© Mars Distribution
Toutes nos envies

Toutes nos envies

de Philippe Lioret

  • Toutes nos envies
  • France2011
  • Réalisation : Philippe Lioret
  • Scénario : Philippe Lioret, Emmanuel Courcol
  • d'après : le roman D’autres vies que la mienne
  • de : Emmanuel Carrère
  • Image : Gilles Henry
  • Montage : Andrea Sedlácková
  • Musique : Flemming Nordkrog
  • Producteur(s) : Philippe Lioret, Marielle Duigou
  • Interprétation : Vincent Lindon (Stéphane), Marie Gillain (Claire), Amandine Dewasmes (Céline), Yannick Renier (Christophe), Pascale Arbillot (Marthe), Isabelle Renauld (Dr Hadji), Laure Duthilleul (la mère de Claire)...
  • Distributeur : Mars Distribution
  • Date de sortie : 9 novembre 2011
  • Durée : 2h

Toutes nos envies

de Philippe Lioret

Tous nous envient


Tous nous envient

Libre­ment adap­té du roman D’autres vies que la mienne d’Emmanuel Car­rère, Philippe Lioret tente de repro­duire la for­mule à suc­cès de Wel­come, qui avait réus­si à génér­er un débat utile au sein de notre pays, en pro­posant un nou­veau film estampil­lé “pour­fend­eur des tra­vers du monde mod­erne”. Après les injus­tices de la poli­tique d’immigration française, ce sont donc les abus des sociétés de crédit qui sont ici fustigés, pour un résul­tat bien moins heureux et hon­or­able.

Depuis Wel­come, cer­tains avaient bien vite fait de cat­a­loguer Philippe Lioret comme agi­ta­teur de con­science, ce qui fai­sait beau­coup pour un seul homme et un seul film. Du côté du Lan­derneau ciné­matographique, il est devenu aux yeux de beau­coup un “réal­isa­teur à sujet” et ce, pour le meilleur et pour le pire. Le pire, c’est l’évidence d’un refus de toute recherche formelle et styl­is­tique qui puisse s’adapter à ce sujet, le meilleur étant la qual­ité d’intégrité de la démarche. Cette hon­nêteté affichée du pro­pos suff­i­sait à pal­li­er cer­tains man­ques, dans un souci réal­iste et un ancrage quo­ti­di­en qui per­me­t­taient de gom­mer au mieux quelques envolées mis­éra­bilistes.

Avec Toutes nos envies, le sujet du suren­det­te­ment se présente au pre­mier abord sous la forme d’un com­bat au sein de la jus­tice française (dou­ble­ment incar­née par Marie Gillain et Vin­cent Lin­don), et d’une lutte plus intime pour la décence et la sol­i­dar­ité. Deux tra­jec­toires se tis­sent : l’une, assez générale, où il s’agit de com­pren­dre com­ment la jus­tice peut réus­sir à tranch­er en faveur des plus dému­nis dans ce genre d’affaire, et une autre plus per­son­nelle où l’on tente de porter assis­tance à une mère et ses deux enfants qui risquent de se trou­ver sans logis suite à une procé­dure de ce type. La dialec­tique est claire­ment (lour­de­ment ?) posée, mais doit être accep­tée en tant que tel dans le ciné­ma de Lioret, pour peu qu’elle puisse pro­pos­er matière à débat. Wel­come déploy­ait un strat­a­gème mené avec fran­chise, qui tran­si­tait par le réc­it d’une entraide dés­in­téressée pour décrire une guerre con­tre les préjugés et l’absurdité de la répres­sion éta­tique, et ain­si touch­er à l’indignation du spec­ta­teur. En somme, la “petite” his­toire, néces­saire pour ses ver­tus d’identification, ser­vait le “grand” sujet et ses élans human­istes.

C’est ici tout l’inverse qui se pro­duit. Non seule­ment la descrip­tion d’une réal­ité pré­caire passe par une vul­gar­i­sa­tion très explica­tive (« La con­som­ma­tion, c’est le sys­tème » clame le per­son­nage de Vin­cent Lin­don) et des métaphores téléphonées (éloge du rug­by comme pré­cepte de vie : « L’engagement et l’émotion »), mais la pataude mécanique répéti­tive du scé­nario créée une dis­tance qui peine à ren­dre compte de la grav­ité des sit­u­a­tions. Plus épineux encore, lorsque le par­cours de Claire (Marie Gillain) vient pro­gres­sive­ment phago­cyter le réc­it socié­tal, dévelop­pant un sus­pense lour­dingue quant à la révéla­tion de la tumeur au cerveau dont elle est atteinte à son mari. Le film se trans­forme alors en un chemin de croix inter­minable pour Claire, coincée entre son impli­ca­tion émo­tion­nelle dans le juge­ment d’une affaire impli­quant un par­ent d’élève de l’école de sa fille et les déboires d’une mère finan­cière­ment irre­spon­s­able, comme autant de rac­cour­cis scé­nar­is­tiques qui restent en tra­vers de la gorge. Pourquoi traiter le com­bat con­tre la mal­adie, thème cent fois rebat­tu, au devant de ques­tions sociales pas­sion­nantes, qui fig­urent les avancées et reculées de nos sociétés dites “civil­isées” ? Pour véhiculer une allé­gorie éculée : les iné­gal­ités pro­duites par tout un sys­tème financier sont une tumeur qui se répand dans toutes les strates de l’humain.

Le film ne s’en relèvera pas, et pour­suiv­ra ce petit tra­vail de sape jusque dans sa représen­ta­tion des per­son­nes en dif­fi­cultés finan­cières. Toutes nos envies manque sin­gulière­ment d’esprit de révolte et traduit avec docil­ité une soumis­sion car­i­cat­u­rale : les pau­vres gens ont le sourire et la douceur pour eux, et atten­dent avec une cer­taine fatal­ité le ver­dict qui leur est réservé. Il y a plus ici matière à dés­espér­er qu’à débat­tre. Surtout lorsque Lioret va jusqu’à énon­cer insi­dieuse­ment l’irréparable : si les pau­vres cherchent à se sor­tir de la spi­rale de l’endettement, c’est qu’ils n’aspirent qu’à accéder à un con­fort matéri­al­iste et à se par­fumer avec du Guer­lain, comme les rich­es.

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