Notre Paradis

Notre Paradis

de Gaël Morel

  • Notre Paradis
  • France2011
  • Réalisation : Gaël Morel
  • Scénario : Gaël Morel
  • Image : Nicolas Dixmier
  • Montage : Catherine Schwartz
  • Musique : Camille Rocailleux
  • Producteur(s) : Paulo Branco
  • Interprétation : Stéphane Rideau (Vassili), Dimitri Durdaine (Angelo), Béatrice Dalle (Anna), Jean-Christophe Bouvet (1er client), Didier Flamand (Victor)...
  • Distributeur : Alfama Films
  • Date de sortie : 28 septembre 2011
  • Durée : 2h02

Notre Paradis

de Gaël Morel

J'embrasse plus


J'embrasse plus

Après avoir filmé Cather­ine Deneuve sur fond de deuil, Gaël Morel retrou­ve Stéphane Rideau et Béa­trice Dalle pour une relec­ture gay de Bon­nie and Clyde. Film à la noirceur assumée, Notre Par­adis lorgne vers le ciné­ma homo des années 1980, non sans ambiva­lence. Mais si, comme sou­vent chez Morel, le trait est par­fois for­cé ou mal­adroit, le film offre de belles scènes et per­met de révéler un jeune acteur, Dim­itri Dur­daine, éton­nant dans un rôle plutôt casse-gueule.

L’appréhension du ciné­ma de Gaël Morel a tou­jours été com­plexe. Vic­time du syn­drome Antoine Doinel, le réal­isa­teur reste, qu’on le veuille ou non, rat­taché à la fig­ure tutélaire d’André Téch­iné qui l’a révélé dans Les Roseaux sauvages. Sa fil­mo­gra­phie s’est ain­si con­stru­ite dans cette ambiva­lence con­stante entre l’inscription (délibérée ou non) dans la fil­i­a­tion du père et une volon­té d’émancipation effron­tée. Iné­gal, son ciné­ma a au moins le mérite de la sincérité et surtout un don pour esthé­tis­er les corps mas­culins. (Le Clan en était le meilleur exem­ple et les garçons sont tou­jours aus­si dénudés dans ce nou­veau film). Moins grand pub­lic qu’Après lui (avec Cather­ine Deneuve) ou New Wave (télé­film dif­fusé sur Arte), Notre Par­adis est un retour aux sources du ciné­ma homo des années 1980, celui du Téch­iné péri­ode Jacques Nolot (J’embrasse pas). Une époque où l’homo était un « homme blessé » qui se pros­titue et vient hanter les lieux de dragues en extérieur. Dans une trame qui nous emmène de l’enfer du Paris noc­turne au sem­blant de par­adis enneigé d’un chalet de haute mon­tagne, nous suiv­ons ain­si les dérives de deux amants crim­inels aux « vies brûlées ». Vas­sili (Stéphane Rideau), 33 ans comme le Christ, voit sa car­rière de pros­ti­tué déclin­er. Un soir, au bois de Boulogne, il recueille un jeune homme (Dim­itri Dur­daine) qui s’est fait tabass­er. Cet ange déchu, il décide juste­ment de le rebap­tis­er Ange­lo. Devenus amants, les deux hommes se pros­tituent ensem­ble et devi­en­nent de plus en plus impi­toy­ables avec leurs clients, jusqu’à avoir des pul­sions crim­inelles. Par peur des repré­sailles, ils fuient la cap­i­tale et trou­vent refuge auprès d’un autre ange noir, Anna (Béa­trice Dalle), mère céli­bataire et amie de Vas­sili. Cet unique per­son­nage féminin du film parvient à trou­ver sa place au sein du duo. Il faut dire que Béa­trice Dalle y est pour beau­coup dans cette fac­ulté à mêler grâce, douceur vir­ile et fêlures de l’écorchée vive.

Tourné dans l’urgence et avec une économie de moyens, Notre Par­adis n’est certes pas exempt d’une cer­taine com­plai­sance dans le glauque gra­tu­it. En témoignent, par exem­ple, ce moment où Ange­lo va voir un médecin qui, sous cou­vert de l’examiner, finit par lui faire une radio­scopie, ou encore le fétichisme pronon­cé de cer­tains clients. Appelons cela des tics de cinéaste. Mais ces séquences, qui n’apportent pas grand-chose au film, risquent de don­ner de l’eau au moulin à ses détracteurs et rebuter le spec­ta­teur peu aguer­ri. Plus réussie est la ren­con­tre char­nelle entre les deux garçons et Béa­trice Dalle ou se dégage un savant dosage de poésie et de car­ac­tère sul­fureux. Pour­tant der­rière ces défauts et quelques mal­adress­es, Gaël Morel est capa­ble de nous offrir de très belles scènes grâce à la direc­tion de ses trois acteurs prin­ci­paux et une belle util­i­sa­tion de la musique. La trame, plus solide qu’à l’habitude, porte aus­si en fil­igrane des réflex­ions intéres­santes, notam­ment sur le vieil­lisse­ment. Cette prob­lé­ma­tique est amenée dès la scène d’ouverture où se con­fron­tent de manière habile deux généra­tions d’acteurs. Jean-Christophe Bou­vet – fig­ure emblé­ma­tique du ciné­ma de Vec­chiali, Téch­iné ou Guiguet – et Stéphane Rideau – icône depuis Les Roseaux sauvages et qui tra­verse aus­si l’œuvre de Gaël Morel comme un fil rouge. Aux répliques cinglantes de Bou­vet sur le « vieil­lir gay » répond le silence de Stéphane Rideau, trente­naire encore beau gosse mais déjà men­acé par l’arrivée d’une nou­velle généra­tion incar­née par Ange­lo. Ces ques­tion­nements se décli­nent tout au long du film, non sans véhiculer un con­stat amer (que l’on peut juger con­testable) où toute rela­tion de cou­ple se présente sur le mode client/prostitué. Et c’est curieuse­ment le per­son­nage le plus jeune du film, le fils de Béa­trice Dalle, qui vient met­tre un peu d’ordre et de morale. Jeune garçon qui vit dans les jupes de sa mère, il est com­plète­ment fasciné par Vas­sili et Ange­lo, jusqu’au moment où il devient témoin de leurs agisse­ments meur­tri­ers, ce qui leur sera fatal.

Il est clair que Notre Par­adis fera aus­si grin­cer des dents les par­ti­sans d’une image pos­i­tive de l’homosexualité. Ces derniers risquent de n’y voir qu’une vision rétro­grade et clichée. Le fait que les des­seins crim­inels des per­son­nages ne soient jamais réelle­ment explic­ités n’aide en rien. Gaël Morel refuse, en effet, de charg­er en psy­cholo­gie Vas­sili et Ange­lo. Il les prend dans l’immédiateté de l’action sans les inscrire dans un passé qui viendrait ratio­nalis­er leurs gestes. En ce sens, il a trou­vé en Dim­itri Dur­daine l’acteur par­fait pour traduire la spon­tanéité et la fougue d’Angelo. Tel une réminis­cence de Manuel Blanc, il est sans con­teste la révéla­tion du film ! Pour­tant, il serait faux de pren­dre Notre Par­adis comme un film social ou mil­i­tant. L’inspiration vin­tage du ciné­ma gay des années 1980 est plus util­isée comme une référence esthé­tique (le blou­son en cuir de Stéphane Rideau par exem­ple sem­ble tout droit sor­ti du clip Car­go de nuit), comme on ferait référence à la Nou­velle Vague en reprenant des codes visuels ou des thé­ma­tiques. C’est aus­si et surtout pour le réal­isa­teur, une réponse rad­i­cale à l’image que la fic­tion actuelle pro­pose des homos, image qu’il juge trop policée. Dans cette optique d’un ciné­ma pure­ment romanesque, pourquoi des gays ne pour­raient-ils pas être crim­inels ? De fait, même sans adhér­er com­plète­ment à l’ambiance du film, Notre Par­adis reste cohérent dans ces par­tis pris et son esthé­tique. On pour­ra égale­ment saluer que de tels pro­jets, pas for­cé­ment com­mer­ci­aux ou grand pub­lic, puis­sent encore trou­ver leur place dans la pro­duc­tion « main­stream » française.

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