Tango

Tango

de Carlos Saura

  • Tango
  • Espagne, Argentine1998
  • Réalisation : Carlos Saura
  • Scénario : Carlos Saura
  • Image : Vittorio Storaro
  • Montage : Julia Juaniz
  • Musique : Lalo Schifrin
  • Producteur(s) : Carlos Mentasti, Luis A. Scalella
  • Interprétation : Miguel Ángel Solá (Mario Suárez), Cecilia Narova (Laura Fuentes), Mía Maestro (Elena Flores), Juan Carlos Copes (Carlos Nebbia), Carlos Rivarola (Ernesto Landi), Sandra Ballesteros (María Elman)
  • Date de sortie : 18 mai 2011
  • Durée : 1h55

Tango

de Carlos Saura

Tableaux croisés et réminiscence du passé


Tableaux croisés et réminiscence du passé

Un mois après sa belle édi­tion en DVD, Tan­go de Car­los Saura (1998) fait l’ob­jet d’une reprise en salles. L’ini­tia­tive de le red­if­fuser sur grand écran n’est que juste hon­neur pour l’im­pres­sion­nante com­po­si­tion de tableaux visuels pro­posés dans ce film qu’on aurait tort de réduire à sa stricte dimen­sion roman­tique. Trois ans après Fla­men­co, le célèbre réal­isa­teur ibérique puise une nou­velle fois dans le folk­lore his­panique et pro­pose une allé­gorie poli­tique sur le rap­port des hommes à leur his­toire.

De Car­los Saura, on con­naît bien évidem­ment son chef d’œu­vre, Cría Cuer­vos, œuvre sym­bol­ique de la tran­si­tion démoc­ra­tique espag­nole, juste après la mort de Fran­co. Pour­tant, avant de sign­er ce petit bijou de sub­til­ité porté par le tube “Porque te vas”, l’homme s’é­tait déjà dis­tin­gué par son engage­ment, sa propen­sion à traiter de sujets de société, soit sous un angle social (La Caza, 1966), soit sous forme d’al­lé­gorie poli­tique (Anna et les loups, 1972). Du coup, le reste de la car­rière du réal­isa­teur sem­ble un peu plus con­fus, parsemé d’œu­vres mineures, d’odes à la musique et au chant de tra­di­tion latine. On pense bien évidem­ment à son adap­ta­tion de Car­men, suc­cès inespéré en 1983, mais aus­si à Fla­men­co, sor­ti en 1995, qui don­nait le sen­ti­ment que le Saura avait quand même beau­coup per­du de sa verve. Lorsqu’en 1998, il entre­prend de tourn­er Tan­go à Buenos Aires, on croit d’abord à une immer­sion un brin folk­lorique où chaque scène serait pré­texte à une démon­stra­tion de cette danse argen­tine tra­di­tion­nelle, sen­suelle et expres­sive. Au-delà de la jolie mise en abyme de la pre­mière scène (un réal­isa­teur écrit le scé­nario du pro­pre film dans lequel il appa­raît), on croit d’abord que l’in­trigue va rapi­de­ment se lim­iter au dés­espoir amoureux d’un met­teur en scène quit­té par sa femme danseuse de fla­men­co et qui, sur un nou­veau pro­jet artis­tique, va tomber dan­gereuse­ment amoureux d’une nou­velle recrue, petite pro­tégée d’un mafieux véreux et influ­ent, prin­ci­pale source de finance­ment du spec­ta­cle.

Ce qui désta­bilise dans toute la pre­mière par­tie du film, c’est le déni du met­teur en scène pour la déci­sion de son ex-femme. Tétanisé par cette rup­ture, il sem­ble totale­ment prostré sur lui-même. Comme le film est essen­tielle­ment artic­ulé autour de son point de vue, on peut penser que le film s’en tien­dra essen­tielle­ment à une exal­ta­tion du tan­go comme vecteur de sen­ti­ments vio­lents et frus­trés. Ce par­ti-pris, même s’il lim­ite dans un pre­mier temps la pleine puis­sance du film, n’en est pas moins pré­texte au développe­ment de tableaux dan­sés où le réal­isa­teur impres­sionne par son éton­nante maîtrise de l’e­space, par la palette de couleurs et les innom­brables jeux de lumière qui tran­scen­dent les numéros de danse ron­de­ment menés. Mais on com­prend rapi­de­ment que, finale­ment, rien n’est lais­sé au hasard et que le tra­vail de Saura sur l’e­space dit finale­ment quelque chose de plus. Véri­ta­ble espace men­tal du met­teur en scène, le lieu dédié aux répéti­tions du spec­ta­cle est divisé mais cloi­son­né, ce qui pose tou­jours la ques­tion du regard : un tableau se sub­stitue à l’autre, d’abord caché puis dévoilé au détri­ment du pre­mier. L’at­ten­tion est donc ori­en­tée, sans cesse sol­lic­itée et la per­cep­tion con­stru­it ses bar­rages, occul­tant volon­taire­ment des scènes que l’on ne veut plus voir. À par­tir de là, on com­mence à com­pren­dre la démarche du réal­isa­teur qui n’est pas venu en Argen­tine par hasard, pays écrasé par une dic­tature mil­i­taire et mal­mené par l’in­sta­bil­ité poli­tique pen­dant plusieurs décen­nies. Et que le pro­jet d’abord per­son­nel va avoir une portée col­lec­tive, d’au­tant plus que la con­nais­sance (de son his­toire, du passé) est un leit­mo­tiv du ciné­ma de Saura qui ne sem­ble exis­ter que pour exor­cis­er les fan­tômes.

Du coup, c’est dans sa dernière demi-heure que le film atteint une sorte d’a­pogée. Le tan­go, danse pop­u­laire qui ne tient pas son héritage des salons dans lesquels elle est aujour­d’hui pra­tiquée, devient alors l’ex­pres­sion d’une insoumis­sion dans un long tableau (presque final) d’une beauté ren­ver­sante. Après un long refoule­ment, c’est toute l’his­toire con­tem­po­raine de l’Ar­gen­tine qui explose à la fig­ure des spec­ta­teurs : le pou­voir autori­taire, le rôle de l’ar­mée, la tor­ture, les opposants tués anonymement et en grand nom­bre, etc. La dimen­sion col­lec­tive ne rem­place pas la per­cep­tion indi­vidu­elle, elle la com­plète, l’en­ri­chit et per­met notam­ment au met­teur en scène de sor­tir d’une tor­peur exces­sive­ment cérébrale qui ne lui per­me­t­tait pas de com­pren­dre que le corps et le désir sont poli­tiques. La réac­tion des pro­duc­teurs du spec­ta­cle donne d’ailleurs lieu à un échange savoureux pen­dant lequel Car­los Saura règle très cer­taine­ment ses comptes avec les dirigeants qui tra­vail­lent à l’oc­cul­ta­tion du passé, ne com­prenant pas que son déni amène for­cé­ment la répéti­tion. C’est au tra­vers de cette éton­nante allé­gorie dou­blée d’une mise en abyme encore plus savoureuse lors de son dénoue­ment final qu’on réalise à quel point la fil­mo­gra­phie du réal­isa­teur reste par­tielle­ment con­nue. La reprise en salles de Tan­go est donc vrai­ment salu­taire.

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