ité de bidouiller l’image pour pré­ten­dre avoir nous aus­si quar­ante points de vue dif­férents. Pour la scène où Alice pète un plomb à côté de Châtelet, par exem­ple, nous avons choisi un shut­ter delay pour obtenir cet effet qui rap­pelle l’image d’un iPhone. Et cette hétérogénéité des images devient finale­ment la cohérence du film, nous per­me­t­tant de bâtir une esthé­tique à par­tir de ce foi­son­nement d’impressions.

    Pourquoi avez-vous tenu à inclure à la fic­tion ces images doc­u­men­taires ?

    Évidem­ment, j’étais con­fron­té à un prob­lème moral majeur : com­ment oser mon­tr­er la mort de véri­ta­bles indi­vidus dans une fic­tion ? Aus­si longtemps que je ne trahis­sais pas les inten­tions des iraniens, c’est-à-dire ren­dre compte de la réal­ité et de la bru­tal­ité de la sit­u­a­tion en Iran, je me suis per­mis d’utiliser ces images. La fic­tion, l’histoire d’amour, étaient des pré­textes pour mon­tr­er ces vidéos au plus grand nom­bre de spec­ta­teurs, quand le doc­u­men­taire se serait surtout adressé aux con­va­in­cus.

    La fic­tion per­met égale­ment de dépass­er le cru­el para­doxe de YouTube : des images très réal­istes, mais qui ne touchent plus for­cé­ment une fois que la page Inter­net est close…

    Exacte­ment. Au bout d’un moment, une dis­tance émo­tion­nelle se met en place, une cen­sure automa­tique. Quand je par­lais avec Arte pour le finance­ment du film, ils avaient beau­coup d’hésitations parce qu’ils jugeaient que les vidéos étaient de trop mau­vaise qual­ité pour être mon­trées à la télévi­sion. Deux ans plus tard, il n’y a pas un JT sans un extrait de vidéo tirée d’Internet : la pix­el­li­sa­tion, le son sat­uré ou le cadrage chao­tique sont devenus de véri­ta­bles mar­ques de la vérité. Je ne pré­tends pas qu’on ne peut pas tru­quer ces images, mais l’absence de jour­nal­iste ou de cam­era­man ren­force la vérac­ité de celles-ci dans la vision col­lec­tive. Il m’a paru intéres­sant d’associer ces images avec un scé­nario pour con­fron­ter le spec­ta­teur au doc­u­men­taire et à la fic­tion.

    Vous met­tez en par­al­lèle deux util­i­sa­tions d’Internet : Anahi­ta (Alice Belaï­di) l’utilise d’une façon citoyenne, tan­dis que Rachid l’utilise d’une façon ludique. Quelle est votre approche du World Wide Web ?

    L’Internet, plus qu’un média, est devenu un écosys­tème, voire un monde par­al­lèle, mod­u­la­ble à la con­ve­nance de cha­cun. Inter­net épouse le mou­ve­ment des pen­sées : on peut y voir toute l’horreur du monde, on peut aus­si s’y amuser. Mais c’est l’image doc­u­men­taire elle-même qui a été redéfinie : con­sid­érons un événe­ment récent de l’histoire européenne, dis­ons la chute du Mur de Berlin. S’il fal­lait regarder toutes les vidéos filmées de la chute du Mur, l’ensemble prendrait en gros vingt-qua­tre heures. Aujourd’hui, pour regarder l’ensemble des vidéos sur la révo­lu­tion irani­enne, il faudrait prob­a­ble­ment deux semaines. Il est pos­si­ble d’être quelque part où l’on n’est pas tant il y a de textes, de pho­tos, de vidéos… Alice, comme à mon avis beau­coup de gens, est piégée dans ce genre de trans­fert émo­tion­nel.

    Avec ces vidéos qui arrivent dans l’heure après l’événement, la créa­tion ciné­matographique doit elle être plus réac­tive ?

    Fleurs du mal a été présen­té à Cannes en 2010 : moins d’un an après les événe­ments, il était ter­miné, parce que je devais faire très vite. Mais le proces­sus de créa­tion ciné­matographique reste com­plète­ment anachronique : il faut en moyenne deux à deux ans et demi pour faire un film. Pen­dant ce temps, le monde a déjà changé. Les nou­velles tech­nolo­gies boule­versent les tech­niques de fab­ri­ca­tion ciné­matographiques en les accélérant. Mon nou­veau pro­jet, La révo­lu­tion ne sera pas twit­tée, est fait en col­lab­o­ra­tion avec des blogueurs en Tunisie : pour ce film, j’essaye d’expérimenter de nou­velles formes d’écriture en créant un Google Doc­u­ment où cha­cun peut par­ticiper. Les sites de finance­ment par­tic­i­patif, comme Kick­starter qui a réus­si à lever cent mil­lions de dol­lars l’année dernière, con­stituent aus­si des out­ils inédits… C’est toute la rela­tion du pub­lic avec l’image qui est mod­i­fiée, puisque le ciné­ma et la télévi­sion sont rejoints par un troisième moyen de vision­nage. Inter­net change donc défini­tive­ment la fab­ri­ca­tion et la récep­tion, mais le proces­sus de créa­tion, pas for­cé­ment.

    Revenons main­tenant à la tech­nique avec le mix­age sonore de Fleurs du mal. Vous incluez dans votre film une vidéo YouTube (INJA KOJAST INJA IRAN AST SARZAMINE MANO TO) dont la puis­sance repose beau­coup sur le son. Com­ment avez-vous abor­dé cet élé­ment ?

    Puisque l’homogénéité entre les images n’était pas tou­jours opti­male, nous avons beau­coup tra­vail­lé sur le son pour qu’il par­ticipe à la bonne cohérence du film : le mon­tage et le mix­age accom­pa­g­nent le spec­ta­teur. Nous nous sommes égale­ment appuyés sur le son sat­uré des iPhones : par exem­ple, dans la scène où ils regar­dent la vidéo dans le lit, nous avons désyn­chro­nisé le son de celui de l’iPhone. Nous avons beau­coup joué sur ses dif­férentes couch­es d’appréhension de ces vidéos, aus­si bien visuelles que sonores : ces vidéos imprèg­nent et étour­dis­sent.

    Dans Fleurs du mal, Rachid est un yamakasi accom­pli. Ensuite, vous avez tra­vail­lé avec Wim Van­dekey­bus, un choré­graphe. Le corps en mou­ve­ment, c’est quelque chose que votre caméra appré­cie ?

    Ce qui m’intéresse beau­coup, c’est com­ment le corps est util­isé pour exprimer une émo­tion : ce que Rachid fait dans ses spec­ta­cles. Mais je voulais aus­si mon­tr­er des rap­ports dif­férents à l’Islam par le corps de mes deux per­son­nages musul­mans : celui de Rachid, très décom­plexé, qui embrasse la reli­gion musul­mane comme une com­mu­nauté, et celui d’Anahita, qui la vit comme un com­porte­ment imposé par une dic­tature. Elle peut men­er une dou­ble vie à Téhéran parce qu’elle fait par­tie de la bour­geoisie, mais seule­ment à l’intérieur. Rachid peut faire ce qu’il veut dans la rue : c’est une forme de lib­erté ultime aux yeux d’Alice.

    La musique de Mr Oizo (aka le cinéaste Quentin Dupieux), c’est un choix de Rachid ?

    Oui ! Rachid fait du break [danse acro­ba­tique com­por­tant de nom­breuses fig­ures au sol], du trickz [arts mar­ti­aux acro­ba­tiques] et il mélange les styles, le plus sou­vent sur du Mr Oizo. Il fal­lait l’inclure au film, nous seule­ment pour ren­dre son rythme à la danse, tout en rétab­lis­sant une image plus fidèle du break, une con­tre-cul­ture à part entière.

    Pourquoi avoir choisi Baude­laire ?

    Juste avant de com­mencer Fleurs du mal, ma belle-sœur est rev­enue d’Iran en me racon­tant que la poésie était pri­mor­diale là-bas. Tout le monde est capa­ble de réciter des vers : c’est ce qui rend humain en Iran, savoir réciter de la poésie. Un chauf­feur de taxi vous récit­era du Khayyam [poète perse du XIe siè­cle] si vous lui deman­dez. Par ailleurs, j’aime la façon dont Baude­laire décrit les bas-fonds : la mort, la drogue, la pros­ti­tu­tion, la merde, le sui­cide… Il les décrit d’une façon très belle, très agréable à écouter. Quelque part, j’y ai trou­vé une réso­nance avec ces vidéos irani­ennes : à force de com­press­er, décom­press­er les images, les pix­els for­ment comme des couch­es de couleur, à la façon de pein­tures. Je les trou­ve donc très belles, esthé­tique­ment. Par con­tre, le con­tenu, la répres­sion, reste de l’horreur.

    Pou­vez-vous nous par­ler de vos pro­jets ?

    La révo­lu­tion ne sera pas twit­tée est né tout de suite après la fin de Fleurs du mal. Au départ, le pro­jet était très inspiré de l’expérience irani­enne : je voulais faire des por­traits de gens de dif­férents pays qui utilisent les réseaux soci­aux pour génér­er des change­ments soci­aux. Il s’agissait donc d’un doc­u­men­taire. Puis il y a eu le print­emps arabe et le film a beau­coup changé. Au début, je voulais par­ler du réseau Anony­mous et de son rôle dans la vague révo­lu­tion­naire. J’étais très intéressé par leurs actions col­lab­o­ra­tives, leur fonc­tion­nement en « horde » et j’ai pu ren­con­tr­er plusieurs blogueurs. Depuis, je me suis ori­en­té vers une fic­tion qui exprime à quel point Inter­net est un nou­veau pou­voir qui peut être util­isé par les citoyens, com­ment Inter­net devient la fon­da­tion d’une société de demain. Avec Wikipedia, le rap­port à la con­nais­sance a changé. Avec les réseaux soci­aux, notre rap­port à l’autre. Au niveau cul­turel, il y a cette gigan­tesque ému­la­tion par le partage, notam­ment avec le peer-to-peer. Le pro­duc­teur de Lars Von Tri­er dis­ait : « Si trois jours après sa sor­tie ton film n’est pas sur Pirate Bay, c’est parce que ton film est nul ». Même la poli­tique a changé ! On peut désor­mais grâce à Twit­ter écrire à Barack Oba­ma : il répond ou il ne répond pas, au moins la reven­di­ca­tion est lue, relayée par d’autres. Le film par­lera de ces change­ments, de ce qu’ils entraîneront, de cette nou­velle ère qui com­mence. La révo­lu­tion du titre, ce n’est pas seule­ment ren­vers­er Moubarak, Ben Ali ou Kad­hafi : c’est une révo­lu­tion à l’échelle de la révo­lu­tion indus­trielle. A mon avis, nous avons atteint une cer­taine lim­ite dans la démoc­ra­tie représen­ta­tive telle que nous la con­nais­sons. D’ailleurs, quand celle-ci pré­tend « civilis­er » l’Internet, ce n’est qu’un autre mot pour le cen­sur­er. À par­tir du moment où on peut avoir cent mille per­son­nes avec lesquelles com­mu­ni­quer via Twit­ter, vot­er une fois tous les cinq ans, cela ne suf­fit plus. Toutes ces révo­lu­tions, ces col­lab­o­ra­tions, me ren­dent extrême­ment opti­miste.

    Il y a finale­ment tou­jours une base de doc­u­ments dans vos films…

    Oui, y com­pris dans mon tout pre­mier pro­jet, qui devrait être bien­tôt financé, et dans lequel c’est aus­si Rachid qui jouera le rôle prin­ci­pal. L’action se déroule dans une ban­lieue, à côté d’une petite ville, avec la nature toute proche de la cité. On y croise Amadou et Amin, deux amis. Quand Amadou obtient son bac et quitte la cité, Amin est « délais­sé », ce qui le con­duit à une sorte de révo­lu­tion, une fois encore. Mais plutôt par rap­port à son lan­gage et à sa gestuelle, qui seront totale­ment changés par le regard des autres. Je veux une sorte de huis clos qui tient surtout au regard des autres, pas une approche tra­di­tion­nelle. Le réel d’un point de vue infor­matif m’intéresse peu, con­traire­ment à sa per­cep­tion. Dans Fleurs du mal, je n’essaye pas de retrac­er les événe­ments chronologique­ment : je ne suis pas doc­u­men­tariste dans ce sens là. Je m’intéresse aux événe­ments en tant qu’ils ont un impact sur une per­cep­tion. Et en priv­ilé­giant celle-ci à une approche très réal­iste, je pense que je peux touch­er beau­coup plus les spec­ta­teurs.

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