Sur la planche

Sur la planche

de Leïla Kilani

  • Sur la planche
  • France, Maroc, Allemagne2011
  • Réalisation : Leïla Kilani
  • Scénario : Leïla Kilani, Abd-el Hafed Benotman
  • Image : Éric Devin
  • Montage : Tina Baz
  • Musique : Wilkimix (Wilfried Blanchard)
  • Producteur(s) : Charlotte Vincent, Leïla Kilani
  • Production : Aurora Films, Socco Chico Films
  • Interprétation : Soufia Issami (Badia), Mouna Bahmad (Imane), Nouzha Akel (Nawal), Sara Betioui (Asma), Rehimo Aïch (la logeuse), Anas Lyazami (le chauffeur de taxi), Mouhcine Hagouch (Mjido), Abdehaï Mtirka (Jawad), Ahmed Akrikez (le chauffeur de bus)...
  • Distributeur : Épicentre Films
  • Date de sortie : 1 février 2012
  • Durée : 1h46

Sur la planche

de Leïla Kilani

Plongeon dans le bourbier


Plongeon dans le bourbier

Pre­mier long métrage de fic­tion de la doc­u­men­tariste maro­caine Leïla Kilani, Sur la planche suit le déhanché de qua­tre jeunes femmes avec la vie, dans un Tanger partagé entre pré­car­ité du con­cret et facil­ité illu­soire miroitée par les rêves d’Europe. Entre chronique de la débrouille et polar, ce réc­it d’une fuite en avant met en scène habile­ment les con­nex­ions entre la réal­ité d’une société et celle d’un per­son­nage. Pre­mier plan : l’actrice se heurte aux murs de son monde, à la caméra, comme au réel, comme un pois­son qui voudrait sor­tir de son bocal. Elle s’y cogne, cogne, cogne. La caméra bloque inflex­i­ble­ment le pas­sage, comme pour mar­quer les lim­ites de la géo­gra­phie, mais en même temps scrute son per­son­nage, sa proie.

Badia passera tout le film à ten­ter d’échapper à ce regard, à ces plans sou­vent ser­rés qui lui col­lent au train, à ce cadre étriqué qui la con­fine. Sa tac­tique paraît para­doxale : s’af­firmer haut et fort une iden­tité sur mesure, comme une armure sur la sienne, tout en se défi­lant con­stam­ment. La fuite : en per­ma­nence, change­ments de vête­ments (de la blouse de tra­vail au voile de la rue, puis aux survête­ments et aux jeans quand l’endroit est sûr), change­ments de peau (manie de l’hygiène après l’usine, après le sexe avec les hommes qu’elle va dépouiller), ne jamais se laiss­er souiller par ce qu’on fait ; mue per­pétuelle cap­tée par la caméra. L’identité, la pos­ture plutôt : une vision du monde de rebelle et de hors-la-loi, qu’elle définit en quelques mantras bien sen­tis, débités avec l’én­ergie d’un morceau de slam, jus­ti­fi­ant sa lutte à la marge pour la survie, son refus de jouer réguli­er dans la course à la réus­site (psaume impa­ra­ble : “je ne vole pas, je me rem­bourse…” etc.). Slo­gans qu’elle ne peut que répéter à l’envi, avec plus d’entêtement quand un de ses plans se dérè­gle ; dis­cours apparem­ment lib­er­taire mais qui ne cache guère longtemps son oppor­tunisme. Parce qu’elle décor­tique des crevettes à l’usine, et que dans la “zone franche” de Tanger — sym­bole de réus­site économique tournée vers l’Europe — on tra­vaille dans le tex­tile, Badia divise le monde en deux caté­gories : les “crevettes” et les “tex­tiles”. Et bien enten­du, elle ne reculera devant rien pour faire par­tie des “tex­tiles” — du moins tant qu’elle n’a pas l’intuition que cette quête fera d’elle, de nou­veau, une esclave du sys­tème.

Badia et le monde

La force de Sur la planche est d’avoir su embrass­er dans le même mou­ve­ment le por­trait d’une réal­ité économique et celui d’un per­son­nage sin­guli­er : faire du décor et des espoirs de la “zone franche” un enjeu de ciné­ma, tout en ne ces­sant d’accompagner — fidèle­ment, en plans ser­rés — son héroïne jusque der­rière ses pro­tec­tions, dans ses retranche­ments, avec ses con­tra­dic­tions. Les forces et faib­less­es de Badia en font inex­orable­ment le moteur du film, même quand celui-ci vire au por­trait d’un groupe où les rela­tions tein­teront la course à la réus­site d’ambiguïtés sup­plé­men­taires. Les trois filles entrées dans le sil­lage de Badia demeurent des satel­lites plus ou moins ani­més de leur pro­pre plan. Si Imane, sa col­lègue “crevette”, est plus ou moins dans sa con­fi­dence tout en gar­dant ses arrière-pen­sées, les deux autres, des “tex­tiles” qui leur ont sug­géré le moyen d’atteindre leurs objec­tifs, restent des com­plices encom­brantes à manip­uler — à moins que ce ne soit elles qui aient attiré les “crevettes” dans leur filet. Et puis, ne pas oubli­er les mâles, qu’on ne voit que quand les filles se ser­vent d’eux — s’ils appa­rais­sent en toute autre cir­con­stance, c’est que ça sent le rous­si… Les enjeux soci­ologiques et intimes ani­mant chaque per­son­nage con­duisent naturelle­ment Sur la planche sur les sen­tiers d’un polar fémin­isé, d’une vio­lence pal­pa­ble mais qui n’a nul besoin de sor­tir les armes et les sévices tape-à‑l’œil[ref]À com­par­er avec la tra­di­tion de jux­ta­pos­er por­trait soci­ologique (con­ven­tion­nel) et film de genre (con­ven­tion­nel) dans — au hasard — les ciné­ma français et anglais.[/ref]. Dans ce genre qu’on sait prop­ice au regard cri­tique sur l’être social, sa source d’énergie et d’originalité reste cette chef de bande soli­taire, fuyante et rageuse, dont Leïla Kilani capte les failles vio­lem­ment refoulées et les cris de révolte sincères (plus qu’elle ne veut l’ad­met­tre) de jeune fille en proie à une société en pleine muta­tion.

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