Blackthorn

Blackthorn

de Mateo Gil

  • Blackthorn
  • France, États-Unis, Espagne, Bolivie2011
  • Réalisation : Mateo Gil
  • Scénario : Miguel Barros
  • Image : Juan Ruiz Anchía
  • Montage : David Gallart
  • Musique : Lucio Godoy
  • Producteur(s) : Ibón Cormenzana, Andrés Santana, Jérôme Vidal, Ignasi Estapé Olivella
  • Interprétation : Sam Shepard (James Blackthorn alias Butch Cassidy), Eduardo Noriega (Eduardo), Stephen Rea (Mackinley), Magaly Solier (Yana), Nikolaj Coster-Waldau (Cassidy jeune), Padraic Delaney (Sundance Kid), Daniel Aguirre (Ivan), Dominique McElligott (Etta Place), Luis Aduviri...
  • Distributeur : Bac Films
  • Date de sortie : 31 août 2011
  • Durée : 1h32

Blackthorn

de Mateo Gil

Bolivian Rhapsody


Bolivian Rhapsody

Ébou­rif­fant pro­jet autour de la dernière chevauchée (fic­tive) d’un mythe améri­cain (Butch Cas­sidy) incar­né par un autre mythe améri­cain (Sam Shep­ard), la copro­duc­tion inter­na­tionale de Mateo Gil déçoit, tant le réal­isa­teur espag­nol échoue à faire pass­er le souf­fle espéré, en dépit du mag­nétisme de son acteur.

Butch Cas­sidy est un mythe – il en a la per­sis­tance. Celui, solaire, de l’Ouest améri­cain fin de siè­cle et de ses fig­ures de pis­toleros big­ger than life au rang desquels Cas­sidy prend place en tant que gen­tle­man. Sam Shep­ard est bien autre chose qu’un acteur ou une “gueule” – une icône, dont l’œuvre et le par­cours (des Moissons du ciel à Silent Tongue, côté ciné­ma) font corps avec la mytholo­gie nationale au point que ce cav­a­lier émérite l’incarne peut-être mieux que quiconque (Wen­ders n’a pas oublié de s’en servir pour son Don’t Come Knock­ing[ref]Avec cette habile récur­siv­ité qui con­siste à faire jouer au cow-boy Shep­ard un acteur de westerns.[/ref]).

Naturelle­ment, l’idée ne pou­vait que séduire de faire inter­préter au sec­ond une vari­a­tion sur la (sur)vie du pre­mier, rescapé de sa pro­pre légende, vénérable bur­iné sub­sis­tant sur les plateaux boliviens selon une hypothèse aus­si romanesque que biographique. Mieux, elle ouvrait sur l’épique, lais­sant poindre une saveur de con­ti­nent per­du. Il y avait là comme une promesse pour le spec­ta­teur des années 2010, celle d’un Assas­si­nat de Jesse James (avec déjà Shep­ard) rehaussé d’une touche Appaloosa, d’un ambitieux west­ern d’au­teur adjoignant l’âpreté et la dis­tance au pou­voir de fas­ci­na­tion, dans un cadre exo­tique et une époque “tar­dive” (fin des années 1920). Alors si un grand film com­mence par une grande idée, Black­thorn est au moins l’esquisse d’un grand film, quelle que soit la dimen­sion de sa pro­duc­tion. On ne peut que regret­ter ensuite qu’il ne soit pas plus, et que Mateo Gil (le scé­nar­iste préféré d’A­menábar), en défini­tive engagé dans une démarche inverse à celle d’Andrew Dominik, se situe dans un genre (revenu à la mode entre-temps) sans réelle­ment s’y inscrire, se référant à Peck­in­pah plus qu’à John Ford tout en agis­sant un peu comme si Impi­toy­able, Open Range ou cer­tains “néo-west­erns” type The Propo­si­tion n’étaient pas passés par là depuis.

Dans une Bolivie qui sera plus tard le cadre d’un autre baroud mythique (celui du Che), voici donc Butch Cas­sidy devenu James Black­thorn, éleveur yan­kee au pays des Incas, esseulé dans un siè­cle qui s’est pour­suivi sans lui, occupé depuis sa “pre­mière mort” vingt ans plus tôt à taire sa présence au monde, tout en écrivant à ce qui pour­rait être un fils. Alors qu’il s’apprête à repren­dre enfin le chemin du pays natal, il croise la route d’un fuyard espag­nol incar­né par Eduar­do Nor­ie­ga, lequel l’entraîne mal­gré lui dans une dernière chevauchée à tra­vers des paysages andins d’une beauté sai­sis­sante ; le tout entre deux flash­backs péri­ode Sun­dance Kid/Etta Place et cav­ale sud-améri­caine post-Wild Bunch, pas tou­jours très néces­saires ni très habile­ment posés sur le fil nar­ratif – Gil a d’ailleurs déclaré avoir mod­i­fié leur dis­po­si­tion jusqu’au tout dernier moment.

Par­ti sur place trois mois avant tout le monde pour entr­er dans la peau de ce héros vieil­lis­sant, homme de principes égaré dans une moder­nité équiv­oque, Sam Shep­ard s’impose sans sur­prise comme le point de force du film, un peu comme Jeff Bridges était dernière­ment celui (ver­sion bur­lesque) du plaisant west­ern des Coen. Là s’arrête la com­para­i­son, puisque der­rière la caméra Mateo Gil se mon­tre bien trop laborieux pour arracher son réc­it à une forme d’ânonnement, et pas plus heureux dans sa direc­tion d’acteurs. Shep­ard n’en ayant guère besoin, on pense ici à l’autre “Amenábar chico” de l’aventure, un Nor­ie­ga en souf­france, ter­ri­ble­ment incon­sis­tant. Souf­france aus­si pour (le par ailleurs admirable) Stephen Rea, qui sur­joue l’épave en détec­tive Mackin­ley dont la psy­cholo­gie grince de partout, pas à son avan­tage dans la peau de ce chien de chas­se Pinker­ton ramol­li dont les voltes (pour­tant pas improb­a­bles dans l’absolu) pâtis­sent d’une cer­taine invraisem­blance. À sa décharge, l’Irlandais n’est pas aidé dans ce domaine par le choix du réal­isa­teur de l’employer dans les flash­backs aus­si bien que dans le présent de l’histoire nar­rée ; sans jouer le pisse-froid pinailleur, un Rea qui ne bouge pas quand, pen­dant ce temps, Cas­sidy passe de la fougue de Niko­laj Coster-Wal­dau à la matu­rité du grand Sam, ça coince un peu – dis­ons que l’al­cool con­serve.

Cette dernière épopée est donc han­tée plus qu’habitée par ceux que croise Blackthorn/Cassidy, fan­tômes aux com­porte­ments erra­tiques. Les rebondisse­ments ou inflex­ions de l’histoire indif­fèrent légère­ment, jusqu’au twist (car il y en a un), qui sent son scé­nar­iste, se dit-on… Pour le coup, Gil a ici délégué l’écriture, mais il n’en reste pas moins que cet excel­lent auteur de ciné­ma con­firme qu’il n’est pour l’in­stant pas un grand met­teur en images. Le réc­it manque d’intensité, d’acmés, comme s’il était essen­tielle­ment con­sti­tué de ces temps faibles qui n’en sont d’habitude que les néces­saires inter­valles. Rien d’infamant, aucune bour­sou­flure ou faute de goût fla­grante dans ses options de mise en scène, mal­gré quelques souligne­ments appuyés (Cas­sidy toisant une auto­mo­bile, soit le choc d’une légende et du monde mod­erne : pas une mau­vaise idée en soi, seule­ment une occa­sion ratée de plus). Mais on ressent si net­te­ment ce qu’une réal­i­sa­tion moins appliquée, plus assurée et inspirée, aurait pu faire d’une telle his­toire, d’où ne fil­trent que les émo­tions que Sam Shep­ard parvient tout de même à com­mu­ni­quer.

Enten­dons-nous : le cinéaste espag­nol est tout sauf un man­chot. Black­thorn est parsemé de somptueux plans et panora­mas de la vraie Bolivie, de la Cordil­lère des Andes, en Ciné­maS­cope comme il se doit – cinégénie des paysages rehaussée par une très belle pho­to et un judi­cieux découpage de l’espace. Seule­ment la légende – ou plutôt sa mise en musique – per­siste à man­quer d’ampleur. Est-ce parce que l’approche se veut par­ti­c­ulière­ment réaliste[ref]Sergio Leone a beau avoir tourné en Espagne, nulle réminis­cence de baroque spaghet­ti ou de “west­ern européen” chez l’Ibère.[/ref], voire sociale ? La Dernière Piste (avec son drôle de for­mat 4:3) ne man­quait pas de souf­fle et d’en­voûte­ment. Puis, gen­res et con­textes mis à part, dans son intéres­sante bien qu’an­nexe pein­ture ethno-sociologique[ref]Le côté Arthur Penn de la chose, dans le con­texte conquistadors/Amérindiens.[/ref], à laque­lle s’ajoute pour jus­ti­fi­er la com­para­i­son la présence au cast­ing d’un autre frère Adu­viri (Luis de son prénom) en irré­ductible indigène, Black­thorn fait finale­ment moins fort que le récent Même la pluie.

Évolu­ant dans l’ombre dou­ble des films de George Roy Hill (dont il veut s’abstraire) et de Sam Peck­in­pah (Horde sauvage dont il aspire à se rap­procher), Mateo Gil ne parvient pas, en s’éloignant du charme et du dynamisme juvénile du pre­mier, à rejoin­dre la majesté cré­pus­cu­laire du sec­ond. Et quelque chose n’advient pas, qui demeure cepen­dant en puis­sance, comme un témoignage. Ain­si la rel­a­tive défaite du film ne cesse-t-elle pas, comme d’autres aupar­a­vant, d’être intri­g­ante.

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