The Prodigies

The Prodigies

de Antoine Charreyron

  • The Prodigies
  • France2011
  • Réalisation : Antoine Charreyron
  • Scénario : Matthieu Delaporte, Alexandre de La Patellière
  • d'après : le roman La Nuit des enfants rois
  • de : Bernard Lenteric
  • Montage : Benjamin Weill, Vincent Tabaillon, Sébastien Prangère
  • Musique : Klaus Badelt
  • Producteur(s) : Marc Missonnier, Olivier Delbosc, Aton Soumache, Alexis Vonarb
  • Production : Fidélité Films, Onyx Films
  • Interprétation : Jeffrey Evan Thomas - voix de Mathieu Kassovitz (Jimbo), Jacob Rosenbaum - voix d'Alexis Tomassian (Jimbo enfant), Dominic Gould - voix de Féodor Atkine (Charles Killian), Moon Dailly Monira - voix de Julie Dumas (Melanie Killian), Isabelle Van Waes - voix de Claire Guyot (Ann), Laurent Carter - voix de Jessica Monceau (Liza), Jacob Rosenbaum - voix de Thomas Sagols (Gil), Dante Bacote - voix de Diouc Koma (Harry), Sophie Chen (Lee), Nilton Martins - voix de David Scarpuzza (Sammy)...
  • Créateur de l'univers visuel : Viktor Antonov
    Design des personnages : Humberto Ramos, Francisco Herrera
    Cadre : Henri Zaitoun
  • Distributeur : Warner Bros France
  • Date de sortie : 8 juin 2011
  • Durée : 1h36

The Prodigies

de Antoine Charreyron

Plein la vue, mais le regard vide


Plein la vue, mais le regard vide

Cela fait un moment que quelques gros pro­duc­teurs français cherchent à faire val­oir le ciné­ma d’animation nation­al comme une marchan­dise capa­ble de fédér­er le grand pub­lic, con­cur­rençant le grand cousin d’Amérique tout en jouant la carte de l’originalité et de la touche européenne. D’un essai à l’autre (Kaë­na : la prophétie, Renais­sance, La Véri­ta­ble His­toire du Chat Bot­té, voire les Min­i­moys de Luc Besson…), la petite charte des pro­duits de cette volon­té-là com­mence à se laiss­er voir: univers résol­u­ment tourné vers la fan­ta­sy, démon­stra­tion des tal­ents des graphistes et des tech­ni­ciens… mais surtout une lacune gênante. Il manque à toutes ces créa­tions ce qu’on pour­rait appel­er une “âme” : quelque chose qui les ferait vivre par elles-mêmes, avec des réc­its bras­sant autre chose que du creux, des per­son­nages un peu plus épais que des arché­types, une forme vec­trice d’une volon­té d’expression nar­ra­tive et non seule­ment symp­to­ma­tique d’un objec­tif de démon­stra­tion. En l’état, on a du mal à voir dans ces films autre chose que des “pro­duits de l’animation française”, des éma­na­tions d’une indus­trie trop soucieuse de s’établir sur un marché. Avec The Prodi­gies (notons le titre anglais judi­cieuse­ment choisi pour l’exportation), on con­state que mal­gré les bouchées dou­bles mis­es sur les accents du scé­nario et le tra­vail visuel, le prob­lème de fond demeure.

Adap­tée du roman La Nuit des enfants rois, best-sell­er écrit en 1981 par Bernard Lenteric, l’intrigue de The Prodi­gies joue avec les thé­ma­tiques de la nor­mal­ité et de l’exclusion mutuelle, à l’instar des per­son­nages de comics “X‑Men”. Soit des enfants sur­doués, ostracisés par leurs entourages et aux pou­voirs psy­chiques dévas­ta­teurs, réu­nis dans une fon­da­tion new-yorkaise par un “bon pro­fesseur” décidé à rompre leur isole­ment et à con­sacr­er leur intel­li­gence au bien com­mun, lui-même étant doté des mêmes fac­ultés et soucieux de les maîtris­er. Se présente alors à eux le choix entre s’intégrer à la société — qui les voit comme des bêtes de foire — et l’anéantir pure­ment et sim­ple­ment, dom­inés par leur haine gran­dis­sante. Le scé­nario verse facile­ment dans la noirceur — physique, psy­chologique, soci­ologique — et sus­cite quelques per­son­nages intéres­sants (comme ce jeune pro­fesseur tour­men­té et ambigu qui, pour con­tin­uer à tra­vailler avec ses pro­tégés, se résout à les “ven­dre” au sys­tème qui les méprise), mais tout cela est vite ramené à son rôle de pré­texte par la préémi­nence osten­si­ble du tra­vail des graphistes, des cadreurs et du réal­isa­teur. Ce n’est pas un hasard si au générique, le rôle à l’intitulé vague et ron­flant de “créa­teur de l’univers visuel” (on sup­pose qu’il s’agit tout sim­ple­ment de la direc­tion artis­tique) prend la même impor­tance que celui de scé­nar­iste, voire de réal­isa­teur.

Cinéma-tics

Mais scé­nario pré­texte à quoi, au juste ? Appuyé sur des thèmes per­ti­nents, The Prodi­gies promet avant tout d’être un thriller fan­tas­tique styl­isé, avec son imagerie se nour­ris­sant prin­ci­pale­ment des man­i­fes­ta­tions meur­trières des pou­voirs des “enfants rois”, appli­quant çà et là quelques idées graphiques plus ou moins inspirées. Seule­ment, le film peine à pren­dre chair au-delà de cet assem­blage d’effets aux direc­tions dis­per­sées, plutôt écras­ant et à l’emphase tech­nique dés­in­car­née, accu­mu­la­tion dont il devient, à son tour, le pré­texte. Si cer­tains effets procè­dent d’une volon­té d’ex­pres­sion évi­dente (comme ce gom­mage en blanc de l’en­vi­ron­nement dans les scènes où un des prodi­ges perd le con­trôle de son esprit et en déchaîne la puis­sance), d’autres nour­ris­sent le soupçon d’une foire aux tours de force visuels sans réel objet autre qu’eux-mêmes. Notam­ment, la propen­sion du mon­tage aux rac­cords enchaînés pas­sant d’une scène à l’autre à la faveur d’un gros mou­ve­ment de cadre bien “dans ta face” (d’une échelle de plan à l’autre, à tra­vers une façade ou une goutte de sang en bul­let-time, etc.) inter­pelle. S’a­gi­rait-il, en sup­p­ri­mant ain­si des rac­cords cut entre scènes, d’en­tretenir une impres­sion d’er­rance men­tale cauchemardesque — comme si tout se pas­sait dans un esprit mar­tyrisé comme celui d’un des prodi­ges ou de leur “gourou” — ou sim­ple­ment de frimer avec de la 3D flam­bant neuve[ref]J’allais oubli­er : The Prodi­gies est en 3D, et n’applique guère ce choix visuel et tech­nologique plus fine­ment que la trop grande majorité des films actuels por­tant la men­tion “3D”…[/ref] ?

Cepen­dant, le métrage défile, son scé­nario draguant l’é­mo­tion avec sa noirceur, ses retourne­ments de sit­u­a­tion et ses dilemmes, mais con­tin­u­ant d’être empesé par son bagage visuel si empressé dans sa démon­stra­tion qu’il en perd sa con­sis­tance (voir les scènes d’action, ren­dues informes par les efforts fréné­tiques du cadre pour être aus­si agité que les corps mod­élisés). À côté de cela, des place­ments de pro­duit plutôt agres­sifs (mer­ci la mar­que nip­po-sué­doise de télé­phones mobiles, mer­ci l’enseigne française de vente de jeux vidéo) achèvent de ramen­er le film d’an­i­ma­tion à l’é­tat de gad­get certes bien écrit, mais arti­fi­cielle­ment incar­né. Ren­seigne­ment pris, on apprend que le réal­isa­teur Antoine Char­rey­ron s’est fait con­naître dans les ciné­ma­tiques de jeux vidéo. C’est exacte­ment cela : The Prodi­gies n’a guère plus d’impact que les plus creux de ces films majori­taire­ment conçus pour enjo­liv­er et/ou gon­fler un pro­duit ludique. Longue et bavarde bande-démo illus­trant les ressources tech­niques à l’œuvre, fer de lance par­mi d’autres d’une stratégie d’occupation du marché du diver­tisse­ment ciné­matographique, mais qui, en ten­tant de faire du ciné­ma, man­i­feste surtout ses réflex­es pub­lic­i­taires.

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