Benvenuta

Benvenuta

de André Delvaux

  • Benvenuta
  • Belgique1983
  • Réalisation : André Delvaux
  • Scénario : André Delvaux
  • d'après : le roman La Confession anonyme
  • de : Suzanne Lilar
  • Image : Charlie Van Damme
  • Montage : Albert Jurgenson
  • Musique : Frédéric Devreese
  • Producteur(s) : Jean-Claude Batz
  • Interprétation : Fanny Ardant (Benvenuta), Vittorio Gassman (Livio Carpi), Françoise Fabian (Jeanne), Mathieu Carrière (François), Claire Wauthion (Inge), Philippe Geluck (le père), Anne Chappuis (la mère), Armando Marra (le chanteur), Renato Scarpa (le journaliste)
  • Bonus DVD : André Delvaux tourne Benvenuta, de Thierry Bonnaffé
  • Éditeur DVD : La Vie Est Belle
  • Date de sortie DVD : 3 mai 2011
  • Durée : 1h45

Benvenuta

de André Delvaux

Passion sans issue


Passion sans issue

Les édi­tions La Vie Est Belle pour­suiv­ent leur tra­vail d’ex­huma­tion des films d’An­dré Del­vaux, l’une des fig­ures de proue les plus emblé­ma­tiques du ciné­ma belge. Après avoir édité l’été 2010 L’Œu­vre au noir d’après l’ou­vrage de Mar­guerite Yource­nar, ils remet­tent aujour­d’hui au goût du jour une adap­ta­tion pas­sion­nante mais trop peu con­nue d’un roman de Suzanne Lilar, La Con­fes­sion anonyme, devenu sur grand écran Ben­venu­ta. Élé­gant mais fiévreux, le film offre à Fan­ny Ardant l’une des plus belles com­po­si­tions de sa car­rière.

Pour ceux qui ne con­nais­sent pas de manière exhaus­tive le tra­vail d’An­dré Del­vaux, la nou­velle vis­i­bil­ité accordée à deux de ses films majeurs, L’Œu­vre au noir l’an­née dernière, Ben­venu­ta ce mois-ci, ren­seigne, si cela était encore néces­saire, sur la force des liens que le cinéaste a con­stru­its entre son art et la lit­téra­ture. Au-delà des mots raf­finés et de ce français châtié qui témoignent bien évidem­ment d’une éru­di­tion qui rime avec pas­sion, il est fort prob­a­ble qu’An­dré Del­vaux ait trou­vé dans une cer­taine lit­téra­ture (essen­tielle­ment fémi­nine et fémin­iste) une source d’in­spi­ra­tion intariss­able, celle-ci lui offrant des per­son­nages jusqu’au-boutistes, inca­pables de com­pro­mis avec leurs idéaux et leurs sen­ti­ments. L’autre point indis­so­cia­ble du ciné­ma de Del­vaux, c’est son ancrage géo­graphique. En effet, le cinéaste belge s’est tou­jours attaché à faire de son pays le théâtre intem­porel de ces tragédies humaines, de Bruges dans L’Œu­vre au noir à Gand dans Ben­venu­ta où se côtoient pour­tant des acteurs de nation­al­ités dif­férentes, de Fan­ny Ardant à Vit­to­rio Gassman en pas­sant par Françoise Fabi­an.

Reprenant la trame du roman de Suzanne Lilar, La Con­fes­sion anonyme, Ben­venu­ta débute sur une ren­con­tre, celle d’un scé­nar­iste et de Jeanne (Françoise Fabi­an), une écrivaine belge dont il souhaite adapter l’un des romans pour le ciné­ma. Quelques années aupar­a­vant, Jeanne a pub­lié une œuvre sul­fureuse décrivant la rela­tion pas­sion­née et tumultueuse entre Ben­venu­ta (Fan­ny Ardant) et Liv­io Carpi (Vit­to­rio Gassman), notable ital­ien. Revenant sur la genèse de cette expéri­ence lit­téraire, Jeanne jette pro­gres­sive­ment le trou­ble sur le car­ac­tère fic­tif de ce drame amoureux, le film jouant des va-et-vient entre l’in­ten­sité d’un passé idéal­isé et le vide du temps présent, don­nant ain­si corps à l’in­sai­siss­able porosité entre créa­tion et vécu. Pour répon­dre aux besoins du scé­nar­iste, Jeanne lui rejoue donc l’his­toire, expli­quant en creux les rav­ages de cette pas­sion qui con­duisit la belle et sen­suelle Ben­venu­ta jusqu’à un point de non-retour.

Avec l’élé­gance qu’on lui con­naît (cadres très pré­cis, lumière tra­vail­lée, mou­ve­ments de caméra har­monieux), André Del­vaux remet donc en scène cette liai­son inter­dite. Mais loin de s’en lim­iter à un for­mal­isme académique, il donne à chaque mot pronon­cé tout son car­ac­tère incan­des­cent, lais­sant explos­er par ful­gu­rance un feu con­tenu sous la glace des con­ven­tions sociales. Le désir sex­uel est pal­pa­ble, l’ab­sence physique en est donc d’au­tant plus cru­elle. Le raf­fine­ment de la mise en scène pour­rait nous laiss­er croire que le regard porté par le réal­isa­teur serait poten­tielle­ment biaisé, arbo­rant une pudeur qui traduirait finale­ment une réserve, un cer­tain con­ser­vatisme à approcher les rav­ages de cette his­toire d’amour. Mais le film est un mod­èle d’équili­bre et de sub­til­ité, les mots et les phras­es pronon­cées par Ben­venu­ta tran­scen­dant à chaque fois et comme par mir­a­cle l’in­ten­sité d’un sen­ti­ment amoureux qui con­sume fatale­ment.

Les scènes se suiv­ent comme d’é­ton­nants tableaux où, à chaque fois, la jeune femme rejoue son amour comme on mise au casi­no. Sans aucune com­plai­sance mais avec une trou­blante acuité, le réal­isa­teur scrute l’ex­pres­siv­ité changeante du vis­age tour­men­té de son actrice prin­ci­pale, Fan­ny Ardant qui trou­ve ici l’un de ses plus beaux rôles, auquel répond le vis­age plein de Françoise Fabi­an, comme si la pas­sion avait fini par être enfouie sous le ver­nis d’une sagesse de façade. Entre Ben­venu­ta et son amant impos­si­ble, les ren­con­tres se mul­ti­plient, tout comme les occa­sions man­quées. L’une des plus belles scènes du film mon­tre la jeune femme dérangeant le per­son­nel d’un aéro­port pour pou­voir appel­er Liv­io. Sous le regard indis­cret d’un mem­bre de la sécu­rité, elle dévoile de manière pathé­tique son inca­pac­ité à men­er un jeu dont elle croy­ait avoir défi­ni les règles. Mais l’amer­tume n’est pas le pro­pos de Del­vaux. Ben­venu­ta fait juste l’ex­péri­ence de son roman­tisme exac­er­bé et de sa lim­ite à pou­voir attein­dre l’autre dans sa réal­ité. Dans une très belle scène finale, les mots imag­inés comme cathar­tiques sont finale­ment ren­dus à leur impuis­sance, faisant de ce pré­cieux film une trou­blante ode à la plus intense des sen­ti­men­tal­ités.

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L’Œuvre au noir
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