Le Vilain Petit Canard

Le Vilain Petit Canard

de Garri Bardine

  • Le Vilain Petit Canard
  • (Gadkiy Utyonok)
  • Russie2010
  • Réalisation : Garri Bardine
  • Scénario : Garri Bardine
  • d'après : le conte Le Vilain Petit Canard
  • de : Hans Christian Andersen
  • Image : Ivan Remizov
  • Décors : Kiril Tchelouchkine, Arkadi Melik-Sarkissian
  • Montage : Irina Sobinova-Kassil
  • Musique : Piotr Ilitch Tchaïkovski, interprétée par l'Orchestre Philarmonique National de Russie sous la direction de Vladimir Spivakov
  • Production : Garri Bardine
  • Date de sortie : 2 novembre 2011
  • Durée : 1h14

Le Vilain Petit Canard

de Garri Bardine

Émerveillement et entrelacs des signes


Émerveillement et entrelacs des signes

Grand nom recon­nu de l’animation – Kon­flikt (1983), La Boxe (1987), Fior­i­t­ures (Palme d’or du meilleur court métrage au fes­ti­val de Cannes en 1988) –, Gar­ri Bar­dine passe au for­mat long avec une adap­ta­tion per­son­nelle du con­te d’Andersen : une immense réus­site.

Le hasard a voulu que celui qui écrit ces lignes sorte d’une pro­jec­tion des aven­tures d’un célèbre reporter ver­sion Steven Spiel­berg avant de s’aventurer à celle du Vilain Petit Canard de Gar­ri Bar­dine. Adieu lunettes, per­for­mance cap­tures et mod­e­lage syn­thé­tique : dès les pre­miers plans du film, il se pro­duit la résur­gence d’une forme anci­enne avec la flu­id­ité un brin sac­cadée de la clay­ma­tion (con­trac­tion de « clay », pour argile, et « ani­ma­tion »). L’argile juste­ment, pour ce vilain petit canard – le seul à être fait de matière brute, sans plumage, ni poil – qui n’a pas encore trou­vé sa forme et dont l’aspect sus­cite le rejet de ceux qui s’attachent cru­elle­ment à en faire tout sauf un sem­blable. Fidèle­ment au con­te d’Andersen, le volatile qui voit le jour ne ressem­ble donc à aucun mem­bre de la basse-cour et doit subir humil­i­a­tions et moqueries. On dis­simule aus­si, par orgueil, l’en­vie que sus­cite les qual­ités dont il est doué et qui n’ont vrai­ment pas cours autour de lui : bon­té, courage et tal­ent mul­ti­ples.

Le Vilain Petit Canard béné­fi­cie d’une réal­i­sa­tion de haute volée, d’une inven­tiv­ité jamais prise en défaut ; ceci aboutit à une œuvre mer­veilleuse d’expressivité, d’humour et d’émotion. Les cadres sont d’une excep­tion­nelle inven­tiv­ité, citons par exem­ple cette vue sub­jec­tive du « vilain », depuis l’œuf dont il s’apprête à sor­tir, par un ori­fice où il décou­vre des yeux qui le scru­tent, prélude à la vio­lence de sa con­fronta­tion au monde qui ne tarde pas à suiv­re. Le tra­vail sonore accom­pa­gne cette excel­lence, avec notam­ment la ver­tu comique des râles et ono­matopées de cette ménagerie. Le Vilain Petit Canard est aus­si un film chan­té, pour des seg­ments que l’on qual­i­fiera d’assez iné­gaux. En revanche, l’atout décisif réside dans une mise en scène tout en rythme, et pas n’im­porte lequel puisque la grande idée con­siste à tra­vailler avec la musique de Tchaïkovs­ki – on entend des morceaux de deux pièces : Le Lac des cygnes et Casse-Noisette. Si la matière musi­cale sert par­fois d’accompagnement émo­tion­nel (soli­tude, mélan­col­ie), elle marche avant tout main dans la main avec le régime visuel, c’est-à-dire de façon choré­graphique, le choix de ces deux bal­lets emblé­ma­tiques du com­pos­i­teur russe n’étant donc en rien une coquet­terie. Avec un large éven­tail de sauts, chutes, cours­es, petits pas, pointes, voltes, sus­pen­sions, ce dia­logue réguli­er entre image, musique et mon­tage con­fine régulière­ment au sub­lime, comme lors de la scène d’éclosions en série, tout à fait prodigieuse.

Gar­ri Bar­dine fait émerg­er de ce réc­it ini­ti­a­tique cru­el une morale human­iste sur l’acceptation de la dif­férence et la décou­verte de soi au-delà du regard des autres. Il con­vient cepen­dant de con­stater que le cinéaste éla­bore une forme de « rus­si­fi­ca­tion » du con­te, par le biais de Tchaïkovs­ki évidem­ment, mais il est dif­fi­cile de ne pas con­sid­ér­er cette (re)lecture comme une charge féroce con­tre la dérive du “pou­voir”. Si l’on peut songer à Chick­en Run de Peter Lord et Nick Park, c’est surtout La Ferme des ani­maux de George Orwell qui est con­vo­qué, de même que la Russie passée comme actuelle, sans que le pro­pos ne soit égale­ment d’une portée uni­verselle. Il demeure que cette basse-cour se présente comme un fortin autar­cique où règne un autori­tarisme féroce sous la férule d’un coq, lui-même soumis à un din­don omnipo­tent – dans le jar­gon pou­tin­iste, on appelle ça « la ver­ti­cale du pou­voir ». Devant ce guide suprême, on fait défil­er les « troupes » au sein d’une grande parade. Déjà magis­trale­ment rudoyée dans Kon­flikt, la chose mil­i­taire en reprend ici pour son grade. Tout comme le patri­o­tisme, ridi­culisé avec cet éten­dard – un tri­an­gle kaki orné d’un œuf au plat ! – que l’on hisse tous les matins en scan­dant des chants nation­al­istes. Cette charge – dis­ons poli­tique – ne vient jamais empiéter la dimen­sion poé­tique et une mer­veille d’écriture ciné­matographique se des­ti­nant à tous les âges. À l’époque du 100% syn­thé­tique, Le Vilain Petit Canard représente une sorte d’anomalie, il s’érige cepen­dant comme un jalon du ciné­ma d’animation, un déjà clas­sique.

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