Où va la nuit

Où va la nuit

de Martin Provost

  • Où va la nuit
  • France, Belgique2011
  • Réalisation : Martin Provost
  • Scénario : Martin Provost, Marc Abdelnour
  • d'après : le roman Mauvaise Pente
  • de : Keith Ridgway
  • Image : Agnès Godard
  • Montage : Ludo Troch
  • Musique : Hugues Tabar-Nouval
  • Producteur(s) : Julie Salvador, Christophe Jeauffroy
  • Interprétation : Yolande Moreau (Rose), Pierre Moure (Thomas), Édith Scob (Mme Talbot), Jan Hammenecker (inspecteur Nols), Laurent Capelluto (Denis), Loïc Pichon (le mari), Servane Ducorps (Marina), Valentijn Dhaenens (Vincent)...
  • Distributeur : Diaphana Films
  • Date de sortie : 4 mai 2011
  • Durée : 1h45

Où va la nuit

de Martin Provost

Problème de direction


Problème de direction

Depuis Séraphine, biopic hon­nête et par­fois intri­g­ant, on nour­ris­sait des attentes raisonnables de la nou­velle col­lab­o­ra­tion de Mar­tin Provost (réal­isa­teur) et Yolande More­au (actrice). Où va la nuit a des allures de polar, parsemé d’une vio­lence jamais totale­ment sai­siss­able, soit par l’ab­sence d’ex­pli­ca­tion (scènes de vio­lence con­ju­gale), soit par la brièveté de plans frag­men­tant le con­texte de la scène (acci­dent de voiture qui pour­rait être un meurtre, ou inverse­ment). Ces man­i­fes­ta­tions de pul­sions échap­pant à une par­faite com­préhen­sion dessi­nent un motif qui pour­rait don­ner au film une intéres­sante rai­son d’être. Or elles ne parvi­en­nent qu’à appa­raître comme les épisodes les plus intri­g­ants, les plus incar­nés d’un film dont la pro­gres­sion trahit trop l’hési­ta­tion de ses cal­culs, entre le flou tra­vail­lé d’un drame psy­chologique et crim­inel, et l’écri­t­ure prévis­i­ble d’un mélo­drame famil­ial.

Le film s’ou­vre par un long trav­el­ling de nuit sur une jeune femme tra­ver­sant un bois de la Bel­gique pro­fonde avant de ten­ter l’au­tostop, et dont on tend d’emblée à sures­timer l’im­por­tance future. Fausse piste, coupée net quand la femme est fauchée par un chauf­fard ivre. On passe dès lors à quelques tranch­es de la triste rou­tine de l’épouse de ce dernier, Rose (jouée par Yolande More­au) qui porte comme elle peut, avec son pas traî­nant et sa tenue de cam­pag­narde, sa con­di­tion de femme soumise et mar­tyre (scène assez lourde où, ayant désha­bil­lé son corps por­tant des stig­mates plus que sug­ges­tifs, elle subit de nou­veau les coups du mari explic­i­tant trop bien le pro­pos). Le film tra­vaille dans cette pre­mière par­tie une étrangeté dont on attend de con­naître le but, en resser­rant autour de ce noy­au con­ju­gal empoi­son­né le fait divers ini­tial en forme de digres­sion d’un quo­ti­di­en déjà oppres­sant, jux­ta­po­si­tion dont on s’in­ter­roge sur les pos­si­bles effets: ils reçoivent des coups de télé­phone anonymes, les par­ents de la jeune morte leur ren­dent vis­ite dans un but mys­térieux.

Cepen­dant, cette étrangeté entretenue par le découpage s’avère un leurre pour amen­er à un film plus lis­i­ble, plus lais­sé aux soins de l’écri­t­ure et finale­ment moins inspiré. Rose finit par assas­sin­er son mari en tâchant de faire soupçon­ner les par­ents de la morte, puis part pour Brux­elles afin de renouer des liens avec son fils, qui a quit­té avec fra­cas la mai­son famil­iale plusieurs années aupar­a­vant. L’ac­ci­dent, l’im­pres­sion de men­ace extérieure, le drame crim­inel ne valent alors plus guère que comme des béquilles pour faciliter la tran­si­tion à cette phase plus mélo­dra­ma­tique, où l’aspect crim­inel (encore incar­né par un inspecteur suiv­ant Rose à la trace) n’ap­pa­raît plus que comme une men­ace d’ar­rière-plan con­ven­tion­nelle faisant avancer le scé­nario à marche for­cée. Après avoir passé la pre­mière par­tie à tra­vailler avec soin son atmo­sphère d’é­trangeté, Mar­tin Provost se trou­ve moins inspiré pour don­ner de l’é­pais­seur au règle­ment de comptes famil­ial atten­du (les alter­nances d’at­ti­rance et de rejet entre la mère des champs et le fils des villes, autour de la fig­ure du père fatale­ment antipathique, restent toutes prévis­i­bles), trop basé sur le débal­lage savam­ment dia­logué des trau­ma­tismes et ne con­cer­nant jamais vrai­ment le regard du met­teur en scène.

Cavale sans surprise

Le moteur d’Où va la nuit se trou­ve alors être le même que celui sur lequel le réal­isa­teur se repo­sait dans Séraphine : Yolande More­au. Avec sa fac­ulté de dépein­dre un per­son­nage fuyant entre douleur silen­cieuse et fan­taisie (ici por­tant sa con­di­tion de femme effacée comme un symp­tôme, puis comme un masque), d’al­tern­er pas alerte et dif­fi­culté à porter son pro­pre poids, regard per­du et lueur mali­cieuse, l’ac­trice ramène facile­ment la cou­ver­ture à elle, rap­proche le film d’un “Yolande More­au movie ». Cela pour­rait don­ner matière à un film intéres­sant si seule­ment celui-ci ne met­tait pas en vis-à-vis de son héroïne un cer­tain nom­bre de sit­u­a­tions de cliché ou de per­son­nages sans con­sis­tance, comme des créa­tions imposées par le scé­nario pour lui faire faire le chem­ine­ment voulu sans qu’on se soucie de leur con­fér­er un sem­blant de vérité — à l’im­age de ce jour­nal­iste car­i­ca­ture du “fouille-merde” auquel on ne croit pas une sec­onde, surtout quand il se donne l’air de tenir le scoop du siè­cle en enquê­tant sur la mort sus­pecte du mari dans la cam­pagne pro­fonde ou en soumet­tant la veuve à un inter­roga­toire empesé[ref]Ou encore quand, jour­nal­iste belge, il laisse traîn­er dans son salon des com­pi­la­tions de Char­lie Heb­do et Paris-Match…[/ref].

Entre les mains somme toute très sages de Provost, la cav­ale à l’en­jeu déjà vu (le crim­inel dont on voudrait nous faire souhaiter qu’il s’échappe) d’une More­au certes volon­taire paraît moins libre qu’elle voudrait être, trop dirigée sur des rails dra­ma­tiques dont jamais le tracé ne sur­prend ni n’émeut vrai­ment, et dont la fin se fait atten­dre, mal­gré de pénibles efforts pour y insuf­fler une fan­taisie sur­faite (la présence “gad­get” d’Édith Scob, icône d’un ciné­ma français de l’é­trange dont on tend trop sou­vent, ces dernières années, à exploiter le tal­ent pour tir­er facile­ment un ton décalé qui, sans vrai enjeu, finit par son­ner comme du toc). Se reposant sans doute un peu trop sur ses moyens (son actrice, sa chef-opéra­trice Agnès Godard, les ressorts psy­chologiques couchés sur le papi­er du scé­nario…), Provost ne donne jamais l’im­pres­sion d’être sincère­ment attaché à des enjeux éventuelle­ment posés par les faits et gestes de son héroïne — de s’y intéress­er au-delà de la néces­sité bien académique d’une con­struc­tion dra­ma­tique solide.

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