If.…

If.…

de Lindsay Anderson

  • If.…
  • Royaume-Uni1968
  • Réalisation : Lindsay Anderson
  • Scénario : David Sherwin
  • Image : Miroslav Ondříček
  • Montage : David Gladwell
  • Musique : Marc Wilkinson
  • Producteur(s) : Lindsay Anderson, Michael Medwin, Albert Finney
  • Interprétation : Malcolm McDowell (Mick Travis), Christine Noonan (la jeune femme), Robert Swann (Rowntree), David Wood (Johnny)...
  • Date de sortie : 23 novembre 2011
  • Durée : 1h51

If.…

de Lindsay Anderson

« Si l'on répond au fouet par la bombe »


« Si l'on répond au fouet par la bombe »

“… que restera-t-il pour répon­dre à la bombe ? Dans une telle démesure, la con­tes­ta­tion relève de la psy­chopathie.” Ain­si par­lait Louis Chau­vet, dans les colonnes du Figaro, le 11 mai 1969. Soit, à peu de chose près, un an après les événe­ments de mai 1968 – une péri­ode his­torique trou­blée à laque­lle If.… est pro­fondé­ment liée dans la légende cinéphilique. Pour­tant, le film de Lind­say Ander­son tient bien plus du diag­nos­tic pointu – puisqu’il précède, chronologique­ment, l’embrasement de ces années-là. Mais, on ne lutte pas con­tre la légende.

Louée soit Bar­barel­la. Alors que les dis­trib­u­teurs de If.… avaient détesté le film, le flop com­mer­cial de Bar­barel­la, ain­si que la loi de quo­ta Eady qui impo­sait un cer­tain nom­bre de pro­duc­tions bri­tan­niques par an sur les écrans en Grande-Bre­tagne les poussèrent à le sor­tir mal­gré tout. C’est ain­si que If.…, qui arri­va sur les écrans à par­tir de mi-décem­bre 1968, se trou­va asso­cié à la révolte de mai, alors qu’il avait été conçu et tourné avant les événe­ments que l’on sait. Cette asso­ci­a­tion explique cer­taine­ment la récep­tion publique – un suc­cès inat­ten­du – et la récep­tion cri­tique – mal­gré sa Palme d’or à Cannes en 1969, le film est l’objet de vifs reproches de la part de la presse. Ironique­ment, les détracteurs du film l’accusent de surfer sur la vague con­tes­tataire.

Autant dire que ces reproches soulig­nent avec force la per­ti­nence du regard de Lind­say Ander­son qui, avec cette ver­sion du Zéro de con­duite de Jean Vigo (1933), cherche autant à bro­carder le sys­tème édu­catif bri­tan­nique qu’à exprimer, para­doxale­ment – car le film est pro­fondé­ment onirique –, ses préoc­cu­pa­tion réal­istes. Lui-même fruit de cette édu­ca­tion, Lind­say Ander­son cherche, après Le Prix d’un homme (1963), à mon­ter un script agres­sif et dénon­ci­a­teur, qu’il titre « Croisés ». Hélas, Le Prix d’un homme, qui est le pre­mier long de Lind­say Ander­son, a très mal marché au box office. Le réal­isa­teur se gar­garise d’ailleurs de cet échec : preuve, selon lui, de l’intégrité de son pro­pos. Le mou­ve­ment dont se réclame glob­ale­ment Ander­son est The Kitchen Sink move­ment[ref]Le “mou­ve­ment de l’évier”.[/ref] : besoin d’un nou­veau ciné­ma, références pris­es sur un nou­veau théâtre, quant à lui bien exis­tant, et fas­ci­na­tion pour la cul­ture ouvrière. Le ciné­ma anglais, pour Lind­say Ander­son, est “plein d’inhibitions émo­tion­nelles, volon­taire­ment aveu­gle quant aux con­di­tions et aux prob­lèmes du temps présent”[ref]Article Get Out & Push par Lind­say Ander­son ; in Dec­la­ra­tion.[/ref].

C’est donc avec l’idée de sub­ver­tir le réc­it de grande école, un genre recon­nu en Grande-Bre­tagne depuis son heure de gloire, l’époque vic­to­ri­enne, que Lind­say Ander­son cherche à mon­ter Croisés – mais le titre fait peur. Suite à une inter­minable entre­vue entre le réal­isa­teur et son pro­duc­teur, Michael Med­win, que la secré­taire de celui-ci, Daphne Hunter, sug­gère le “If” auquel Lind­say Ander­son rajoutera les qua­tre points de sus­pen­sion. Pour quelles raisons ? Cela reste nébuleux, et prop­ice à l’interprétation.

Cela con­vient d’ailleurs fort bien au film, qui joue per­pétuelle­ment sur l’incertitude, et sur la poly­sémie des images : qu’est-ce qui, dans cette his­toire de révolte armée au sein d’une grande école anglaise, relève de la réal­ité, et qu’est-ce qui relève du fan­tasme ? Le film joue styl­is­tique­ment de cette incer­ti­tude, en mul­ti­pli­ant les change­ments de palette de couleurs : du noir et blanc à la couleur, sans logique appar­ente. Si l’on doit chercher celle-ci, ce sera cer­taine­ment dans cette anec­dote de tour­nage : la lumière de la scène du chœur de l’église ayant posé des prob­lèmes à l’équipe tech­nique, il fut décidé de la tourn­er et noir et blanc. Pour éviter l’hétérogénéité de la scène, Lind­say Ander­son déci­da que nom­bre de scènes seraient aus­si en noir et blanc, afin de ren­forcer la sen­sa­tion de perte de repères de l’auditoire.

Le pro­pos cen­tral de Lind­say Ander­son repose sur cette ambiguïté : pour incer­taines qu’elles soient, ces images sont mal­gré tout le symp­tôme d’un mal-être vis-à-vis de la société, d’un refus net et bru­tal de ses valeurs. C’est là que se situe la dif­férence avec Zéro de con­duite : pour Lind­say Ander­son, l’école n’est pas une minia­ture inno­cente et can­dide de la société, mais bien son calque exact, avec ses com­pro­mis­sions, ses jeux de pou­voir abjects et ses iné­gal­ités. Pour lui, la seule issue est donc la lutte armée, la destruc­tion totale des racines – que ce soit dans un fan­tasme sus­cité par la frus­tra­tion et les brimades ou dans les faits importe peu, car la société n’a rien à offrir à ceux qui ne sont pas déjà priv­ilégiés. La chimère éduca­tive n’est qu’un moyen biaisé de per­pétuer le sta­tus quo, et la révolte ne peut qu’advenir, et advenir dans le sang. L’artiste, car le per­son­nage cen­tral de Mick Travis est un dou­ble avoué de Lind­say Ander­son, se révolte, détru­it le monde d’où il vient… et se retrou­ve seul. La révolte, inévitable, ne peut cepen­dant accouch­er que du néant. C’est ce nihilisme dés­abusé qui échappe à ceux qui relient If.… et mai 1968 : Lind­say Ander­son en prophète de la révolte n’est qu’une Cas­san­dre, certes fort per­cep­tive, mais égale­ment con­sciente de la van­ité du com­bat qui s’annonce.

Et pour­tant, le per­son­nage de Mick Travis revien­dra, bien des années après, dans O Lucky Man (1973) puis dans Bri­tan­nia Hos­pi­tal (1985). Mais, l’évolution du per­son­nage, dont nous repar­lerons, doit être dis­tin­guée de celle du film. Si Mick Travis pour­suit sa des­tinée, le réc­it de révolte de Lind­say Ander­son était appelé à con­naître un nou­v­el avatar, une suite « offi­cielle » (et non, donc, la suite des aven­tures de son per­son­nage prin­ci­pal), dont la pro­duc­tion a été inter­rompue par le décès du réal­isa­teur en 1994. La des­tinée de Mick Travis était, cepen­dant, cer­taine­ment tout aus­si impor­tante dans la fil­mo­gra­phie de Lind­say Ander­son : c’est égale­ment celle de son indé­fectible ami­tié avec Mal­colm McDow­ell, qui entre dans le pan­théon du ciné­ma avec ce rôle. Pré­cisons d’ailleurs que c’est une claque qui fait entr­er l’acteur, qui jusqu’alors cacheton­nait dans les pièces de théâtre de la région de Lon­dres, dans le monde du ciné­ma : celle don­née par l’actrice Chris­tine Noo­nan alors qu’il ten­tait de l’embrasser pen­dant une audi­tion. Cette scène – celle du Pack­horse Cafe – mon­trait la ten­sion éro­tique entre les deux per­son­nages, qui se tour­naient autour, lit­térale­ment comme deux tigres en cage, leur a don­né l’occasion de se laiss­er aller d’une façon aus­si sen­suelle que grandil­o­quente, jusqu’à la claque assénée à un Mal­colm McDow­ell peut-être un rien trop entre­prenant. D’un clac !, voilà l’ac­teur remar­qué : “c’est la baffe qui m’a propul­sé au rang de star”, souligne l’acteur dans Lind­say Ander­son, a Per­son­al Remem­ber­ance.[ref]Notons aus­si que cette scène, qui con­tient la nudité frontale la plus auda­cieuse­ment mon­trée dans le ciné­ma anglais d’alors, a été cen­surée à l’époque – mais que la ver­sion dif­fusée pour la pre­mière fois à la télévi­sion bri­tan­nique était, elle et par erreur, non cen­surée ![/ref] Encore une fois, de quoi écrire une légende.

If.…, c’est donc un film face à sa légende. Admiré pour cette dernière, le film démérite-t-il si on le replace dans son con­texte réel ? Évidem­ment, non. Cri­tique bril­lante et ironique de la société anglaise, If.… est un film au pro­pos bien plus uni­versel – autant un doc­u­ment fasci­nant sur les prémices de la chute qu’une parabole exem­plaire, et dont la forme voltairi­enne devrait inspir­er à jamais les satires poli­tiques.

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