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La Dernière Piste

La Dernière Piste

de Kelly Reichardt

  • La Dernière Piste
  • (Meek's Cutoff)
  • États-Unis2010
  • Réalisation : Kelly Reichardt
  • Scénario : Jon Raymond
  • Image : Christopher Blauvelt
  • Montage : Kelly Reichardt
  • Musique : Jeff Grace
  • Producteur(s) : Neil Kopp, Anish Savjani, Elizabeth Cuthrell, David Urrutia
  • Interprétation : Michelle Williams (Emily Tetherow), Bruce Greenwood (Stephen Meek), Will Patton (Solomon Tetherow), Zoe Kazan (Millie Gately), Paul Dano (Thomas Gately), Shirley Henderson (Glory White), Neal Huff (William White), Tommy Nelson (Jimmy White), Rod Rondeaux (l'Indien)
  • Date de sortie : 22 juin 2011
  • Durée : 1h44

La Dernière Piste

de Kelly Reichardt

L'inconnu dans l'équation


L'inconnu dans l'équation

Très remar­qué au dernier fes­ti­val de Venise mais injuste­ment repar­ti bre­douille, La Dernière Piste con­firme, s’il en était encore besoin, que la réal­isatrice Kel­ly Reichardt est assuré­ment l’une des nou­velles fig­ures de proue du ciné­ma indépen­dant améri­cain. Décli­nant le con­cept de ses deux précé­dents longs-métrages (Old Joy et Wendy & Lucy), à savoir l’expérience lim­ite d’individus livrés à eux-mêmes en marge des repères socié­taux habituels, elle suit ici l’errance d’un groupe de pio­nniers dans l’Oregon du 19ème siè­cle. D’une intel­li­gence rare, le film saisit par sa pureté esthé­tique (les mod­èles hol­ly­woo­d­i­ens sem­blent revenir d’entre les morts) et son acuité – par­fois désta­bil­isante – à pos­er de véri­ta­bles ques­tions morales. Avec une sobriété et une humil­ité qui ne con­tre­dis­ent jamais le tal­ent, la réal­isatrice revis­ite les mythes fon­da­teurs améri­cains.

La pre­mière chose qui frappe lors de la pro­jec­tion de La Dernière Piste, c’est la manière dont Kel­ly Reichardt parvient à faire de ces grands espaces de l’Oregon un véri­ta­ble lieu d’enfermement. En choi­sis­sant de tourn­er dans un for­mat 1.33 (une image car­rée, ce qui est inhab­ituel), la réal­isatrice arrive d’emblée à don­ner corps à la prob­lé­ma­tique de son film : ren­dre compte de la pro­fondeur de champ des immenses paysages qui entourent les per­son­nages (qui sont autant de per­spec­tives mythologiques liées à l’histoire des États-Unis), sans jamais per­dre la dimen­sion indi­vidu­elle, la con­struc­tion de chaque plan don­nant au désar­roi et aux ques­tion­nement moraux de cha­cun une véri­ta­ble place cen­trale, à la dif­férence par exem­ple d’un Ciné­mas­cope (autre­fois util­isé pour beau­coup de west­erns) qui a ten­dance à créer de la dis­tance entre le spec­ta­teur et les per­son­nages. Ici, on colle donc au plus près de ce groupe de huit pio­nniers (trois cou­ples, un enfant et un homme ambigu chargé de les con­duire à bon port) engagés sur une route de tra­verse sur les hauts plateaux déser­tiques de l’Oregon. Finale­ment égarés dans ce no man’s land, ils ne savent pas s’ils pour­ront sur­vivre à cette expéri­ence lim­ite.

Loin de cette image d’Épinal qui voudrait que la majeure par­tie des pio­nniers eût été de vail­lants con­quérants capa­bles d’investir une terre incon­nue au nom d’un idéal poli­tique, La Dernière Piste joue dès le départ de cette dichotomie entre l’hostilité d’un milieu totale­ment aride et l’instinct de survie mal maîtrisé d’un groupe qui ne peut rien imag­in­er de l’issue de cet exode. Si on peut dire que cha­cun fait l’Histoire, celle-ci est encore bien trop abstraite pour tran­scen­der les peurs indi­vidu­elles. Comme le dit l’un des per­son­nages, le futur état de l’Oregon que le groupe tra­verse n’est pas encore annexé aux États-Unis et la pop­u­la­tion sur plusieurs cen­taines de mil­liers de kilo­mètres car­rés n’excède pas deux cent cinquante âmes. Autant dire que cette aven­ture en plein désert humain et poli­tique est presque kamikaze et que les per­son­nages, pour s’y prêter, doivent prob­a­ble­ment être mus par un véri­ta­ble désir de rup­ture dans leurs exis­tences respec­tives. De cela, ne nous saurons finale­ment pas grand-chose, les dia­logues dis­til­lant avec intel­li­gence et sub­til­ité quelques indices sur les vies de cha­cun, mais ne don­nant finale­ment aucune rai­son tan­gi­ble à cette prise de risque (qui pour­rait même sem­bler incon­sid­érée pour l’une des femmes, enceinte de quelques mois). La seule chose qui intéresse la réal­isatrice, c’est cet instant présent où cha­cun se retrou­ve au point-lim­ite de sa vie (ce qui lui évite de tomber dans le même tra­vers que Skolimows­ki dans Essen­tial Killing avec ses flash-backs assez ridicules) et les moyens qu’il saura met­tre en œuvre pour s’en affranchir.

L’instinct de survie amène for­cé­ment à traiter de ques­tions morales, notam­ment lorsque le groupe ren­con­tre la route d’un Indi­en dont les inten­tions res­teront indéchiffrables, essen­tielle­ment en rai­son d’un défaut de com­mu­ni­ca­tion. L’histoire du west­ern améri­cain s’étant essen­tielle­ment con­cen­trée des années 1930 au début des années 1970 (avec un tour­nant au début des années 1950 sur la représen­ta­tion des Indi­ens), Kel­ly Reichardt sait bien qu’en 2008 (date de mise en chantier du film), la ques­tion du géno­cide indi­en est large­ment con­nue du pub­lic pour ne pas lim­iter le pro­pos à une allé­gorie poli­tique sur les dérives con­quérantes des WASP. Parce qu’elle maîtrise par­faite­ment l’espace qu’elle filme, la réal­isatrice per­met à cha­cun de se con­stru­ire un espace de préser­va­tion, con­frontant ain­si les intérêts de cha­cun : d’un côté, l’Indien soli­taire, intrigué et intriguant, prob­a­ble­ment cir­con­spect face à l’obstination de cer­tains à tra­vers­er des ter­res hos­tiles, de l’autre, les pio­nniers, recro­quevil­lés sur leur camps de for­tune, obnu­bilés par la décou­verte d’un point d’eau et ne sachant plus à qui se fier pour éviter la mort promise. Entre les deux, Emi­ly Teth­erow (inter­prétée par Michelle Williams) est celle par qui tran­si­tent tous les doutes et les inter­ro­ga­tions, l’amenant à s’interposer lorsque l’Indien est men­acé par le racisme exac­er­bé de Stephen Meek (le guide qui les a égarés). Mais là où on aurait pu crain­dre que le film ne s’affaiblisse sous des dérives moral­isatri­ces, les actions d’Emily ne sont finale­ment guidées que par son instinct de survie, logique­ment égoïste. C’est d’ailleurs ce qui la con­duit à répon­dre à une autre femme choquée de la voir recoudre la chaus­sure abîmée de l’In­di­en : « Je veux qu’il me doive quelque chose » dit-elle froide­ment alors que le spec­ta­teur avait cru décel­er de l’empathie. Tout est dit.

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