Coffret Youssef Chahine

Coffret Youssef Chahine

de Youssef Chahine

  • Coffret Youssef Chahine
  • Égypte1958 / 1969 / 1973 / 1976
  • Réalisation : Youssef Chahine
  • Bonus DVD : DVD 1 : préface de Thierry Jousse (6 min) ; Kenaoui, documentaire de Mona Ghandour (26 min)
    DVD 2 : préface de Thierry Jousse (7 min) ; Youssef Chahine : retour sur un cinéaste prodigue (21 min)
    DVD 3 : préface de Thierry Jousse (9 min) ; Youssef Chahine et la politique, documentaire de Mona Ghandour (30 min)
    DVD 4 : préface de Thierry Jousse (7 min) ; Souvenirs du Retour de l’enfant prodigue (12 min)
  • Éditeur DVD : Pyramide Vidéo
  • Date de sortie DVD : 5 octobre 2011
  • DVD 1 : Gare centrale (Bab al-Hadid), 1958, durée 1h14
    DVD 2 : La Terre (Al-Ard), 1969, durée 2h10
    DVD 3 : Le Moineau (El-Asfour), 1973, durée 1h42
    DVD 4 : Le Retour de l'enfant prodigue (Awdet el-Ebn el-Dal), 1976, durée 2h

Coffret Youssef Chahine

de Youssef Chahine

Égypte, terre-mère


Égypte, terre-mère

Sor­ti début octo­bre, ce cof­fret DVD con­sacré à Youssef Chahine et édité par Pyra­mide Vidéo per­met de (re)découvrir des œuvres les plus anci­ennes (et dif­fi­cile­ment vis­i­bles) où sont en germe toutes les thé­ma­tiques que le cinéaste égyp­tien ne cessera de retra­vailler à par­tir de Alexan­drie pourquoi (1978) et qui influ­enceront d’autres cinéastes tels que Yous­ry Nas­ral­lah.

Décédé en 2008, Youssef Chahine eut une car­rière de cinéaste par­ti­c­ulière­ment pro­lifique, s’étendant sur près de soix­ante ans. Ren­con­trant de plus en plus de dif­fi­cultés à faire financer ses films en Égypte où il pas­sait pour con­tes­tataire (ce qui lui val­ut quelques jours de prison), le réal­isa­teur a pu pour­suiv­re sa car­rière grâce aux sou­tiens financiers français (pro­duc­teurs, acteurs). Assez logique­ment, c’est cette sec­onde par­tie de car­rière que nous con­nais­sons davan­tage, la majeure par­tie des films ayant fait l’objet d’une édi­tion DVD ou s’étant adjoints les ser­vices de stars par­ti­c­ulière­ment con­nues dans l’hexagone (Chéreau et Pic­coli dans Adieu Bona­parte, Dal­i­da dans Le Six­ième Jour, etc.). Le cof­fret aujourd’hui édité par Pyra­mides per­met d’établir quelques points de sondage dans la pre­mière par­tie d’une car­rière moins con­nue, même si à l’exception de Gare cen­trale, il fau­dra con­tin­uer de se lever tôt pour ten­ter de (re)voir les films sor­tis en 1950 et 1968, y com­pris ceux qui ont révélé le jeune Omar Sharif bien avant qu’il ne tente l’aventure hol­ly­woo­d­i­enne.

Cinéaste du peuple

Si depuis quelques années, cer­tains réal­isa­teurs dépassent les fron­tières de l’Égypte (L’Immeuble Yacoubian de Mar­wan Hamed, Femmes du Caire de Yous­ry Nas­ral­lah), Youssef Chahine est resté pen­dant de très nom­breuses années la fig­ure tutélaire (et un peu écras­ante) du ciné­ma égyp­tien sur la scène inter­na­tionale. Pour­tant, dès les années 1940, l’Égypte – qui n’était ni une colonie ni un pro­tec­torat – a su rapi­de­ment s’émanciper de l’influence européenne pour dévelop­per une indus­trie ciné­matographique floris­sante. Issu d’un pays très peu­plé en com­para­i­son de ses voisins maghrébins ou du Moyen-Ori­ent, le ciné­ma égyp­tien s’est rapi­de­ment répan­du du Maroc à la Syrie au point de devenir une véri­ta­ble activ­ité économique pour le pays et d’imposer son hégé­monie cul­turelle en matière de ciné­ma et de télévi­sion chez ses voisins. C’est dans cette effer­ves­cence que Youssef Chahine a com­mencé à réalis­er ses pro­pres films.

Le pre­mier, Papa Amin, sor­tit sur les écrans en 1950 alors que le cinéaste n’avait que vingt-qua­tre ans. Il fau­dra pour­tant atten­dre 1958 et Gare cen­trale (le pre­mier film du cof­fret) pour que son tra­vail soit recon­nu au-delà du pub­lic habituel et que ses longs-métrages obti­en­nent une vraie dis­tri­b­u­tion inter­na­tionale. Évolu­ant en marge des pro­duc­tions européennes et améri­caines, le ciné­ma égyp­tien s’est forgé une spé­ci­ficité (autant dans la déf­i­ni­tion des gen­res que dans la struc­ture du réc­it) qui n’est évidem­ment pas sans rap­pel­er l’industrie ciné­matographique indi­enne : le soap-opéra y côtoie l’affirmation d’une iden­tité cul­turelle forte qui se traduit le plus sou­vent en numéros dan­sés ou chan­tés. Par­mi les films présents dans le cof­fret, Le Retour de l’enfant prodigue en est prob­a­ble­ment le plus bel exem­ple même si sa car­rière allant, Youssef Chahine poussera encore plus loin dans l’esthétique du soap (Le Des­tin, L’Autre, Silence, on tourne, etc.) nour­ris­sant ces films-là d’une réflex­ion sur la dialec­tique exis­tant entre le spec­ta­cle (par­fois frôlant le parox­ysme du kitsch) et le poli­tique (abor­dé de manière assez frontale, évi­tant les périphrases ou allé­gories pous­sives).

Nationalisme et cinéma

S’il n’a pas caché ses con­vic­tions d’homme de gauche et con­stru­it l’ensemble de son œuvre sur l’affirmation d’un idéal human­iste mal­mené en Égypte, Youssef Chahine n’a jamais entretenu la moin­dre ambiguïté sur l’amour qu’il por­tait à son pays. En dépit des pres­sions dont il put faire l’objet, le cinéaste n’a jamais voulu s’exiler pour créer plus con­fort­able­ment, craig­nant prob­a­ble­ment de se couper de la réal­ité d’un pays auquel il était très attaché. Au con­traire, cha­cun de ses films entre­tient un rap­port pas­sion­né avec la terre d’Égypte (revoir le sub­lime Adieu Bona­parte à ce pro­pos), réaf­fir­mant au gré des scé­nar­ios son besoin de raviv­er des idéaux per­dus (Alexan­drie encore et tou­jours et sa scène finale) ou de dénon­cer toute sorte d’intégrisme (L’Autre). En déçu du social­isme égyp­tien, Youssef Chahine fait du Moineau, autre film pro­posé dans le cof­fret et réal­isé en 1972, une œuvre où il ne cesse d’affirmer son insoumis­sion et son refus de toute forme de cynisme, à l’image de cette éton­nante scène finale où une femme hurle dans les rues qu’elle refuse d’abdiquer suite à la démis­sion de Nass­er. S’il a tou­jours fait preuve d’une cer­taine lucid­ité sur le fait que son activ­ité de cinéaste l’éloignait des préoc­cu­pa­tions du peu­ple (comme dans La Mémoire ou Alexan­drie encore et tou­jours où il se met lui-même en scène et fait son aut­o­cri­tique), son par­ti-pris a tou­jours été celui des mod­estes, comme dans Gare cen­trale, où les ouvri­ers éla­borent des reven­di­ca­tions très proches des idéaux marx­istes.

La pein­ture d’une cer­taine mis­ère (à laque­lle est tou­jours asso­ciée une évi­dente dig­nité innée) a atteint son parox­ysme sur fond d’épidémie de choléra dans le mag­nifique Six­ième Jour avec Dal­i­da. Pour­tant, bien avant ce chef d’œuvre, La Terre en était déjà l’une des plus écla­tantes démon­stra­tions puisqu’y est célébré le labeur des paysans hum­ble­ment dévoués à leurs cul­tures. Tourné en 1969 (et égale­ment pro­posé dans le cof­fret), le film dépeint le quo­ti­di­en de vil­la­geois refu­sant de se soumet­tre à de nou­velles direc­tives totale­ment injustes qui leur imposent de restrein­dre con­sid­érable­ment l’irrigation alors qu’il ne pleut qua­si­ment jamais. Là encore, comme dans bon nom­bre de ses autres films, le plan final con­cen­tre en lui toute l’idée mil­i­tante du film. Au vis­age de la femme révoltée filmé en gros plan dans Le Moineau précè­dent dans La Terre les mains d’un paysan expul­sé que l’on traîne et dont les doigts meur­tris ten­tent d’accrocher quelque chose sur cette terre vénérée. Devenu coupable de lui avoir dédié sa vie, cet homme sym­bol­ise par­faite­ment la pro­fonde con­tra­dic­tion des héros de Chahine : servir la cause col­lec­tive mais ne jamais rien renier de son indi­vid­u­al­ité. Car si le libéral­isme économique n’a pas les faveurs de l’auteur, celui-ci refuse égale­ment l’asservissement du peu­ple à une cause col­lec­tive, priv­ilé­giant plutôt les pris­es de con­sciences indi­vidu­elles. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les héros de Gare cen­trale, Le Moineau et Le Retour de l’enfant prodi­ge sont des êtres soli­taires.

Modernité des mœurs

Peut-être parce qu’il était lui-même issu d’une famille catholique, cer­taine­ment parce qu’il por­tait en lui un idéal de société laïque, Youssef Chahine a tou­jours bal­ayé d’un revers de caméra l’islamisation galopante égyp­ti­enne en faisant des per­son­nages féminins des indi­vidus éman­cipés. Dès Gare cen­trale, pour­tant tourné en 1958, la reli­gion ne guide aucune­ment les actions des per­son­nages et les femmes, sen­suelles et vêtues de telle manière qu’aucune de leurs formes n’était dis­simulée, se meu­vent en toute indépen­dance. Sus­ci­tant le désir tout autour d’elles, elles ne sont pour autant jamais réduites à leurs charmes, ren­voy­ant les hommes à leurs pro­pres lim­ites qui vont de l’handicap à la frus­tra­tion sex­uelle (le per­son­nage incar­né par Youssef Chahine lui-même). Et ce n’est cer­taine­ment pas un hasard si, dans ce film, il fait le choix de décon­cert­er les spec­ta­teurs de l’époque en col­lant au plus près de la réal­ité du peu­ple, devenant ain­si un loin­tain par­ent du néoréal­isme ital­ien d’après-guerre, (c’est d’ailleurs le seul film du cof­fret tourné en noir et blanc), ce dont il s’éloignera con­sid­érable­ment durant la sec­onde par­tie de sa car­rière.

Youssef Chahine, fémin­iste ? En voy­ant Femmes du Caire, réal­isé par Yous­ry Nas­ral­lah, il n’y aurait qu’un pas qu’on serait ten­té de franchir allè­gre­ment. Dans Le Moineau, la femme est une activiste mil­i­tante dont la force de con­vic­tions n’a rien à envi­er aux hommes puisqu’elle est la pre­mière à refuser caté­gorique­ment l’abdication. Dans Le Retour de l’enfant prodi­ge, l’adolescente mène de bril­lantes études aux côtés de ses homo­logues mas­culins et est claire­ment l’initiatrice des scènes chan­tées et dan­sées au cours desquelles les prin­ci­paux enjeux scé­nar­is­tiques se nouent. Dans Gare cen­trale encore, la jeune femme désirée risque sa vie parce qu’elle juste­ment réi­fiée par un hand­i­capé qui pro­jette sur elle tous ses désirs inas­sou­vis. Jusqu’à ses dernières réal­i­sa­tions, sa représen­ta­tion de la femme égyp­ti­enne n’épousera d’ailleurs en rien la lente régres­sion observée depuis plusieurs décen­nies. Qu’elles vivent dans les années 1950, 1970 ou 1990, elles ne cessent d’affirmer leur indépen­dance.

Pour ceux qui penseraient que le ciné­ma égyp­tien tient la sen­su­al­ité à une cer­taine dis­tance (con­ser­vatisme oblige), cer­taines scènes des films pro­posés dans le cof­fret fer­ont très cer­taine­ment chang­er d’avis tant le désir y est présen­té avec une sur­prenante frontal­ité. Dans Le Retour de l’enfant prodigue, une piqûre de scor­pi­on con­traint la jeune femme à sucer sans la moin­dre réserve la jambe de son petit ami. Plus élo­quent encore, dans Le Moineau, Youssef Chahine éro­tise indé­ni­able le corps du séduisant acteur prin­ci­pal. À maintes repris­es, la caméra des­sine des ombres sur sa peau, val­orise les mus­cles sculp­tés, rap­pelant que toute moti­va­tion poli­tique et col­lec­tive est mue par une libido qui donne à chaque com­bat l’impression d’une orai­son funèbre. Dans ce même film, on pense par exem­ple à cette fiévreuse scène de rap­port sex­uel où les acteurs – et leurs mou­ve­ments las­cifs – dessi­nent l’espace, la mise en scène priv­ilé­giant les gros plans qui par­cel­lisent les corps dénudés alors qu’en insert, des images de guerre son­nent le glas de cet aban­don vers l’absolu.

Chercher sa vérité

Jusqu’à ses derniers films, Youssef Chahine ne s’est jamais dépar­ti d’une cohérence idéologique. En dépit de son inébran­lable croy­ance en un mod­èle de société (L’Autre, réal­isé en 1999 en est l’une des dernières écla­tantes démon­stra­tions), le réal­isa­teur ne s’est jamais non plus noyé dans un moral­isme bien-pen­sant et a tou­jours lais­sé soigneuse­ment à la porte la panoplie du père-fou­et­tard. S’il n’a jamais caché sa colère et mar­qué une exi­gence poli­tique sans faille, le réal­isa­teur égyp­tien n’a pas non plus cher­ché à con­stru­ire une implaca­ble rhé­torique qui l’aurait fait plonger dans un cynisme nauséabond. Aux raisons de ce suc­cès, on peut évidem­ment van­ter l’absence de pesan­teur dans la plu­part de ses films (la comédie reste une dom­i­nante en dépit des sujets abor­dés). Mais il faut aus­si aller chercher du côté de la struc­ture du réc­it – et du mon­tage – pour com­pren­dre l’éclatante tenue de la plu­part de ses films. En syn­co­pant le réc­it (Le Moineau en est une belle démon­stra­tion mais on pour­rait égale­ment citer Alexan­drie encore et tou­jours réal­isé vingt ans plus tard) ou en accen­tu­ant le mon­tage dans des scènes-clé (celle du bais­er par exem­ple dans Le Retour de l’enfant prodi­ge), le réal­isa­teur des­sine autant de trous d’air et d’ellipses qui ne sont cer­taine­ment pas à inter­préter comme une démis­sion de l’auteur face à l’idée-maîtresse mais plutôt comme le moyen d’approcher une vérité (la sienne) de manière furtive, réfu­tant de fait le rôle de démi­urge qui sat­is­fait pour­tant tant d’autres réal­isa­teurs. Autant dire que Youssef Chahine implique active­ment le spec­ta­teur en le livrant à son inter­pré­ta­tion des faits.

Pour­tant l’homme n’a jamais affir­mé une volon­té de retrait, lui qui s’est mis en scène à de nom­breuses repris­es : met­teur en scène arrivé à l’heure du bilan dans La Mémoire (qui reprend ou recon­stitue d’ailleurs cer­taines scènes du Moineau et de Gare cen­trale où il tient le pre­mier rôle) ou mis en doute par son acteur prin­ci­pal dans Alexan­drie encore et tou­jours (où il appa­raît tel un Woody Allen), Youssef Chahine a tou­jours pen­sé son ciné­ma comme une per­pétuelle mise en abyme où se mêlent la poli­tique et le spec­ta­cle, l’individu et le col­lec­tif. Certes, dans Silence… On tourne !, on n’est jamais très loin du reg­istre de la farce, mais le dis­cours (poli­tique, social) et sa représen­ta­tion pop­u­laire sont tou­jours intime­ment liés : dans Le Moineau et surtout dans Le Retour de l’enfant prodi­ge, les scènes chan­tées et dan­sées font légion (pour le meilleur, le film n’a rien à envi­er aux meilleures pro­duc­tions de Bol­ly­wood) alors que les ques­tions sociales ou poli­tiques (la crise du Canal de Suez, l’influence écras­ante des Anglais, les reven­di­ca­tions sociales des tra­vailleurs exploités) con­stituent le nerf cen­tral du réc­it.

Décédé seule­ment deux ans avant la chute de Moubarak et de la révolte pop­u­laire qui la précé­da, Youssef Chahine aurait prob­a­ble­ment trou­vé nou­velle matière à pour­suiv­re ce tra­vail d’observateur de ses con­tem­po­rains. Nul doute que l’espoir d’une démoc­ra­tique laïque (depuis con­trar­ié par le rôle de l’armée et la vic­toire démoc­ra­tique des Frères Musul­mans) aurait pu nour­rir l’œuvre déjà foi­son­nante d’un réal­isa­teur qui a depuis son plus jeune âge trou­vé les plus beaux sub­terfuges pour dis­sémin­er son idéal de société au tra­vers de films pop­u­laires. Après l’éviction des cinéastes col­lab­o­ra­tionnistes (qui don­na lieu à une véri­ta­ble chas­se aux sor­cières de l’autre côté de la Méditer­ranée), espérons que la relève sera prise et qu’en plus de Yous­ry Nas­ral­lah, d’autres noms parvien­dront à émerg­er sur la scène inter­na­tionale pour nous don­ner des nou­velles de ce bien beau pays.

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