Plus jamais peur

Plus jamais peur

de Mourad ben Cheikh

  • Plus jamais peur
  • (La Khaoufa Baada Al'Yaoum)
  • Tunisie2011
  • Réalisation : Mourad ben Cheikh
  • Image : Hatem Nechi, Mehdi Bouhlal, Lassaad Hajji
  • Son : Mohsen Feriji, Walid Ouerghi, Chokri Marzouk
  • Montage : Pascale Chavance, Imen Abdelberi
  • Musique : Kais Sellami
  • Producteur(s) : Habib Attia
  • Production : Cinetelefilms, avec le soutien du ministère de la culture tunisien et la participation d'Al Jazeera Documentary Channel
  • Distributeur : KMBO
  • Date de sortie : 5 octobre 2011
  • Durée : 1h14

Plus jamais peur

de Mourad ben Cheikh

Notes sur la révolte tunisienne


Notes sur la révolte tunisienne

Com­ment témoign­er d’un mou­ve­ment his­torique en faisant œuvre de ciné­ma ? Avec Plus jamais peur, Mourad ben Cheikh livre davan­tage une balade jour­nal­is­tique sur la révolte tunisi­enne de ce début d’année qu’il fait œuvre de ciné­ma. L’urgence se sub­stitue à l’analyse, sans néan­moins altér­er totale­ment la force de cer­tains témoignages.

La révolte pop­u­laire tunisi­enne qui a fait chuter le régime de Ben Ali le 14 jan­vi­er 2011, qu’on a nom­mée « révo­lu­tion du jas­min » a don­né lieu à une mul­ti­tude de films, ama­teurs, pro­fes­sion­nels, d’animation, d’école, en vidéo ou sur télé­phones mobiles. Une libéra­tion de l’expression d’un ciné­ma qui a déjà une his­toire. Il y a eu Laïc­ité Inch’Allah, dont l’auteur, Nadia El Fani, a été men­acée par des inté­gristes religieux, dont le tour­nage avait débuté en plein ramadan 2010 pour pren­dre ensuite le virage de la révolte, au tour­nant 2011. Dernière­ment, le ciné­ma parisien La Clef, dont la pro­gram­ma­tion a tou­jours mis en avant un cer­tain ciné­ma mil­i­tant, organ­i­sait « Le print­emps des ciné­mas arabes », où l’on a pu notam­ment décou­vrir cet éton­nant Vibra­tions, court-métrage de Farah Khadar, fresque épique d’un frag­ment de la révo­lu­tion tunisi­enne sous forme de vibra­tions per­cep­tives, con­tem­pla­tives et sonores. Ou le réjouis­sant film d’animation Le Mur, de Rafik et Aymen Omrani, et d’autres encore.

Par­mi cette avalanche de films de qual­ité iné­gale, Plus jamais peur, de Mourad ben Cheikh, fait avant tout fig­ure de balade, voire de notes sur la révo­lu­tion, davan­tage que de « film de ciné­ma ». Filmé dans l’urgence d’un regard « à chaud », il est plus l’œuvre d’un reporter à l’anglo-saxonne, priv­ilé­giant les faits et les témoignages, que d’un « cinéaste ana­lyste ». L’auteur mêle allé­gre­ment images de man­i­fes­ta­tions ponc­tuées par le désor­mais fameux « Dégage ! » et témoignages du malaise des Tunisiens. Au tra­vail sur des archives audio­vi­suelles trop fraîch­es pour les exploiter avec suff­isam­ment de recul, le réal­isa­teur préfère l’observation du mou­ve­ment, dans l’œil même de ses acteurs. Plus jamais peur s’apparente ain­si à une « mon­stra­tion » de la révo­lu­tion, mais aus­si à un espace de parole non dénué d’intérêt. La mise en mot d’un ras-le-bol joue sur deux tableaux : l’urgence de la néces­sité, avec ces bouts de débat pris au vol dans la rue, où l’on entend, par exem­ple, une com­para­i­son entre Hitler et Ben Ali, mais aus­si sur le choix de témoins par­ti­c­uliers, vis­ages de l’avènement de la démoc­ra­tie. Ain­si de Rad­hia Nas­raoui, avo­cate acharnée des droits de l’homme, prési­dente de l’organisation de lutte con­tre la tor­ture, qui livre une fine analyse du pour­risse­ment du régime de Ben Ali. Cette fig­ure, choisie délibéré­ment par le réal­isa­teur, tout comme celle du jour­nal­iste indépen­dant ou de la blogueuse, donne au film un car­ac­tère doc­u­men­taire plus intéres­sant que ses images déjà plus inédites.

Si Plus jamais peur peut, heureuse­ment à de rares moments, pâtir d’un ton mal­adroite­ment lar­moy­ant, il fait mon­tre d’un mon­tage intel­li­gent. Ain­si, ce pathé­tique « Je vous ai com­pris » du dernier dis­cours de Ben Ali, certes plus sym­bol­ique qu’analytique, vient s’intercaler aux images des mou­ve­ments de rue pour livr­er à l’écran toute l’absurdité d’un prési­dent devenu mar­i­on­nette vide. En dernier ressort, à défaut de l’élever réelle­ment au rang d’œuvre ciné­matographique, un per­son­nage per­met au film de pren­dre un peu de hau­teur : cet ancien pro­fesseur en séance d’art thérapie avec une psy­cho­logue, « fou » pro­duit de la défunte dic­tature, rap­proche le film d’une thérapie, d’une cure poli­tique presque, qui aurait ren­du le film tout autre s’il s’était tenu à cet angle.

En défini­tive, si de l’urgence de filmer un retourne­ment poli­tique aus­si puis­sant se dégage une force indé­ni­able, on peut légitime­ment se pos­er la ques­tion de la sor­tie en salles de Plus jamais peur. Film décidé et tourné au rythme des man­i­fes­ta­tions par un réal­isa­teur qui a certes déjà une expéri­ence de doc­u­men­tariste, il est pro­duit par Cinétélé­films ; cette impor­tante société tunisi­enne de pro­duc­tion audio­vi­suelle a à son act­if plusieurs clas­siques du ciné­ma arabe tels que Hal­faouine, l’enfant des ter­rass­es (Férid Boughedir, 1990) mais aus­si des films de télévi­sion. La pro­jec­tion de Plus jamais peur en séance spé­ciale sur la Croisette, cou­plé à un autre film sur les révoltes arabes, égyp­tien celui-ci, 18 jours, s’apparente davan­tage à un « acte mil­i­tant » de la part du fes­ti­val qu’à la volon­té de faire décou­vrir un auteur de ciné­ma. Les salles qui dis­tribuent le film à par­tir d’aujourd’hui auront suivi cette logique.

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