Khodorkovski

Khodorkovski

de Cyril Tuschi

  • Khodorkovski
  • (Khodorkovsky)
  • Allemagne2011
  • Réalisation : Cyril Tuschi
  • Scénario : Cyril Tuschi
  • Image : Peter Dörfler, Franz Koch, Eugen Schlegel, Cyril Tuschi, etc.
  • Montage : Cyril Tuschi, Salome Machaidze
  • Musique : Arvo Pärt
  • Producteur(s) : Cyril Tuschi, Simone Baumann
  • Dramaturgie : Jutta Doberstein, Aron Craemer
    Direction artistique : Yelena Durden-Smith, Thomas Schmidt
    Narration : Jean-Marc Barr, Harvey Friedman (lecture des lettres de Khodorkovski)
  • Distributeur : Happiness Distribution
  • Date de sortie : 9 novembre 2011
  • Durée : 1h51

Khodorkovski

de Cyril Tuschi

À la recherche du sujet perdu


À la recherche du sujet perdu

Il est symp­to­ma­tique que par­mi les doc­u­men­taires ou reportages se pen­chant sur les dévoiements de la démoc­ra­tie en Russie, les plus vis­i­bles — dans les fes­ti­vals, par exem­ple, ou sim­ple­ment à la dis­tri­b­u­tion inter­na­tionale — sont ceux qui pren­nent appui sur des fig­ures de vic­times emblé­ma­tiques. Politkovskaïa, Litvi­nenko… À en croire cette ten­dance, les marécages de la société russe ne pour­raient être abor­dés que sous l’an­gle com­pas­sion­nel, en exhibant les por­traits des chers dis­parus et les témoignages des proches. Pour en arriv­er à la même hypothèse aux allures de dénon­ci­a­tion, aus­si facile que sim­pli­fi­ca­trice : der­rière ces morts vio­lentes, corol­laires d’une morale toute rel­a­tive dans les rouages de la société russe, on trou­verait imman­quable­ment la main du pou­voir exé­cu­tif — comme si on pou­vait cir­con­scrire les racines du mal aux seules manœu­vres de l’épou­van­tail désigné en poste au Krem­lin, qu’il s’ap­pelle Pou­tine, Medvedev ou même feu Elt­sine. Un corol­laire du sim­plisme de ce type de démarche — où le sujet est, au bout du compte, cen­sé jus­ti­fi­er à lui seul le film — est le recours sem­ble-t-il inévitable à une dialec­tique de reportage com­pi­lant images et témoignages en s’y reposant servile­ment, avec la per­spec­tive pour le résul­tat d’être pro­mu “ciné­ma doc­u­men­taire” s’il a la chance d’être dif­fusé en salles. Con­tre­sens, puisqu’un tra­vail de ciné­ma aurait con­sisté à pren­dre posi­tion vis-à-vis des images et des mots recueil­lis, à affirmer un point de vue autre que la recherche d’ad­hé­sion immé­di­ate.

Khodor­kovs­ki, de Cyril Tuschi, n’échappe guère à ce tra­vers. Pour­tant, dans le cortège des vic­times expi­a­toires de la recherche de sujets pas chers, Mikhaïl Borisso­vitch Khodor­kovs­ki, ex-grand patron vic­time d’un acharne­ment judi­ci­aire sans précé­dent, arrive à se dis­tinguer sur plusieurs points. D’abord, c’est bête à dire, mais il vit tou­jours — “seule­ment” détenu dans une colonie péni­ten­ti­aire sibéri­enne. Ensuite, il est bien avéré que le pou­voir exé­cu­tif a pris posi­tion con­tre lui, compte tenu de son expo­si­tion médi­a­tique. Enfin, la per­son­nal­ité com­plexe de l’in­di­vidu per­met d’échap­per sans effort à l’ha­giogra­phie réservée à d’autres (même l’an­cien agent du FSB Litvi­nenko était un saint, à en croire son ami réal­isa­teur Andreï Nekrassov). Juste­ment, le film s’attelle à retrac­er la car­rière de l’oli­gar­que : des jeuness­es com­mu­nistes au cap­i­tal­isme décom­plexé (Menatep, Ioukos), du copinage avec Elt­sine aux fric­tions avec Pou­tine, du sym­bole de la réus­site économique post-Per­e­stroï­ka à l’ex­em­ple désigné d’une cor­rup­tion cible de la dém­a­gogie dom­i­nante, pour finir à la case prison où un zèle judi­ci­aire par­ti­c­uli­er se charge de le faire rester. Pour la forme, les dif­férentes hypothès­es expli­quant l’acharne­ment de la jus­tice à son égard sont énumérées : ses orig­ines juives, son engage­ment pour une démoc­ra­tie sans entrav­es… mais le développe­ment de ces hypothès­es n’en laisse que deux se dégager de façon suff­isam­ment crédi­ble. D’abord, Khodor­kovs­ki aurait eu le tort de vouloir faire du libéral­isme économique débridé, tourné vers l’é­tranger, dans un pays où même le libéral­isme le plus forcené est dom­iné par l’É­tat. Ensuite, l’oli­gar­que aurait fait le coq face à un Pou­tine qu’on sait très ombrageux et pas le meilleur ami des oli­gar­ques. Le reste, en com­para­i­son, n’ap­pa­raît que comme des anec­dotes amenées là pour agré­menter un por­trait d’op­posant héroïque pas tout à fait con­forme à la réal­ité. Mais la sym­pa­thie sans doute exces­sive que Cyril Tuschi souhait­erait sus­citer à l’é­gard de Khodor­kovs­ki n’est pas le prob­lème le plus sérieux qui hand­i­cape son film.

Un désir inavoué

Bien que l’ini­tia­tive de faire un film sur un sujet aus­si dérangeant que Khodor­kovs­ki implique évidem­ment un cer­tain courage (divers­es tra­casseries auraient émail­lé la con­cep­tion de ce film-ci, jusqu’à des vols de matériel au cours du mon­tage), il faut con­stater que Tuschi ne prend pas beau­coup de risques avec son sujet, dont il réduit le traite­ment à une illus­tra­tion mécanique. Les inter­views suc­cè­dent aux archives sobre­ment commentées[ref]Par Jean-Marc Barr jouant la voix de Tuschi : étrange choix, pour l’au­teur d’un tel film, de ne pas assumer soi-même son pro­pre com­men­taire, le con­fi­ant à une voix plus bank­able…[/ref] et vice ver­sa, un nar­ra­teur off lit les let­tres écrites par le pris­on­nier pour faire réson­ner ses réflex­ions, et peut-être parce que le réal­isa­teur trou­vait sa recon­sti­tu­tion un peu trop sèche, des scènes ani­mées à car­ac­tère métaphorique, mais d’un intérêt dis­cutable vien­nent jouer les tran­si­tions.

Et pour­tant… Pour­tant, il aurait suf­fi à Tuschi d’in­ter­roger tant soit peu sa pro­pre démarche, sa pro­pre posi­tion de réal­isa­teur, pour don­ner du relief à son tra­vail, le faire sor­tir de ses ornières — ce qui serait revenu à faire réelle­ment, pour le coup, œuvre de “ciné­ma doc­u­men­taire”. À voir com­ment il accu­mule les signes d’un Khodor­kovs­ki à dis­tance (images d’archives, évo­ca­tions, voix-off, dessins), on devine le symp­tôme d’une moti­va­tion pro­fonde de son film, un désir dont l’i­nas­sou­visse­ment laisse un vide qu’il comble comme il peut : met­tre en scène un Khodor­kovs­ki en chair et en os et qu’on sait vivant, alors qu’il n’est pas là, que sa présence est empêchée et qu’on l’évoque de la même façon que s’il était mort. Ce désir d’abord inavoué appa­raît au grand jour peu avant d’être réal­isé, vers la fin du film : assis­tant à son deux­ième procès der­rière une vit­re blind­ée, le patron déchu s’of­fre enfin aux caméras et aux micros, arbo­rant l’é­trange sourire de celui qui affronte sere­ine­ment son des­tin. Le film laisse alors enten­dre que son objec­tif, au fond, était là : pro­duire des images d’un dis­paru emblé­ma­tique, con­firmer au monde qu’il est tou­jours présent. Sans doute Tuschi aurait-il dû assumer ce désir dès le com­mence­ment et tra­vailler là-dessus : sa com­po­si­tion sco­laire et con­sen­suelle en aurait été ren­due plus per­ti­nente.

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