Cloud Rock, mon père

Cloud Rock, mon père

de Kaleo La Belle

  • Cloud Rock, mon père
  • (Beyond This Place)
  • États-Unis, Suisse2009
  • Réalisation : Kaleo La Belle
  • Scénario : Kaleo La Belle
  • Image : Kaleo La Belle, Simon Weber
  • Montage : Tania Stöcklin
  • Musique : Sufjan Stevens, Raymond Raposa
  • Producteur(s) : Sebastian Zembol, Patrick M. Müller
  • Interprétation : Cloud Rock La Belle, Kaleo La Belle, Matt Westcott, Bruce Stoner, Marjie Joy
  • Distributeur : Nour Films
  • Date de sortie : 12 octobre 2011
  • Durée : 1h35

Cloud Rock, mon père

de Kaleo La Belle

Je règle mon braquet sur celui de mon père


Je règle mon braquet sur celui de mon père

Jour­nal filmé, Cloud Rock, mon père relate les retrou­vailles, après quinze ans de silence, entre un père hip­pie et son enfant aujourd’hui adulte. Nar­ré par le fils, ce por­trait on the road d’un père irre­spon­s­able est un voy­age psy­ché dou­blé d’une sen­si­ble approche des arcanes de l’idéalisme hip­pie et son envers prob­lé­ma­tique, l’individualisme forcené.

L’originalité du réc­it de Cloud Rock tient au fait qu’il se con­jugue au présent, par une ran­don­née à vélo dans le beau décor du vol­can Mont Saint-Helens, entre Port­land et Seat­tle. La balade de ces deux “étrangers” qui sont ici venus renouer leur lien fig­ure donc un nou­veau point de départ (et de frot­te­ment). Or, et alors que le fils a évolué dans un univers dit nor­mal, civil­isé, le père, a depuis 70 ans, priv­ilégié une exis­tence mar­ginale, faite de drogues et de nour­ri­t­ures mys­tiques. Ce mode de vie a entraîné dans son sil­lage des man­ques affec­tifs du côté de l’enfant qui, aujourd’hui encore, éprou­ve de l’amertume quant à son irre­spon­s­able pater­nel. C’est par­tant de ce ressen­ti­ment, ces ques­tions sus­pendues à une vie orphe­line, que nos deux hommes vont se côtoy­er, avaler les kilo­mètres et faire ressur­gir, de chaque côté de l’objectif, leurs dis­tances.

Cloud Rock, mon père traite d’un sujet assez peu courant au ciné­ma. A l’opposé des fic­tions de fil­i­a­tion, orig­i­nale est la manière dont ce por­trait inverse, par le biais de ce père fumeur de gan­ja et indécrot­table mys­tique, des rap­ports vus et revus. Ain­si, si les années ont passées, Cloud Rock est resté fidèle à ses idéaux. Et s’il a fait des enfants, « engen­dré » comme il le dit, il leur a préféré sa lib­erté d’homme, son insu­lar­ité nour­rie d’excentricités et de ran­don­nées cyclistes. Les pho­tos d’un Cloud Rock bar­bu ressur­gis­sant du passé en par­al­lèle de ce vis­age vieil­li représen­tent donc un esprit con­servé. Or, le fils et réal­isa­teur, par la voix-off, casse rapi­de­ment toute ten­dresse que pour­rait exercer une telle dis­po­si­tion d’esprit. Par le réc­it de son enfance passée sans père, les entre­tiens réal­isés avec l’entourage famil­iale, Kaleo La Belle mar­que ses dis­tances. Au détour d’une ren­con­tre (le beau-frère du réal­isa­teur lit­térale­ment per­ché par des champignons pris très tôt dans sa jeunesse avec son père), on ver­ra com­ment l’ir­re­spon­s­abil­ité de Cloud Rock a entraîné, der­rière elle, des dégâts col­latéraux.

Riche est donc le sujet d’un tel doc­u­men­taire. Or, on pour­rait émet­tre quelques juge­ments sur la manière dont Kaleo La Belle décline ses inter­roga­toires et use de sa posi­tion de filmeur. Sa vision des choses (dif­fi­cile­ment péné­tra­ble) a sou­vent ten­dance ici à rejouer un côté inquisi­teur qui pour­ra lass­er. Face à cela, le père ne tombe, lui, jamais dans le pan­neau qu’il lui tend et, avec un sacré mélange de sincérité et d’hypocrisie, expose ses argu­ments en faveur d’une exis­tence indépen­dante. Et c’est finale­ment dans cette dou­ble con­fronta­tion, où cha­cun porte ses ressen­ti­ments, que le film soulève ses meilleures ques­tions. Enfin, s’il a pour sujet les rela­tions père-fils, Cloud Rock est aus­si une char­mante vis­ite de la géo­gra­phie améri­caine. Ain­si, lorsque à l’aube, la balade cycliste reprend, le réal­isa­teur soigne des cap­tures en phase avec l’esprit nar­co­tique, sous influ­ences, de son père. Caméra embar­quée sur le bitume, plans sur des falais­es décimées ou tour­bil­lon­nant vers la cime des arbres, tout ici est admirable­ment ren­du et sus­pendu à l’écho planant des com­po­si­tions pas­torales de Suf­jan Stevens. Jusqu’à cette con­clu­sion, une pho­to sonore, drôle et touchante.

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