Et maintenant, on va où ?

Et maintenant, on va où ?

de Nadine Labaki

  • Et maintenant, on va où ?
  • France, Liban2011
  • Réalisation : Nadine Labaki
  • Scénario : Nadine Labaki, Jihad Hojeily, Rodney el-Haddad
  • Image : Christophe Offenstein
  • Montage : Véronique Lange
  • Musique : Khaled Mouzannar
  • Producteur(s) : Anne-Dominique Toussaint
  • Interprétation : Claude Msawbaa (Takla), Leyla Fouad (Afaf), Antoinette Noufaily (Saydeh), Nadine Labaki (Amale), Julian Farhat (Rabih)
  • Date de sortie : 14 septembre 2011
  • Durée : 1h50

Et maintenant, on va où ?

de Nadine Labaki

La tête dans le guidon


La tête dans le guidon

Auréolée d’un suc­cès sur­prise à la sor­tie de Caramel, la cinéaste libanaise Nadine Laba­ki pro­pose une nou­velle fable vague­ment fémin­iste où la sol­i­dar­ité est érigée comme valeur-rem­part con­tre les dérives guer­rières de ses conci­toyens. Le résul­tat, pro­pre mais sans aucun charme, mise sur un exo­tisme un peu toc, lais­sant éclater un dis­cours vague­ment lénifi­ant sur l’ab­sur­dité des con­flits religieux.

Repar­ti avec le Prix Œcuménique au dernier fes­ti­val de Cannes où il était présen­té dans la sélec­tion Un Cer­tain Regard, le sec­ond film de Nadine Laba­ki aurait pu être une agréable sur­prise. Qua­tre ans après le suc­cès plané­taire de Caramel, fable inof­fen­sive per­due quelque part entre Vénus Beauté (Insti­tut) et Femmes au bord de la crise de nerfs, on aurait pu espér­er que la jeune réal­isatrice gagne en matu­rité et prenne un peu plus à bras le corps ses sujets, osant enfin se débar­rass­er de cette ten­dance à la vignette au charme totale­ment asep­tisé. Évidem­ment, il ne faut pas se mépren­dre et bien com­pren­dre que la volon­té de Laba­ki n’est cer­taine­ment pas de faire des films tels que Dans les champs de bataille de Danielle Arbid (autre cinéaste libanaise), mais bien d’af­firmer un style et un ton dans le traite­ment de ces sujets. Cher­chant par tous les moyens pos­si­bles à ren­dre son film séduisant (couleurs flam­boy­antes, pho­togra­phie léchée) – ce qui rend assez rapi­de­ment l’ob­jet sus­pect –, la réal­isatrice revendique l’al­lé­gorie pour faire pass­er – en douceur – des mes­sages poli­tiques. La guerre n’ex­iste donc qu’en hors-champ et la société civile n’est définie que par des arché­types con­fort­a­bles qui évi­tent toute remise en ques­tion des repères tra­di­tion­nels.

La scène d’ou­ver­ture donne le ton : un cortège de femmes toutes habil­lées en noir se dirige vers un cimetière pour hon­or­er la mémoire de leurs maris et fils dis­parus. Une fois arrivé sur place, le groupe se scinde en deux : les musul­mans d’un côté, les chré­tiens de l’autre. Nul besoin d’at­ten­dre davan­tage pour com­pren­dre rapi­de­ment l’in­ten­tion de Laba­ki : à tra­vers ce groupe de femmes sol­idaires, c’est l’ab­sur­dité des con­flits religieux qui est ici dénon­cée, con­damnant les veuves et mères éplorées à une sorte de point de non-retour. Mais voilà, dès les pre­mières images, quelque chose chif­fonne : toutes ces femmes sont belles, por­tent leur deuil avec une dig­nité très ciné­matographique et la sym­bol­ique est bien lour­daude. La suite n’est mal­heureuse­ment pas plus sub­tile. En près de deux heures, la cinéaste s’épuise à dessin­er des sit­u­a­tions au cours desquelles la gente fémi­nine, for­cé­ment plus humaine que le sexe fort essen­tielle­ment com­posé de rus­tres et de benêts, va user de tous les strat­a­gèmes pour désamorcer les con­flits religieux, tou­jours latents au sein de la com­mu­nauté vil­la­geoise : fil­trage des nou­velles du con­flit, saccage de la seule télévi­sion, dis­sim­u­la­tion des relents d’in­tolérance, tous les pré­texte sont bons pour tenir le con­flit religieux loin du groupe, quitte à le réduire à une sorte d’ab­strac­tion, jusqu’à ce qu’un point-lim­ite soit atteint, bien évidem­ment…

Certes, Nadine Laba­ki a au moins le mérite de ne pas suc­comber aux sirènes d’un mis­éra­bil­isme que l’on trou­ve un peu trop fréquem­ment dans les films estampil­lés world où il est sou­vent ques­tion de mon­tr­er que les plus déshérités savent mal­gré tout rester dignes. À cela, elle préfère dépein­dre un micro­cosme utopique où la fan­taisie et l’ab­surde pré­domi­nent comme autant de moyens d’au­todéfense face à la cru­auté de la guerre. Seule­ment, rien ne tient vrai­ment la route : les scènes-cultes du film (les vil­la­geois regar­dant un film com­prenant une scène éro­tique, la femme du maire pré­ten­du­ment pos­sédée par la Vierge, etc.) tombent toutes à l’eau. La faib­lesse d’écri­t­ure des dia­logues, le sur-jeu des acteurs et des actri­ces et l’in­ca­pac­ité chronique de la réal­i­sa­tion à tran­scen­der la réal­ité sont autant de hand­i­caps qui ne per­me­t­tent jamais à Et main­tenant, on va où ? d’être autre chose qu’une fable lour­de­ment démon­stra­tive où le déco­rum trahit les inten­tions d’une réal­isatrice en manque d’au­dace et/ou de courage pour pren­dre véri­ta­ble­ment en main son sujet. L’es­sai est donc loin d’être trans­for­mé.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

Capharnaüm
Capharnaüm
Capharnaüm
Capharnaüm
Caramel
Caramel