Frédéric Jaeger

Frédéric Jaeger

  • Entretien réalisé sur Skype le 24 janvier 2012 par Julien Marsa
  • Frédéric Jaeger

    Panorama allemand


    Panorama allemand

    Frédéric Jaeger, fon­da­teur du site critic.de, nous a accordé un peu de son temps en amont de la prochaine édi­tion du Fes­ti­val de Berlin. L’occasion pour Critikat d’aborder avec lui des sujets trans­ver­saux, notam­ment sur la place de la cri­tique en Alle­magne et l’état actuel de la pro­duc­tion ciné­matographique out­re-Rhin, sur lesquels il porte un regard lucide et sans con­ces­sions.

    Peux-tu nous par­ler un peu de ton par­cours ? Pourquoi avoir choisi d’exercer en tant que cri­tique de ciné­ma ?

    Aus­si loin que je m’en sou­vi­enne, j’ai tou­jours écrit des cri­tiques de films, donc dif­fi­cile de dire par où cela a com­mencé. Lorsque j’étais ado­les­cent, j’ai tra­vail­lé à la rubrique ciné­ma d’une chaine de télévi­sion régionale du sud de l’Allemagne, et je fai­sais des cri­tiques pour eux. Ensuite j’ai créé un mag­a­zine en ligne rédigé en anglais sur lequel j’ai fait mes armes pen­dant un an et demi. Puis, en 2004, alors que je fai­sais des études de ciné­ma et de philoso­phie à Berlin, j’ai lancé mon site critic.de avec un groupe d’étudiants en ciné­ma. Depuis le site a évolué, l’équipe est main­tenant com­posée de per­son­nes qui ne sont plus étu­di­ants, et pas néces­saire­ment présents à Berlin d’ailleurs. Après, je pense que la prob­lé­ma­tique est la même pour tous ceux qui se lan­cent dans ce genre d’entreprise, l’idée à la base est d’avoir sa pro­pre plate­forme afin de pou­voir dif­fuser ses arti­cles, mais c’était aus­si pour nous l’opportunité de combler un déficit en matière d’écriture cri­tique en Alle­magne, avec un espace et une lib­erté qui ne soit pas dic­tés par l’économie de la pub­lic­ité ou la volon­té de réalis­er le plus grand nom­bre de « clics » pos­si­bles. Écrire sur les films de manière ouverte, se démar­quer des blogs qui en général ne trait­ent que de ce qui est proche de leurs goûts ciné­matographiques, et choisir de cou­vrir tous types d’œuvres, que ce soit les gross­es sor­ties améri­caines ou le petit film sud-améri­cain. La cri­tique papi­er en Alle­magne a ten­dance, par con­trainte d’espace édi­to­r­i­al, à plutôt par­ler des films sur lesquels elle a un avis posi­tif. De notre côté, nous n’avons aucun prob­lème à par­ler d’un film, que ce soit celui d’un jeune réal­isa­teur ou même un film alle­mand, en met­tant en avant ses failles. C’est mal­heureuse­ment une chose assez rare en Alle­magne, mais qui nous donne en con­trepar­tie une cer­taine légitim­ité. C’est sûr que cela ne nous rap­porte pas que des ami­tiés, loin de là, beau­coup de dis­trib­u­teurs et de réal­isa­teurs se plaig­nent en postant des com­men­taires sur notre site, pour dénon­cer la manière dont on traite leurs films. Mais c’est aus­si ce qui fait le sel de l’aventure que représente inter­net, la pos­si­bil­ité de pou­voir être coûte que coûte fidèle à ses idéaux, et faire fi de la pres­sion.

    Com­ment réus­sir à vivre de cette activ­ité ? Existe-t-il un mod­èle économique pour l’exercice de cette pro­fes­sion en Alle­magne en dehors des prin­ci­paux organes de presse ?

    Non, per­son­nelle­ment, je ne vis pas de la cri­tique. Notre site s’autofinance grâce à la pub­lic­ité qui nous per­met de cou­vrir les coûts de ges­tion, et par le bénévolat des rédac­teurs. Cer­tains des rédac­teurs les plus act­ifs reçoivent cepen­dant une rémunéra­tion sub­stantielle, qui mal­heureuse­ment ne leur per­met pas de vivre et reste en deçà de l’investissement que représente une telle activ­ité. Pour ma part, je tra­vaille pour des fes­ti­vals au niveau des évène­ments « jeunesse », que ce soit à Berlin, à Cannes ou pour d’autres man­i­fes­ta­tions. J’organise égale­ment des ate­liers cri­tique, des ren­con­tres, je tra­vaille en tant que pro­duc­teur sur des « web-doc­u­men­taires », de la con­cep­tion à la final­i­sa­tion du pro­jet (et notam­ment de la vente à un dif­fuseur). Je suis aus­si mem­bre du syn­di­cat de la cri­tique en Alle­magne, donc finale­ment je sub­siste en me con­sacrant à tout un tas d’activités, et en prof­i­tant d’un coût de la vie peu onéreux à Berlin.

    Est-il pos­si­ble de dis­tinguer cer­tains courants ou « écoles » cri­tique à l’heure actuelle en Alle­magne ?

    C’est dif­fi­cile à dire. La cri­tique qui est pra­tiquée par les grands organes de presse et qui par déf­i­ni­tion est la plus lue, se trou­ve dans les quo­ti­di­ens nationaux. Il y a très peu de mag­a­zines sur le ciné­ma en Alle­magne, et la cri­tique n’est pas leur point fort. Si on les lit c’est plus pour d’autres aspects, ils réalisent des dossiers, mais la cri­tique en elle-même n’existe véri­ta­ble­ment que dans les jour­naux ou sur inter­net. Dans les grands jour­naux, il y a encore une tra­di­tion majori­taire qui est celle de la cri­tique sociale, c’est-à-dire qu’elle con­sid­ère les films stricte­ment du point de vue d’un pro­duit représen­tatif de l’évolution de la société, et qu’elle tente de la com­pren­dre par le biais de ce que racon­te telle ou telle œuvre. Un des pen­chants de cette tra­di­tion, c’est la cri­tique idéologique, qui tente de déter­min­er si un film est issu d’une doc­trine con­ser­va­trice, pro­gres­siste, machiste, etc. En revanche, sur inter­net, il existe tout un groupe de cinéphiles qui se répar­tis­sent sur dif­férentes plate­formes, et qui s’intéressent surtout aux ques­tions esthé­tiques. Ce courant se développe via des blogs, égale­ment par le biais de critic.de ou des sites de cer­tains con­frères. Je ne dis pas que cette ten­dance n’existait pas aupar­a­vant dans les jour­naux, mais aujourd’hui elle est majori­taire­ment représen­tée sur inter­net.

    Existe-t-il de véri­ta­bles liens, des échanges entre le monde de la cri­tique et les cinéastes en Alle­magne ?

    Il existe des liens entre ce que l’on appelle l’école berli­noise, cette nou­velle « Nou­velle Vague alle­mande », et une cer­taine presse de gauche. Quelques groupes de cri­tiques se retrou­vent en par­tie dans les films ini­tiés par cette école. Mais le prob­lème qui se pose, c’est que ce ne sont pas véri­ta­ble­ment des groupes, ce sont plutôt des réseaux en con­stante muta­tion et qu’il existe à l’intérieur même de ces réseaux des inim­i­tiés assez fortes. Il n’y a finale­ment pas de réelles accoin­tances entre les per­son­nes, c’est plutôt un sys­tème dans lequel telle revue met­tra for­cé­ment en avant un film de cette école, pour en faire un évène­ment qui servi­ra plus le jour­nal qu’un dia­logue entre les deux par­ties. La dérive de cette pra­tique est préju­di­cia­ble, car elle mobilise l’intérêt pour le film autour d’une minorité, et même si ce sont par­fois de grandes œuvres, elles ne réus­sis­sent pas à trou­ver leur pub­lic. Ce qui fait que même si vous avez droit à la une d’un jour­nal, vous n’avez aucune garantie que le film soit vu par un nom­bre raisonnable de per­son­nes. Le prob­lème se situe égale­ment au niveau du pub­lic. Par exem­ple, pour sor­tir du mod­èle d’un film stricte­ment alle­mand, le dis­trib­u­teur d’Il était une fois en Ana­tolie m’expliquait la semaine dernière que sur une com­bi­nai­son de seize salles, le film n’avait fait que 916 entrées, ce qui est très peu. Je veux dire par là que la cinéphilie est assez peu dévelop­pée en Alle­magne. Mal­gré les dif­férentes man­i­fes­ta­tions autour de la sor­tie des films, mal­gré l’engagement de cer­taines per­son­nes, il est véri­ta­ble­ment dif­fi­cile de mobilis­er le pub­lic autour du ciné­ma d’auteur, si ce n’est dans le cadre d’un fes­ti­val.

    Pour autant, existe-t-il des ciné-clubs ? Aus­si réduite soit-elle, com­ment se trans­met la cinéphilie en Alle­magne ?

    Non, les ciné-clubs n’existent pas vrai­ment, même si cer­taines salles de ciné­ma pro­posent une pro­gram­ma­tion assez recher­chée. Les finance­ments publics, bien qu’ils soient moins impor­tants qu’en France, per­me­t­tent à ces salles de définir une pro­gram­ma­tion exigeante, sur des films qui n’ont pas de bud­get mar­ket­ing, voire même pas de dis­trib­u­teurs en Alle­magne. Mais le prob­lème est dou­ble : étant don­né que l’Allemagne reste un marché impor­tant au niveau du vol­ume de pub­lic, les dis­trib­u­teurs inter­na­tionaux, qui reven­dent les droits de dif­fu­sion de ces films frag­iles à des dis­trib­u­teurs nationaux, ont beau­coup de mal à com­pren­dre pourquoi ceux-ci ne sont pas achetés très chers, car ils pensent tou­jours pou­voir tir­er des béné­fices sur notre ter­ri­toire, alors que ce n’est pas le cas. Ce qui explique pourquoi même des films sélec­tion­nés en com­péti­tion à Cannes met­tent par­fois un ou deux ans à sor­tir en Alle­magne, faute de pou­voir rap­porter suff­isam­ment d’argent en salles. Il est très dif­fi­cile de coller à l’actualité ou même de replac­er le film dans son con­texte lorsqu’il sort avec un tel décalage tem­porel, et donc, de réus­sir à mobilis­er le pub­lic autour de sa sor­tie. Il faut savoir que pour ce type de film, le principe même d’une sor­tie en salles pose ques­tion. Pour repren­dre l’exemple d’Il était une fois en Ana­tolie, lorsque le film est dif­fusé dans un fes­ti­val en Alle­magne, la séance est qua­si­ment pleine aux deux pro­jec­tions alors que la salle con­tient 400 places. L’engouement pour ce genre de films doit revêtir un car­ac­tère ponctuel et évène­men­tiel afin de sus­citer l’intérêt.

    En ce qui con­cerne les films alle­mands, com­ment se déroule l’exploitation en salles ? Existe-t-il un engoue­ment par­ti­c­uli­er pour le ciné­ma nation­al avec, par la suite, des pos­si­bil­ités d’exportation ?

    Les films alle­mands qui font des recettes sont générale­ment des comédies un peu bêtes ou roman­tiques, par exem­ple celles de Til Schweiger, qui sont très prisées. Ceux qui s’exportent bien sont les films his­toriques. Et puis il y a cer­tains réal­isa­teurs, qui font des copro­duc­tions avec l’étranger, et qui béné­fi­cient d’une aura par­ti­c­ulière. Wim Wen­ders, par exem­ple, est revenu faire des films en Alle­magne, tout en sachant qu’il y a de bonnes chances pour qu’ils soient vus à l’étranger. Wern­er Her­zog aus­si qui, même si ses films ne sont pas réal­isés sur notre ter­ri­toire, reste tout de même un réal­isa­teur alle­mand ! En dehors de ces deux cas par­ti­c­uliers, il faut dire que les films alle­mands qui s’exportent sont rarement les plus intéres­sants, c’est d’ailleurs un peu la même chose du côté français. Les films français qui sor­tent en Alle­magne sont générale­ment ceux qui n’incitent pas à la réflex­ion…

    Au pas­sage, j’ai pu con­stater récem­ment sur inter­net qu’Intouch­ables avait dépassé le mil­lion d’entrées en Alle­magne…

    Oui, je pense que c’est un peu inquié­tant. Je n’ai rien con­tre ce film, qui par ailleurs peut être bien meilleur que la pro­duc­tion moyenne actuelle, mais je con­state sim­ple­ment qu’il réalise un mil­lion d’entrées pen­dant que Nuri Bilge Cey­lan peine à rassem­bler quelques cen­taines de per­son­nes. C’est assez dérangeant, mais la com­para­i­son est iné­gale en tous points : d’un côté vous avez un chef d’œuvre, et de l’autre un film de divertissement…Sur les rares bons films alle­mands qui sor­tent en France, il faut tout de même not­er qu’ils prof­i­tent de leur pas­sage pour regag­n­er de la notoriété en Alle­magne, car un suc­cès à l’étranger reste tou­jours un bon moyen d’obtenir une cer­taine légitim­ité. Par exem­ple, les films alle­mands sélec­tion­nés à Cannes vont gag­n­er une cer­taine estime en occu­pant un peu l’espace médi­a­tique, même s’ils ne vont pas pour autant obtenir un suc­cès en salles.

    On par­le donc bien d’une scis­sion entre ciné­ma d’auteur et com­mer­cial…

    Mis à part les auteurs célèbres dont on par­lait tout à l’heure, il n’y a pas en Alle­magne de pub­lic pour ce type de ciné­ma, à la dif­férence de la France où le réseau « arts et essai » est bien plus dévelop­pé.

    En dehors du fes­ti­val de Berlin et de quelques salles, existe-t-il d’autres relais en Alle­magne pour ce type de ciné­ma ?

    Ces dix dernières années, beau­coup de fes­ti­vals de ciné­ma sont apparus en Alle­magne, qua­si­ment chaque ville a main­tenant sa man­i­fes­ta­tion attitrée, que ce soit dans une petite bour­gade ou une impor­tante métro­pole, ce qui rem­porte un cer­tain suc­cès. Je dois dire qu’il existe tout de même de bonnes salles en dehors de Berlin, par exem­ple à Ham­bourg ou Munich, mais cela reste assez spo­radique. À Berlin, nous avons un bon nom­bre de fes­ti­vals de films du monde, que ce soit sur le ciné­ma asi­a­tique, turc ou polon­ais, voire même sur le ciné­ma pornographique, qui se relaient durant toute l’année. Toutes ces man­i­fes­ta­tions sont un sub­sti­tut au déficit que nous avons en ter­mes de salles « arts et essai ».

    Au niveau de la pro­duc­tion alle­mande, quelle est le nom­bre moyen de films qui sor­tent par an ? Quel est le mod­èle de pro­duc­tion du ciné­ma alle­mand aujourd’hui ?

    Une cen­taine de films de fic­tion sont pro­duits chaque année, financés générale­ment en copro­duc­tion avec la télévi­sion. Des fonds publics sont disponibles au niveau fédéral, répar­tis dans chaque «län­der» avec dif­férents comités de sub­ven­tions. Ce n’est pas si dif­férent de la sit­u­a­tion française, il existe des sub­ven­tions automa­tiques, dis­tribuées dès qu’un film dépasse un cer­tain seuil d’entrées dans les salles, ce qui per­met de financer le long-métrage suiv­ant. Beau­coup de films alle­mands sor­tent en salles car le dis­trib­u­teur doit s’engager à les mon­tr­er en amont de la pro­duc­tion afin de touch­er cer­taines sub­ven­tions, même si c’est pour en faire seule­ment quinze copies.

    Sur le ter­rain de l’exploitation en salles, le ciné­ma alle­mand arrive-t-il à s’accaparer une part du marché face au reste de la pro­duc­tion mon­di­ale ?

    Cela varie beau­coup. Générale­ment, c’est surtout une ou deux gross­es pro­duc­tions alle­man­des type « comédie roman­tique » qui réalisent une bonne part des entrées en salles. Un fait notoire en ce qui con­cerne cette année, c’est que les pro­duc­tions alle­man­des à suc­cès étaient en grande par­tie financées par des stu­dios améri­cains. Par exem­ple, What a Man, réal­isé par Matthias Schweighöfer, était pro­duit par une branche alle­mande de la Fox. Donc, avec des sub­ven­tions, des acteurs et un réal­isa­teur alle­mands, mais fab­riqué avec une pat­te hol­ly­woo­d­i­enne.

    Quel regard le pub­lic alle­mand porte-t-il sur le ciné­ma français ?

    Je ne sais pas si c’est très intéres­sant de dire que Gérard Depar­dieu ou Audrey Tautou obti­en­nent d’importants suc­cès en Alle­magne, mais il est vrai que le ciné­ma français n’est ici plus perçu comme un ciné­ma d’auteur, car il n’est tout sim­ple­ment plus présent dans les salles. C’est devenu une sorte de car­i­ca­ture : les adjec­tifs qui se rat­tachent aujourd’hui au ciné­ma français sont ceux de « bon vivant », « roman­tique », « posi­tif », ce n’est plus le car­ac­tère inno­vant qui est prépondérant dans l’esprit du pub­lic. Même si une frange infime asso­cie encore le ciné­ma français avec des auteurs tel que Godard, de toutes façons Film Social­isme sort sur une copie en Alle­magne et ne risque pas, à ce titre, de faire évoluer les men­tal­ités.

    Soutenez Critikat

    Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
    Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
    N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

    Rencontre avec Denis Côté
    Rencontre avec Denis Côté
    Rencontre avec Ursula Meier
    Rencontre avec Ursula Meier
    Rencontre avec Christian Petzold
    Rencontre avec Christian Petzold
    Jayne Mansfield’s Car
    Jayne Mansfield’s Car
    Hemel
    Hemel
    Rebelle
    Rebelle
    Modest Reception
    Modest Reception
    Piégée
    Piégée
    César doit mourir
    César doit mourir
    Postcards from the Zoo
    Postcards from the Zoo
    This Ain’t California
    This Ain’t California
    The Flowers of War
    The Flowers of War