Goodnight Nobody

Goodnight Nobody

de Jacqueline Zünd

  • Goodnight Nobody
  • Suisse, Allemagne2010
  • Réalisation : Jacqueline Zünd
  • Scénario : Jacqueline Zünd
  • Image : Nikolai von Graevenitz, Lorenz Merz
  • Son : Andreas Prescher
  • Montage : Natali Barrey, Marcel Derek Ramsay
  • Producteur(s) : Patrick M. Müller, Sebastian Zembol
  • Production : Docmine, Mixtvision
  • Durée : 1h17

Goodnight Nobody

de Jacqueline Zünd

Petite musique de nuit


Petite musique de nuit

Est-ce un doc­u­men­taire, est-ce une fic­tion ? Pour son pre­mier long métrage, Jacque­line Zünd s’aventure sur un ter­rain d’une grande ambiguïté : l’insomnie, le monde soli­taire et noc­turne de celles et ceux qui ne dor­ment pas. Un ter­rain bien exclusif, tant les heures où le som­meil s’impose, irré­press­ible, demeurent mys­térieuses, incon­cev­ables, au com­mun des mor­tels. Peut-on doc­u­menter ce que voient, ce que vivent ces gar­di­ens de nuit ?

Laiss­er quelqu’un observ­er son som­meil est, pour José Luis Borges, la plus belle preuve d’amour (“Antic­i­pa­tion d’amour”, in Lune d’en face) : seul Dieu peut con­tem­pler impuné­ment les endormis. Les qua­tre sujets de Jacque­line Zünd sont-ils des Dieux ? Ce qui est cer­tain, en tout cas, c’est que pour tous, leur état relève d’un rap­port au divin – une per­cep­tion pro­fondé­ment per­son­nelle qui représente le plus gros défi de Jacque­line Zünd.

C’est donc le temps d’une nuit que la réal­isatrice va ten­ter de capter le quo­ti­di­en – si l’on peut dire – de ses qua­tre insom­ni­aques. Il s’agit en pre­mier lieu, évidem­ment, de leur don­ner la parole : avec éton­nement, et pour la pre­mière fois peut-être, ces qua­tre sujets vont don­ner de la voix, expli­quer ce qui, de par la soli­tude intrin­sèque des heures noc­turnes, n’appartient qu’à eux. Jeux de mots, répéti­tions mné­motech­niques – il faut bien faire fuir l’ennui –, con­fes­sions douces-amères for­ment le gros de ces entre­tiens. On devine vite que la plu­part de ces jeux de langues, d’esprit, ont depuis longtemps revê­tu le car­ac­tère rit­uel de l’habitude maintes fois répétée en soi, pour la pre­mière fois extéri­or­isée.

Jacque­line Zünd se heurte-t-elle au car­ac­tère pro­fondé­ment intime de ces con­fes­sions, à l’impossibilité de don­ner à ressen­tir ce que ces per­son­nes ressen­tent ? Ce serait une erreur, évidem­ment, de vouloir out­repass­er les lim­ites de l’intime. C’est, alors, l’occasion pour la réal­isatrice de faire le por­trait de son cinquième per­son­nage : la nuit. Améri­caine, extrême-ori­en­tale, est-européenne, africaine : la nuit a partout un vis­age dif­férent, un vis­age que capte Jacque­line Zünd avec un sens affûté de l’image, un instinct de la com­po­si­tion des plans remar­quable­ment affir­mé.

La ques­tion demeure irré­solue : par quel mir­a­cle ces qua­tre per­son­nes parvi­en­nent-elles à men­er leur vie ? Si leurs nuits sont déjà soli­taires, qu’en est-il de leurs journées, de leur vie à la lumière diurne ? Finale­ment, Jacque­line Zünd ne réalise pas tant un doc­u­men­taire sur les soli­tudes noc­turnes des insom­ni­aques qu’un por­trait de la ville per­son­nifiée, des lieux vidés de leurs occu­pants humains au sein desquels, aban­don­nés, aus­si frag­iles que puis­sants, les insom­ni­aques règ­nent (met­tant en scène la pop­u­la­tion féline du quarti­er, inquié­tant les nyc­talopes occa­sion­nels…), où dans lesquels ils sont per­dus.

Mal­gré la bar­rière de l’intimité, qu’on ne franchi­ra pas, Good­night Nobody parvient à son but : on voit arriv­er avec soulage­ment, les yeux tirés de fatigue, le petit matin, comme si la nuit entière venait de s’écouler, aux côtés de ces “gar­di­ens de la nuit”. La mon­stru­osité de la ville endormie, son vis­age inhu­main, qui aliène les mal­heureux impuis­sants à se réfugi­er dans le som­meil, prend alors une toute autre chose sig­ni­fi­ca­tion : c’est le con­stat, une nou­velle fois renou­velé, de la ten­dance atavique – plus encore ici : la ten­dance naturelle, instinc­tive – de l’homme à refuser la dif­férence, à la plac­er en marge. Une marge poé­tique par essence – chaque mot du réel prend une autre sig­ni­fi­ca­tion la nuit, et plus encore par l’entremise de ceux qui la vivent – que Jacque­line Zünd capte avec un tal­ent et une maîtrise esthé­tique cer­tains.

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