© Diaphana Films
Mike

Mike

de Lars Blumers

  • Mike
  • France2010
  • Réalisation : Lars Blumers
  • Scénario : Lars Blumers, Laurent Tirard, Grégoire Vigneron
  • Image : Laurent Tangy
  • Décors : Alex Vivet
  • Son : Aline Huber, Valérie Deloof
  • Montage : Laurence Bawedin
  • Musique : 1973 (Thibaut Barbillon, Jérôme Plasseraud)
  • Producteur(s) : Raphaël Carassic
  • Interprétation : Marc-André Grondin (Mike), Christa Théret (Sandy), Éric Elmosnino (Heinz), Olivier Barthélémy (Fred), Mounir Aït-Hamou (JC), Dominique Thomas (Richard)...
  • Distributeur : Diaphana
  • Date de sortie : 22 juin 2011
  • Durée : 1h26

Mike

de Lars Blumers

Il faut bien se conduire


Il faut bien se conduire

Dans un vil­lage calme qui fait l’angle entre la Suisse, la France et l’Allemagne, Mike et ses copains tuent le temps comme ils peu­vent, et ne peu­vent pas grand-chose. Un film de los­er de plus, assez réus­si pour se détach­er de cette éti­quette en vogue.

Il est devenu l’objet d’un genre qu’on trou­ve par­ti­c­ulière­ment dévelop­pé sur les éten­dues gris­es et les frich­es indus­trielles des Flan­dres et du Nord de la France, il sem­ble y pour­suiv­re la poli­tique des paysages en déliques­cence : con­stater avec hébé­tude son iniq­ui­té et son absence de but. On lui trou­ve des cousins plus au nord, vio­lents en Angleterre, sen­si­bles à la magie dans les pays nordiques, rongés par l’obsession de réus­sir leur vie aux États-Unis. Tous parta­gent les car­ac­téris­tiques com­munes d’être jeunes (jusqu’à 40 ans), sans ambi­tion, dans un dés­espérant milieu (ni bêtes ni bril­lants, ni beaux ni moches, ni méchants ni gen­tils), tous dans l’absolu creux de la vague des engage­ments qui ont fait vivre leurs par­ents. Le los­er est devenu un sujet d’étude prépondérant pour le ciné­ma occi­den­tal, par­ti­c­ulière­ment en Europe.

C’est en con­séquence avec une cer­taine las­si­tude que le spec­ta­teur de films du milieu (dans le sens économique et artis­tique du terme), se dirige vers les pro­jec­tions d’œuvres annon­cées douces amères, absur­des et décalées, un réal­isme poé­tique du XXIe siè­cle, une dépres­sion acidulée. Qui est le plus blasé, du spec­ta­teur ou du ciné­ma ? Même agré­men­té de pas mal de folie comme Robert Mitchum est mort, ce ciné­ma de l’« a‑conviction » finit mal­gré tout générale­ment lisse et vite oublié. La nou­veauté déjà anci­enne était de réé­val­uer le los­er en héros pos­si­ble, mais ce ciné­ma parvient trop rarement à dépass­er le mimétisme de son objet.

C’est dans cet état d’esprit mor­bide que nous nous ren­dions voir Mike, dont le réc­it se situe à Kem­bs, vil­lage-fron­tière entre la Suisse, la France et l’Allemagne. Une voix off laconique nous apprend que les jeunes s’y ennuient, qu’il n’y a rien à y faire, surtout sans argent. Pour un temps, le film colle à son appréhen­sion. Les jeunes glan­des, les vieux rado­tent, les adultes vaque­nt à des travaux flous avec la tristesse française, la droi­ture alle­mande et la placid­ité suisse. Cliché ? Pas réelle­ment parce que le jeune réal­isa­teur Lars Blumer dépasse la car­i­ca­ture géo­graphique pour trans­former l’intégralité des habi­tants du lieu en purs auto­mates. La dif­férence est mai­gre mais a une con­séquence notable : le ridicule de leurs occu­pa­tions les rend plus attachants que fous ou idiots. Elle prou­ve un fait impor­tant : Lars Blum­mer respecte ses per­son­nages (et les per­son­nes dont s’inspire le film) au-delà de leur incon­gruité. Là où sou­vent le los­er est défi­ni par les win­ners qui l’entourent, à Kem­bs per­son­ne ne vient rat­trap­er l’autre, la société est nivelée du sol au pla­fond, d’où l’impression d’un monde par­al­lèle déréglé mais cohérent.

Mike n’a qu’un plaisir : il aime con­duire, et plutôt que de pass­er le per­mis, préfère vol­er des véhicules, rouler, puis les remet­tre à leur place. Il vit totale­ment dans sa bulle, pas méchant mais inca­pable de penser aux lim­ites qu’une société peut établir. Pas éton­nant, elle est telle­ment bien lim­itée d’elle-même que la con­séquence de l’interdit demeure une abstrac­tion. Inutile d’en dire plus, le scé­nario tient à ce point cette logique qu’il vaut mieux le laiss­er décou­vrir en salle.

Lars Blum­mer parvient adroite­ment à décaler ses per­son­nages et en fait une des sur­pris­es du film, qu’il s’agisse du flic pater­nal­iste en crise con­ju­gale (Eric Elmosni­no) ou du beau-père plus tolérant qu’on ne le croit d’abord. D’ailleurs les sec­onds rôles sont presque plus cen­traux que Mike (Marc-André Grondin, le rebelle de C.R.A.Z.Y.), ils por­tent son errance vers nulle part, ce qui sera une autre – majeure – sur­prise du film et qu’on taira. Ce décalage ne se can­tonne pas aux per­son­nages, il tra­verse aus­si les gen­res, glisse de la comédie au drame social avant de redé­coller dans un sur­saut jusqu’à une fin inat­ten­due qui nappe Mike, ses voitures et son inap­ti­tude totale à être au monde, du beau ver­nis de mythe. Une agréable sur­prise même s’il reste une cer­taine gra­tu­ité : la fas­ci­na­tion qui pousse Lars Blumers vers son per­son­nage ne s’accompagne ni d’intentions sociales ni de réal­isme. Il ne s’agit pas non plus de faire une fable, et l’originalité du film trou­ve ici sa lim­ite si l’on con­sid­ère que Mike con­tient des idées de ciné­ma mais n’appartient pas au ciné­ma des idées.

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