Le Chat du rabbin

Le Chat du rabbin

de Joann Sfar, Antoine Delesvaux

  • Le Chat du rabbin
  • France2011
  • Réalisation : Joann Sfar, Antoine Delesvaux
  • Scénario : Sandrina Jardel, Joann Sfar
  • Montage : Maryline Monthieux
  • Musique : Olivier Daviaud
  • Producteur(s) : Antoine Delesvaux, Clément Oubrerie, Joann Sfar
  • Production : Autochenille Production, TF1 Droits Audiovisuels, France 3 Cinéma
  • Interprétation : François Morel (le chat), Maurice Bénichou (le rabbin), Hafsia Herzi (Zlabya), François Damiens (le reporter), Mathieu Amalric (le prince), Jean-Pierre Kalfon (le Malka des lions), Fellag (le cheik Mohammed Sfar), Marguerite Abouet (l'africaine), Sava Lolov (le peintre russe)...
  • Date de sortie : 1 juin 2011
  • Durée : 1h40

Le Chat du rabbin

de Joann Sfar, Antoine Delesvaux

La tête, pas les yeux


La tête, pas les yeux

Plusieurs fois repoussé, Le Chat du rab­bin s’est fait beau­coup atten­dre. Après le très évitable Gains­bourg, vie héroïque (2010) et quelques réal­i­sa­tions en ani­ma­tion (notam­ment des clips), on attendait avec curiosité l’arrivée du trait et de l’univers fan­tasques de Joann Sfar sur grand écran.

Auteur aus­si tal­entueux que pro­lifique (plus de 150 ouvrages en dix ans), représen­tant désor­mais (très) con­fort­able­ment instal­lé de ce que l’on a appelé « la nou­velle bande dess­inée », Joann Sfar est un créa­teur com­pul­sif, un mani­aque du cray­on, attrib­ut dont il ne se sépare jamais. Il résulte de cela une œuvre foi­son­nante, où les excel­lents débuts de séries (Mer­lin, Socrate le demi-chien, Don­jon, Pro­fesseur Bell, Petit vam­pire, jour­naux dess­inés…) se per­dent par­fois – à plusieurs égards – dans la mul­ti­tude de pro­jets en cours. La pro­duc­tion de l’adap­ta­tion du Chat du rab­bin fut lancée en 2007, avant Gains­bourg, vie héroïque, sor­ti en jan­vi­er 2010. Le fréné­tique bédéaste a ici fait l’apprentissage du temps (long) du ciné­ma ; maintes fois annon­cé, le film s’est heurté de plein fou­et à l’entrée dans l’ère de la toute-puis­sante 3D, rai­son com­mer­ciale plus qu’artistique de la part d’un dis­trib­u­teur « souhai­tant » une refonte pour une exploita­tion en relief, « dans les salles équipées ».

De gad­get inutile dans la plu­part des cas, on passe ici à une logique de l’absurde con­cer­nant le relief. D’abord parce que le dessin chaleureux, vibrant et un peu fou de Sfar ne con­duit peut-être pas à Bill Plymp­ton, mais, quoi qu’il en soit, à tout sauf à la 3D. Sur les pages des albums, son trait est déjà, en quelque sorte, une forme d’animation, ce qui, au pas­sage, con­sti­tu­ait un véri­ta­ble intérêt pour un pas­sage au ciné­ma. C’est un peu l’histoire de l’idiot se met­tant en tête de faire entr­er un car­ré dans un rond… Ensuite et surtout, il s’avère que le ren­du de la 3D laisse vrai­ment à désir­er, on se trou­ve presque dans l’embarras lorsque qu’aplats et vol­umes con­nais­sent de façon chronique – tout par­ti­c­ulière­ment lors de l’arrivée du Mal­ka des lions – des prob­lèmes évi­dents de super­po­si­tions. Bref, au roy­aume de la dis­tri­b­u­tion (de lunettes), les gogos (à gross­es lunettes) sont les rois, mais pas les gag­nants.

Il n’est pas fréquent que les vicis­si­tudes de la pro­duc­tion soient aus­si per­cep­ti­bles à la vision d’un film. Et pour finir sur ce point, relief ou non, l’an­i­ma­tion demeure glob­ale­ment pau­vre. Le Chat du rab­bin reste toute­fois disponible en 2D « dans les salles (encore) non équipées » – pour deux à trois euros de moins. Et il con­stitue un diver­tisse­ment de qual­ité, les dia­logues font par­fois mouche et la mise en voix s’avère sou­vent réussie – par­ti­c­ulière­ment pour le rab­bin (Mau­rice Beni­chou), douce et chaleureuse. On reste néan­moins sur notre faim quant à celle du chat, pour­tant promet­teuse puisque c’est François Morel qui offi­cie. Si le choix de crois­er le réc­it de plusieurs albums atténue l’é­pais­seur des tor­dantes dis­putes théologiques entre le chat et son rab­bin, il dynamise l’ensemble en le pro­je­tant vite sur le ter­rain de l’aventure. Il est en effet ques­tion d’une équipée motorisée à la recherche d’une Jérusalem noire en com­pag­nie du rab­bin et de son ani­mal, d’un cheik éclairé et de deux russ­es, l’un très blanc et déjan­té, l’autre un peu rouge et arrivé à Alger dans une caisse rem­plie de rouleaux de la Torah pour échap­per aux pogroms. Sur la route de l’Éthiopie, on croise notam­ment – excel­lent pas­sage –, au Con­go, un reporter belge je-sais-tout un peu tête à claques.

L’enchaînement rapi­de des sit­u­a­tions fait que l’on frôle par­fois le petit traité œcuménique de tolérance un peu facile, mais la verve qui opère per­met de pour­fendre l’arrogance, religieuse mais aus­si colo­niale, avec un sens du diver­tisse­ment qui parvient à se main­tenir sur le ter­rain d’une intel­li­gence louable et pas si com­mune. Pour les yeux, on repassera, pour la tête, c’est tou­jours ça.

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