Welcome in Vienna

Welcome in Vienna

de Axel Corti

  • Welcome in Vienna
  • Autriche1982 / 1985 / 1986
  • Réalisation : Axel Corti
  • Dieu ne croit plus en nous (An uns glaubt Gott nicht mehr), 1982
    Scénario : Georg Stefan Troller
    Image : Wolfgang Treu
    Montage : Claudia Rieneck
    Producteur : Matija Barl
    Interprétation : Johannes Silberschneider (Ferry), Barbara Petritsch (Alena), Armin Mueller-Stahl (Gandhi), Fritz Muliar (Mehlig), Eric Schildkraut (Fein)...
    Durée : 1h50
    Santa Fe, 1985
    Scénario : Georg Stefan Troller, Alex Corti
    Image : Gernot Roll, Otto Kirchhoff
    Montage : Claudia Rieneck
    Producteur : Matija Barl
    Interprétation : Gabriel Barylli (Alfred « Freddy » Wolff), Doris Buchrucker (Lissa), Peter Lühr (Dr Treumann), Johannes Silberschneider (Ferry), Monica Bleibtreu (Mrs Shapiro), Gideon Singer (Popper), Franz J. Klein (Dr Bauer), Tilli Breidenbach (Mme Bauer), Ernst Stankovski (Feldheim), Dagmar Schwarz (Mme Marmorek)...
    Durée : 1h55
    Welcome in Vienna, 1986
    Durée : 2h
    Scénario : Georg Stefan Troller, Axel Corti
    Image : Gernot Roll
    Montage : Ulrike Pahl, Claudia Rieneck
    Producteurs : Werner Swossil, Klaus Riemer, Rolf Ballmann, Matija Barl
    Interprétation : Gabriel Barylli (Alfred « Freddy » Wolff), Nicolas Brieger (George Adler), Claudia Messner (Claudia Schütte), Hubert Mann (Cpt. Karpeles), Liliana Nelska (la Russe), Kurt Sowinetz (Stodola), Karlheinz Hackl (Treschensky)...
  • Date de sortie : 30 novembre 2011
  • Durée : 1h50 / 1h55 / 2h

Welcome in Vienna

de Axel Corti

Mémoire d'une nation


Mémoire d'une nation

Voilà vingt-cinq ans que la trilo­gie Wel­come in Vien­na de l’Autrichien Axel Cor­ti attendait la sor­tie qu’elle méri­tait sur les écrans français. En 1986, seul le troisième volet de ce trip­tyque admirable sur l’exil juif autrichien pen­dant la Deux­ième Guerre mon­di­ale avait con­nu une dif­fu­sion en salles. Salu­ons l’initiative courageuse du dis­trib­u­teur qui sort aujourd’hui l’intégralité des films dans une ver­sion restau­rée.

Chef d’œuvre mécon­nu d’un ciné­ma autrichien plus sou­vent loué pour ses drames intimes que pour ses fresques his­toriques, cette cru­elle épopée en trois actes exhume une mémoire refoulée de l’histoire des Juifs autrichiens pen­dant la guerre. Tout com­mence par une som­bre nuit de cristal durant laque­lle le jeune Fer­ry Tobler (Johannes Sil­ber­schnei­der), caché dans une cave, évite la rafle mais assiste à tra­vers un soupi­rail au lyn­chage de tous ceux qui n’ont pu échap­per aux nazis dans la cour de son immeu­ble. Par­mi eux, son père qui décède de ses blessures. Con­traint à l’exil, le jeune Fer­ry s’embarque dans une fuite effrénée à tra­vers une Europe gan­grenée par le nazisme. Sur sa route, il ren­con­tre le bien nom­mé Gand­hi (mag­nifique Armin Mueller-Stahl), sol­dat alle­mand anti-nazi échap­pé de Dachau, qui le prend sous son aile. Arrivés à Prague, ils sont recueil­lis par Ale­na (Bar­bara Petritsch), une résis­tante tchèque qui doit bien­tôt fuir avec eux tan­dis que les troupes d’Hitler avan­cent sur la ville. Improb­a­ble trio à la dérive, ils échouent à Paris où loin de les accueil­lir en réfugiés, le gou­verne­ment français traque sans répit ces sans-papiers et les par­que dans des camps d’internement en atten­dant l’invasion alle­mande.

Libre­ment inspirés de la vie du scé­nar­iste Georg Ste­fan Troller entre 1938 et 1946, les per­son­nages de Wohin und Zurück racon­tent une his­toire oubliée de la Sec­onde Guerre mon­di­ale, celle des migrants : exilés juifs, résis­tants alle­mands de la pre­mière heure, réfugiés bal­lot­tés de con­sulats en camps d’internement, traités en parias et livrés aux bour­reaux qu’ils cher­chaient à fuir. La scène d’ouverture où le jeune Fer­ry, Can­dide devant l’horreur, assiste au mas­sacre des siens la nuit du 9 novem­bre 1938, a été vécue par Troller. C’est même le pre­mier sou­venir qui lui revint en mémoire quand Axel Cor­ti, avec qui il avait col­laboré à plusieurs repris­es (notam­ment sur un docu-fic­tion nar­rant l’ascension d’Hitler), lui deman­da d’écrire quelque chose de plus per­son­nel. Troller, devenu cor­re­spon­dant de la ZDF (deux­ième chaîne de télévi­sion alle­mande), s’installa devant sa machine à écrire et com­mença le réc­it de son exil de sept ans jusqu’en Amérique et son retour à Vienne dans l’uniforme des GI. Dieu ne croit plus en nous, pre­mier épisode de la trilo­gie, le représente sous les traits d’un ado­les­cent inqui­et, Fer­ry Tobler, que la guerre n’épargnera pas. Arrivé sur un car­go de tôle frag­ile à New York, il se noie à quelques mètres de la terre promise dans les pre­mières min­utes du deux­ième volet de la trilo­gie, San­ta Fe, qui s’ouvre sur la décou­verte d’un nou­veau monde aus­si som­bre que l’ancien. Nul héroïsme dans ces réc­its d’exil. Il n’est pas de salut pour les justes.

Procédé remar­quable que cette dis­pari­tion des per­son­nages rat­trapés par l’histoire au cours d’un exil qui est aus­si une quête de soi. Le mon­tage même devient pour Cor­ti un proces­sus emblé­ma­tique de la recon­sti­tu­tion de cette mémoire trouée, insérant des images d’archives dans un réc­it tourné dans un noir et blanc gran­uleux évo­quant plus un film des années 1940 qu’une fic­tion télévisée des années 1980. C’est sous un nou­veau vis­age que s’incarne la mémoire de Troller dans San­ta Fe, celui de Fred­dy Wolff (Gar­biel Baryl­li). Fer­ry et Fred­dy, aux prénoms si proches, pour­raient être les deux vis­ages d’un même homme, celui, can­dide, de l’enfant jeté dans la vio­lence de l’histoire « avec sa grande hache », et celui, résigné, de l’apatride qui a com­pris qu’il n’y avait plus de salut sur cette terre. Débar­qué à New York avec d’autres migrants autrichiens pleins d’espoir, Fred­dy décou­vre une ville étouf­fante où tous les moyens sont bons pour sur­vivre. Dans cette nation d’immigrés, le jeune homme cherche en vain des par­ents en par­courant les listes d’homonymes sur l’annuaire télé­phonique. Si le réal­isme âpre et le noir et blanc fulig­ineux de Dieu ne croit plus en nous évo­quait le Rosselli­ni d’Alle­magne année zéro, la galerie de per­son­nages loufo­ques pris dans les rais de la fatal­ité de ce deux­ième épisode a des airs lubitschéens. Autre­fois intel­lectuels recon­nus ou bour­geois con­fort­able­ment instal­lés, les exilés vien­nois endurent les humil­i­a­tions de leur statut d’immigrés dans une nation dont ils ne maîtrisent ni le lan­gage ni les codes. Réfugiés dans le seul café vien­nois de la ville, ils sont con­traints d’accepter toutes sortes d’emplois sous le haut patron­age de Mrs Shapiro. Pop­per, le pho­tographe qui héberge Fred­dy, doit se con­tenter de por­traits d’identités en atten­dant le grand reportage qu’il rêve de voir pub­li­er dans Life, tan­dis que l’acteur Feld­heim (irré­sistible Ernst Stankowsky), ne maîtrisant pas l’anglais, est con­finé aux rôles d’animaux, ce qui ne l’empêche pas d’aboyer sauvage­ment. Dans cette exis­tence de petites humil­i­a­tions, l’ironie de l’histoire n’est jamais loin, comme lors de cette scène où Feld­heim se voit enfin doté d’un rôle d’être humain… pour incar­n­er un offici­er nazi à Hol­ly­wood. Fig­ure la plus pathé­tique de cette human­ité ram­pante, le doc­teur Treumann incar­ne l’exilé qu’ont dépeint Brecht et Ben­jamin. Écrivain devenu épici­er, il meurt à sa table de tra­vail, inca­pable d’achever le grand roman dans lequel il voudrait inscrire sa mémoire d’une cul­ture autrichi­enne dont les mots et la langue lui échap­pent peu à peu.

La ruti­lante cité de la côte Est n’a guère mieux à offrir à ces nou­veaux arrivants qu’une vie de mis­ère et Fred­dy se prend à rêver d’une vie meilleure à l’Ouest, comme si San­ta Fe pou­vait incar­n­er le rêve améri­cain que lui refuse New York. Pour ne pas finir rongé par l’exil comme le vieux Treumann, il s’engage dans l’armée améri­caine et retourne en Europe. Dans Wel­come in Vien­na, ultime épisode du trip­tyque, Fred­dy, devenu améri­cain à la faveur de son enrôle­ment chez les GI, revient à Vienne pour y trou­ver un champ de ruines et les vis­ages hagards de ceux qui autre­fois le con­spuaient et revendiquent désor­mais le statut de vic­times de guerre. Avec son ami George Adler (Nico­las Brieger), un juif berli­nois com­mu­niste, ils décou­vrent avec hor­reur les petits arrange­ments de l’après-guerre, dont la red­di­tion négo­ciée d’un colonel nazi en échange des ser­vices qu’il peut offrir à la CIA leur donne un avant-goût. Aus­si éloigné des fig­ures exem­plaires des Bour­reaux meurent aus­si de Fritz Lang que du didac­tisme de Ver­boten de Samuel Fuller sur l’Allemagne d’après-guerre, le dernier volet de la trilo­gie d’Axel Cor­ti évoque plutôt l’atmosphère pois­seuse de la Vienne du Troisième Homme de Car­ol Reed. Tan­dis qu’Adler incar­ne l’« homme à la con­science sou­ple »[ref]Selon l’expression de Georg Ste­fan Troller dans un entre­tien accordé à la revue L’Avant-Scène ciné­ma, en novem­bre 1986.[/ref] de l’après-guerre tro­quant ses idéaux con­tre un cynisme sans fard, Fred­dy ne peut se résign­er à savoir les bour­reaux d’hier impu­nis. Idéal­iste dans un monde d’opportunistes, il assiste impuis­sant à la réha­bil­i­ta­tion des anciens nazis au sein de l’appareil poli­tique et cul­turel, farce grotesque dans laque­lle cha­cun joue sa survie. Il ne peut y avoir d’«Autriche année zéro» là où cha­cun s’entend à occul­ter une mémoire qui pour­rait révéler la cul­pa­bil­ité de tous.

Cet ultime épisode a des accents brechtiens tant la duplic­ité des per­son­nages s’y trou­ve sans cesse rejouée à tra­vers des dis­posi­tifs de mise en abyme, comme la mise en scène de l’ancien nazi Stodola sous les aus­pices de l’armée améri­caine qui veut redonner ses let­tres de noblesse à la grande cul­ture vien­noise, tan­dis qu’un peu plus loin, on abat les arbres cen­te­naires du cimetière où repose Mozart. Dans Wel­come in Vien­na, Axel Cor­ti, ancien dra­maturge du Burgth­e­ater de Vienne, fig­ure con­tro­ver­sée de la télévi­sion autrichi­enne et alle­mande ne rechig­nant jamais à aller déter­rer les sou­venirs que d’autres auraient préféré laiss­er dans l’ombre, trou­ve le ton d’une for­mi­da­ble charge con­tre l’indifférence et l’oubli, sans didac­tisme ni moral­isme. Sans con­teste le plus som­bre de la trilo­gie, Wel­come in Vien­na clôt l’une des réflex­ions les plus puis­santes au ciné­ma sur la nature humaine, loin des pon­cifs d’un héroïsme de com­mé­mora­tion.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !