© Swashbuckler Films
La Flèche brisée

La Flèche brisée

de Delmer Daves

  • La Flèche brisée
  • (Broken Arrow)
  • États-Unis1950
  • Réalisation : Delmer Daves
  • Scénario : Albert Maltz (empruntant le nom de Michael Blankfort)
  • d'après : le roman Blood Brother
  • de : Elliott Arnold
  • Image : Ernest Palmer
  • Décors : Lyle R. Wheeler, Albert Hogsett
  • Costumes : René Hubert, Charles Le Maire
  • Montage : J. Watson Webb Jr
  • Musique : Hugo Friedhofer
  • Producteur(s) : Julian Blaustein
  • Production : 20th Century Fox
  • Interprétation : James Stewart (capitaine Jeffords), Debra Paget (Sonseeahray), Jeff Chandler (Cochise)...
  • Distributeur : Swashbuckler Films
  • Date de sortie : 17 août 2011
  • Durée : 1h33

La Flèche brisée

de Delmer Daves

Nouvel Éden


Nouvel Éden

Réal­isé en 1949, et sor­ti avec un an de retard aux États-Unis, La Flèche brisée mar­que le retour de James Stew­art au west­ern après une dizaine d’an­nées d’éloigne­ment du genre. Si le film est avant tout con­nu pour la prise de posi­tion pro-indi­enne de son scé­nario, le tra­vail de réal­i­sa­tion de Delmer Dav­es n’est aucune­ment à nég­liger : La Flèche brisée reste grâce à eux, des décen­nies après sa sor­tie, un grand film sub­ver­sif.

À la fin du XIXe siè­cle, la guerre fait tou­jours rage entre les indi­ens nat­ifs de la région des Dra­goon Moun­tains, dans la région actuelle entre l’Ari­zona et le nord du Mex­ique. C’est dans ces monts que s’est réfugié le chef indi­en Cochise. Les tribus apach­es sur lesquelles il a autorité, elles, mènent la vie très dure aux colons blancs locaux. Dégoûté de ce qu’il a vu des con­flits entre Indi­ens et Blancs, le cap­i­taine Jef­fords (James Stew­art) va ten­ter de men­er une négo­ci­a­tion pour la paix entre les deux peu­ples. Mais entre les Blancs qui ne voient Cochise et son peu­ple que comme un ramas­sis d’as­sas­sins, et les Indi­ens qui refusent de céder à la coloni­sa­tion blanche, la trêve ne se négo­cie pas sans douleur.

« C’est l’his­toire d’un ter­ri­toire, de ceux qui y vivaient en 1870, et d’un homme dont le nom était Cochise. Il était indi­en – le chef de la tribu apache des Chir­ic­ahua. J’ai pris part à cette his­toire et ce que je m’ap­prête à vous dire advint exacte­ment comme vous allez le voir – le seul change­ment sera que, lorsque les Apach­es par­lent, ils par­leront dans notre langue. Ce qui se pas­sa fait par­tie de l’his­toire de l’Ari­zona et cela com­mença ici, à l’en­droit où vous me voyez chevauch­er. » Ain­si com­mence La Flèche brisée, avec le cap­i­taine Tom Jef­fords (James Stew­art) en voix off, qui met ain­si les choses au point : ce que nous allons voir est une his­toire vraie. Entr­er dans un west­ern avec l’as­sur­ance que l’his­toire en est réelle impli­querait-il que les autres films du genre ne le sont pas ? Ce serait aller trop loin peut-être, mais il est indé­ni­able que La Flèche brisée se démar­que dès son début des his­toires tra­di­tion­nelles du genre, opposant Blancs et Indi­ens. La voix de Stew­art, large­ment présente tout au long du film, ne pos­sède même pas le ton con­quérant que l’on attendrait. C’est la voix d’un homme lassé, mais pas encore revenu suff­isam­ment de tout pour laiss­er mourir devant lui un jeune Apache. Le jeune homme criblé de balles qui se traîne sur le sable, sous les yeux de Jef­fords, attire d’emblée sa sym­pa­thie, surtout parce qu’il est la vic­time sym­bol­ique d’un con­flit que l’on sent devenu insen­sé pour Jef­fords. Qu’est-il advenu du cow-boy con­quérant, de l’homme seul en butte à un monde hos­tile avec pour seuls atouts sa mon­ture, ses armes et le sen­ti­ment pro­fond que la con­quête qu’il mène est juste ?

Jef­fords n’est aucune­ment la fig­ure habituelle du héros de west­ern, sem­ble-t-il. Dés­abusé, prompt à ren­voy­er dos à dos Blancs et Indi­ens, coupables selon lui des mêmes fautes, il pour­rait appa­raître lâche, couard, une fig­ure du traître intéressé. Mais la force du per­son­nage écrit par le scé­nar­iste Albert Maltz est qu’il n’est rien d’autre qu’un héros de west­ern tra­di­tion­nel. Seule­ment, le monde hos­tile auquel il est en butte n’est ni la nature indomp­tée, ni les peu­plades indigènes, mais bien le monde imposé par l’homme blanc, celui d’une exploita­tion éhon­tée d’une terre qui n’est pas sienne. Sa las­si­tude, sa con­science des fautes de ses con­génères ne sont pas sans rap­pel­er les grandes fig­ures de la pro­bité morale face à l’ab­sur­dité du nom­bre que sont les per­son­nages prin­ci­paux des Sen­tiers de la gloire ou de La Ligne rouge. Mais à la dif­férence du colonel Dax et du sol­dat Tel­la, Jef­fords se voit pro­pos­er une échap­pa­toire. C’est ain­si que, reprenant la let­tre des codes du west­ern, La Flèche brisée pro­pose à son pro­tag­o­niste une terre vierge, à con­quérir, une nou­velle place d’où repar­tir : rien moins que l’É­den.

Son­seeahray (Debra Paget), la jeune Indi­enne qu’il ren­con­tre lorsqu’il se rend au camp de Cochise, et dont il tombe amoureux, est non pas l’Ève de cet Éden renou­velé, mais bien la Lilith de cet endroit. Elle est son égal, non sa sub­or­don­née, et celle qui per­met à Jef­fords de faire volte-face dans son chemin vers l’au­tode­struc­tion, tant il est vrai que son geste de se ren­dre chez les Apach­es pour négoci­er pos­sède une véri­ta­ble dimen­sion sui­cidaire. On pour­rait qual­i­fi­er la rela­tion de Son­seeahray et Jef­fors de trop sim­ple, trop évi­dente, mais c’est la grandil­o­quence romanesque de leur sac­ri­fice à tous les deux – puisqu’en accep­tant de s’épouser, ils se con­damnent à une vie de parias – qui fait tout son prix. Sub­ver­tis­sant encore une fois le code du west­ern, qui ravale tra­di­tion­nelle­ment la femme à un rang inférieur même au cheval du héros du genre, le scé­nario de Maltz élève la femme au rang de force expi­a­toire, de la même façon que son séjour chez les Apach­es aura l’ef­fet d’une résur­rec­tion sur Jef­fords. « J’ai cru que tu t’é­cor­chais vif », s’écrit la jeune femme lorsqu’elle aperçoit Tom Jef­fords se ras­ant pour la pre­mière fois : non seule­ment les Indi­ens appa­rais­sent comme plus tolérants, plus enclins au dia­logue, mais encore ils pos­sè­dent la pureté, la can­deur d’a­vant la chute, d’a­vant l’ar­rivée de la bar­barie dans la vie de l’homme européen.

La pho­togra­phie d’Ernest Palmer accom­pa­gne ce sen­ti­ment de pureté : si Debra Paget et Jeff Chan­dler – qui inter­prète d’une façon magis­trale le rôle du chef apache Cochise – ne sont pas nat­ifs améri­cains, le maquil­lage, les tons par­fois out­ranciers des couleurs de l’im­age y pal­lient admirable­ment. De la même façon, un grand soin est accordé aux scènes se déroulant auprès des Indi­ens, quitte à par­fois bris­er le rythme atten­du dans un west­ern (avec notam­ment la très belle scène de la danse le pre­mier soir). À tout pren­dre, La Flèche brisée est avant tout un film tout en lenteur, par­ti­c­ulière­ment pour les scènes se déroulant chez les Indi­ens. Nom­breuses sont, à l’op­posé, les scènes chez les Blancs où les con­fronta­tions virent à l’a­gres­siv­ité. Les regards, les atti­tudes, la mise en scène des lieux mêmes brisent l’har­monie des lignes struc­turelles de l’écran. Chez les Indi­ens, au con­traire, un soin est apporté à l’équili­bre dans l’im­age ren­forçant encore l’im­pres­sion d’as­sis­ter à des scènes sis­es dans un Éden oublié. Ain­si, la mise en scène de l’ar­rivée de Jef­fords chez les Indi­ens est extrême­ment symp­to­ma­tique d’un retourne­ment de valeur : de fig­ure cen­trale du réc­it, le cow-boy devient la proie inquiète d’In­di­ens dont il ressent à peine la présence, pour finir par accéder à l’in­ex­pugnable camp de Cochise. Là, à l’en­trée de ce qui devien­dra pour lui (et pour les Améri­cains, puisque ce faisant, il pose la pre­mière pierre de l’en­trée de l’homme blanc dans cette région) l’en­droit de la renais­sance, Jef­fords appa­raît à l’écran écrasé par la nature : deux piliers de pierre l’en­tourent, un ciel d’un bleu pur l’écrase – lui n’est qu’une four­mi, en regard d’une nature invi­o­lée par le Blanc. Ici, comme ailleurs, l’homme blanc n’est pas le maître qu’il voudrait être, et c’est à la fois l’ap­pren­tis­sage de l’hu­mil­ité et la capac­ité à faire les pre­miers pas vers l’autre qui assureront sa survie. On est alors bien loin des cow-boys uni­vo­ques, mono­lithiques et con­quérants qui sont la tra­di­tion du genre.

On peut reprocher à La Flèche brisée son manque d’ex­ac­ti­tude his­torique, notam­ment en ce qui con­cerne une autre grande fig­ure indi­enne présente dans le film, Geron­i­mo. Le doute est légitime­ment per­mis quant au fait que celui-ci n’ait été qu’un chien fou arro­gant. De la même façon, Cochise reste une fig­ure très idéal­isée du « bon sauvage », du sauvage tolérant – mais peu importe, finale­ment. La Flèche brisée n’est pas un film sur la véri­ta­ble his­toire des Indi­ens, mais plutôt sur la véri­ta­ble his­toire des Blancs qui les com­bat­tirent. Que les Indi­ens soient dess­inés à grands traits peut-être vu comme l’ex­pi­a­tion des por­traits de sauvages san­guinaires aux­quels ils étaient aupar­a­vant habitués. Le slo­gan du film, à l’époque de sa sor­tie aux États-Unis, dis­ait : « Le ciné­ma peut être fier de ce film… Aujour­d’hui… Demain… À une généra­tion de nous… » Ne s’ac­corder avec cette affir­ma­tion que parce que l’his­toire de Son­seeahray et de Tom Jef­fords est boulever­sante serait facile, et ce serait surtout oubli­er l’hymne à la tolérance et à l’hu­mil­ité que La Flèche brisée adres­sait à l’Amérique d’alors, où il était tou­jours de bon ton de con­sid­ér­er tout ce qui n’é­tait pas W.A.S.P. comme une sous-human­ité. Le fait qu’Al­bert Maltz, scé­nar­iste du film, ait été à ce moment-là déjà présent sur la liste noire du mac­carthysme est prob­a­ble­ment une preuve suff­isante de la sub­ver­sion latente qui baigne La Flèche brisée.

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