Poulet aux prunes

Poulet aux prunes

de Marjane Satrapi, Vincent Paronnaud

  • Poulet aux prunes
  • France2011
  • Réalisation : Marjane Satrapi, Vincent Paronnaud
  • Scénario : Marjane Satrapi, Vincent Paronnaud
  • d'après : la bande dessinée Poulet aux prunes
  • de : Marjane Satrapi
  • Image : Christophe Beaucarne
  • Montage : Stéphane Roche
  • Musique : Olivier Bernet
  • Producteur(s) : Hengameh Panahi
  • Production : Celluloid Dreams
  • Interprétation : Mathieu Amalric (Nasser Ali), Édouard Baer (Azrael), Maria de Medeiros (Faringuisse), Golshifteh Farahani (Irâne), Éric Caravaca (Abdi), Chiara Mastroianni (Lili adulte), Mathis Bour (Cyrus), Enna Balland (Lili), Didier Flamand (le maître de musique), Serge Avédikian (le père d'Irâne), Rona Hartner (Soubadeh), Jamel Debbouze (Houshang et le mendiant), Isabella Rossellini (Parvine)...
  • Distributeur : Le Pacte
  • Date de sortie : 26 octobre 2011
  • Durée : 1h31

Poulet aux prunes

de Marjane Satrapi, Vincent Paronnaud

Écrans de fumée


Écrans de fumée

Pre­mière adap­ta­tion d’une BD de Mar­jane Satrapi par son auteur — en tan­dem avec Vin­cent Paron­naud, venu lui aus­si du 9e art — Perse­po­lis avait séduit à sa sor­tie. L’usage malin de l’an­i­ma­tion — a for­tiori pour une œuvre auto­bi­ographique, le por­trait d’une enfance échap­pant à la niais­erie et la pein­ture décalée d’un Iran moins figé que dans l’im­agerie com­mune avaient suf­fi à don­ner à beau­coup des gages de fraîcheur, d’o­rig­i­nal­ité et d’âme. Avec Poulet aux prunes, une autre adap­ta­tion de planch­es de Satrapi, le tan­dem remet le cou­vert, mais cette fois en prise de vue réelle. On retourne dans l’I­ran monar­chique du XXe siè­cle, cette fois à tra­vers la pure fic­tion et sous un angle plus fan­tas­mé que réal­iste (mal­gré une con­ver­sa­tion poli­tique dans un café qui ressem­ble plus à un pas­sage obligé qu’à une sincère volon­té d’évo­ca­tion). Oyez donc la trag­ique his­toire d’un vio­loniste tal­entueux, mais aigri et privé d’in­stru­ment, qui décide de pla­quer le monde, ses enfants et sa mégère d’épouse qui n’en­tend rien à l’art, en s’en­fer­mant dans sa cham­bre pour y mourir. Cela lui pren­dra plusieurs jours, le temps de revis­iter par séquences son passé, son présent et son legs.

Com­bi­en de fois avons-nous été ten­té de résumer notre opin­ion sur un film volon­taire mais impar­fait par cette petite for­mule con­de­scen­dante : “Ce film, c’est pas… (insér­er ici un titre de chef d’œu­vre com­muné­ment admis)”. Voilà ce qui pend au nez du gros et gras Poulet aux prunes : “C’est pas Cit­i­zen Kane.” C’est peu de le dire. Dans le genre de la chronique morcelée, le film sue à gross­es gouttes pour se posi­tion­ner en apolo­gie de la nar­ra­tion, du con­te et de la fable, lais­sant devis­er le nar­ra­teur off Édouard Baer avec son recon­naiss­able ton affec­té de dandy, ne lési­nant pas sur le pic­tur­al avec l’ap­pui de la pho­to léchée de Christophe Beau­carne — voire de quelques plans d’an­i­ma­tion –, lâchant à quelques repris­es de gross­es volutes de fumée syn­thé­tique pour nous faire signe de nous laiss­er aller à l’enivre­ment et à l’é­va­sion de l’e­sprit… Mais il sem­ble que Satrapi et Paron­naud aient une bien piètre opin­ion des fables, des con­tes et de l’e­sprit : leur com­pi­la­tion d’his­toires, de tranch­es de vie ain­si enlu­minées s’avère une suc­ces­sion de belles coquilles vides, images d’Épinal sur la vie, la mort, le des­tin, les amours déçues, les idéaux poli­tiques, l’âme de l’artiste (auquel, vis­i­ble­ment, on trou­ve plus d’ex­cus­es qu’au mil­i­tant pour envoy­er paître la vie de famille…) et j’en passe, pau­vreté à peine déguisée par un humour n’a­mu­sant la galerie que parce qu’il n’a rien d’autre à dire. Pire : à force d’ex­cuser la vacuité de leur film en faisant mine de ne vis­er que le plaisir du con­te, les car­i­ca­tures méprisantes dans lesquelles les réal­isa­teurs versent çà et là (l’épouse imbuvable et affublée, comme il se doit, d’une coupe au bol et de gross­es lunettes ; l’Amer­i­can way of life embrassée par le fils…) trahissent leur vision assez mis­érable de leurs per­son­nages, réduits à de purs acces­soires pour flat­ter les sen­ti­ments du pub­lic. Que ce soit sur un mode comique ou dra­ma­tique, les uns sont faits pour atten­drir, les autres pour sus­citer un rejet facile et pas cher.

Poulet pas frais

Une telle com­plai­sance dans le bras­sage de fumée un peu rance inspire deux réflex­ions. D’abord, elle rap­pelle que cette façon de caress­er le pub­lic dans le sens du poil, en feignant l’im­per­ti­nence aux dépens d’une vraie vision du monde, n’é­tait déjà pas étrangère au ton “frais”, “décalé” et “fron­deur” que cer­tains ont tant appré­cié dans Perse­po­lis. Il y a chez ces réal­isa­teurs un goût pour la facil­ité à pos­er en chroniqueurs doués d’e­sprit cri­tique sur des bases aus­si con­sen­suelles et néan­moins dis­cuta­bles. Et puis, leurs ten­ta­tives esthé­tiques témoignent d’une posi­tion plutôt ban­cale quant à leur arti­sanat, recher­chant moins une mise en scène qu’un trait de dessin, un graphisme : cela ne tient pas seule­ment au recours occa­sion­nel à l’an­i­ma­tion ou à la ruti­lance des couleurs, mais aus­si à une cer­taine insis­tance à vouloir, par le cadrage et le découpage, faire ren­tr­er les scènes et les per­son­nages dans des cas­es (une scène de dis­pute con­ju­gale sur-découpée applique l’idée à la let­tre). Ten­dance qui, en somme, s’ac­corde bien avec la vision mécanique du monde qu’ils déploient : cha­cun dans sa case… De toute évi­dence, même en jouant de la caméra, Satrapi et Paron­naud con­tin­u­ent de lorgn­er vers la bande dess­inée – mais sous son pur aspect d’il­lus­tra­tion, en l’oc­cur­rence celle, maligne, d’un univers de petits fan­tasmes assez antipathiques.

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