The Lady

The Lady

de Luc Besson

  • The Lady
  • France, Royaume-Uni2011
  • Réalisation : Luc Besson
  • Scénario : Rebecca Frayn
  • Image : Thierry Arbogast
  • Montage : Julien Rey
  • Musique : Éric Serra
  • Producteur(s) : Virginie Besson-Silla, Andy Harries, Luc Besson, Jean Todt
  • Interprétation : Michelle Yeoh (Aung San Suu Kyi), David Thewlis (Michael et Anthony Aris), Benedict Wong (Karma Phuntsho), Htu Lin (général Ne Win)...
  • Distributeur : EuropaCorp Distribution
  • Date de sortie : 30 novembre 2011
  • Durée : 2h07

The Lady

de Luc Besson

No Woman No Cry


No Woman No Cry

Est-il besoin de rap­pel­er les faits d’armes du Grand Man­i­tou de la pro­duc­tion française ? Celui qui a importé dans nos con­trées la recette améri­caine du block­buster bra­conne, une fois n’est pas cou­tume, du côté du film poli­tique. Dans The Lady, il brosse le por­trait d’Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix, dis­si­dente paci­fiste bir­mane, mère et épouse. Mais la com­plex­ité psy­chologique n’ayant jamais été le fort du réal­isa­teur, Besson se com­plaît dans une vision manichéenne et par­cel­laire de son sujet, loin de la force dra­maturgique que le des­tin trag­ique de la Lady aurait pu insuf­fler au film.

Dès les pre­mières min­utes du film (qui en affiche tout de même 127 au comp­teur), le ton est don­né. Suu enfant écoute émer­veil­lée dans les bras de son père, leader de la libéra­tion, l’histoire de la Bir­manie. Il évoque la pau­vreté du pays (ils rési­dent dans une mag­nifique vil­la) et les vio­lences subies par le peu­ple (ils sont instal­lés dans un calme jardin ensoleil­lé). Appelé pour une réu­nion poli­tique, il glisse une orchidée dans les cheveux de Suu, sym­bole de paix récur­rent dans le film (une colombe aurait sans doute été un signe trop évi­dent !) et part accom­plir sa mis­sion. Arrivé à des­ti­na­tion, des Bir­mans à la mine pat­i­bu­laire (suant, œil vicieux) l’attendent et le passent par les armes, lui et ses ser­gents. Déjà lour­de­ment manichéen, le métrage s’emballe dans cette séquence bru­tale boost­ée par la musique d’Éric Ser­ra. Les vic­times exter­minées sans rébel­lion (le père de Suu ferme les yeux en signe de con­sen­te­ment à son des­tin), les bour­reaux cru­els et pleins d’autosatisfaction. Fin du pro­logue. Mais pas du métrage.

Besson décline sur ce mode dichotomique la qua­si-total­ité de son film, en usant sou­vent de la langue comme d’un révéla­teur de posi­tion­nement. Les mil­i­taires de la junte par­lent bir­man (mise à dis­tance avec le pub­lic) alors que Aung San Suu Kyi et ses sym­pa­thisants s’expriment volon­tiers en anglais (référence ras­sur­ante pour ce même pub­lic). Ce choix lin­guis­tique, cohérent lorsque Suu est en Grande-Bre­tagne ou qu’elle con­verse avec son mari (bri­tan­nique) et ses enfants (anglo­phones) gagne en super­fi­cial­ité (et en facil­ité) quand elle se retrou­ve assignée à rési­dence à Ran­goon, entourée de Bir­mans. Mais si l’ouïe nous pousse à ranger chaque inter­venant dans sa caté­gorie, elle subit une autre attaque, et pas des moin­dres par l’entremise de la musique. Juke-box eight­ies à souhait, les com­po­si­tions de Ser­ra, déjà peu ragoû­tantes hors con­texte, squat­tent l’image à tout bout de champ. Omniprésentes, elles soulig­nent, surlig­nent, enca­drent les émo­tions qu’on devrait éprou­ver voire se vautrent dans un emploi calami­teux (Suu en déplace­ment dans les mon­tagnes bir­manes sur une musique rap­pelant celle qui suiv­ait Enzo et son fran­gin dans la Topoli­no du Grand Bleu, comique assuré, mais était-ce le but ?).

Quant au scé­nario, il laisse sur sa faim les néo­phytes de la grande Dame. Jouant sur un mon­tage qui alterne les épo­ques et les lieux (Lon­dres, Ran­goon de 1988 à 2007 avec de nom­breux trous tem­porels), The Lady n’évoque que très suc­cincte­ment l’évolution poli­tique de la Bir­manie ou les trac­ta­tions entre l’ONU et la junte pour se con­cen­tr­er sur l’emprisonnement du per­son­nage. Par­ti-pris a pri­ori intéres­sant (se focalis­er sur les con­flits intérieurs du per­son­nage et non sur la guerre larvée qui fait rage autour d’elle), Besson échoue toute­fois à percer l’intimité de Suu. Le spec­ta­teur est coupé tout autant de l’histoire en marche der­rière les murs de sa demeure, ne grig­no­tant que quelques infor­ma­tions factuelles à la volée, que des pen­sées qui agi­tent l’héroïne. Cette femme est un mys­tère dont Besson n’a vis­i­ble­ment pas la clé. Les dilemmes psy­chologiques aux­quels elle est acculée ne sont que peu mis en avant, sauf dans la dernière par­tie du film (la plus réussie), où Besson esquisse ce qui aurait pu com­pos­er le cœur de son sujet. Le mari de Suu, mourant, est coincé en Angleterre (les autorités bir­manes lui refu­sant un visa). Suu se voit alors con­fron­tée à un choix cornélien : être au chevet de son époux et soutenir ses enfants dans cette épreuve, quitte à aban­don­ner son peu­ple ou demeur­er à Ran­goon pour con­tin­uer le com­bat de la démoc­ra­tie, sans jamais revoir sa famille. Le film se défait (enfin) de son manichéisme sco­laire lors de ce moment cru­cial, où la lib­erté poten­tielle de l’héroïne et ses oblig­a­tions famil­iales se heur­tent à ses con­vic­tions. Elle choisira finale­ment la Bir­manie, embras­sant défini­tive­ment son des­tin de fig­ure sac­ri­fi­cielle d’un régime total­i­taire.

Il est à déplor­er que Luc Besson ne soit pas par­venu (ou n’ait pas voulu) con­stru­ire son réc­it autour de cette ten­sion entre per­son­nel et uni­versel. The Lady aurait alors peut-être pu percer l’âme de cette com­bat­tante. La sin­gu­lar­ité de son com­bat et sa déter­mi­na­tion inflex­i­ble l’ont trans­for­mée en héroïne trag­ique, source dra­maturgique intariss­able. Dom­mage que Besson n’en ait fait qu’une énième héroïne ordi­naire.

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