Häxan : la sorcellerie à travers les âges

Häxan : la sorcellerie à travers les âges

de Benjamin Christensen

  • Häxan : la sorcellerie à travers les âges
  • (Häxan)
  • Danemark, Suède1922
  • Réalisation : Benjamin Christensen
  • Scénario : Benjamin Christensen
  • Image : Johan Ankerstjerne
  • Montage : Edla Hansen
  • Production : Svensk Filmindustri
  • Éditeur DVD : Agnès b., Potemkine
  • Date de sortie DVD : 3 mai 2011
  • Durée : 1h27 / 1h16

Häxan : la sorcellerie à travers les âges

de Benjamin Christensen

Aux sorcières mal aimées


Aux sorcières mal aimées

Presque un siè­cle après sa réal­i­sa­tion, Häx­an fait autant fig­ure de chef‑d’œuvre des pre­miers temps du ciné­ma d’horreur que de sul­fureuse référence de la con­tre-cul­ture. Avec le temps, le culte voué au film par les ini­tiés a occulté des don­nées impor­tantes : sa moder­nité extra­or­di­naire, mais aus­si la fab­uleuse inven­tiv­ité formelle de son réal­isa­teur, Ben­jamin Chris­tensen, dont l’influence sur tout un pan du ciné­ma à suiv­re est indé­ni­able et étour­dis­sante.

Abor­der Häx­an, c’est entr­er dans la légende. Tout d’abord, c’est un sujet légendaire que celui abor­dé par Ben­jamin Chris­tensen : la sor­cel­lerie, et plus pré­cisé­ment la sor­cière. Placé sur la voie de la créa­tion de son film par la décou­verte du Marteau des sor­cières (Malleus Malefi­carum), Chris­tensen crée donc Häx­an sous des aus­pices très mar­qués. En effet, selon Roland Vil­leneuve dans son Dic­tio­n­naire du Dia­ble : « par leur obscénité incon­sciente et le sur­réal­isme de leur pro­pos, cer­tains pas­sages du Marteau des sor­cières atteignent à une sub­lime per­fec­tion dans la sot­tise ». Les auteurs de l’ouvrage, qui date de 1487, y ont recueil­li sans dis­cerne­ment toutes sortes d’anecdotes, ragots, on-dit et légen­des locales, y ajoutant de longues dis­ser­ta­tions sur les moyens de détec­tion et de répres­sion de ces man­i­fes­ta­tions démo­ni­aques – une somme pro­fondé­ment ridicule mais dont le texte, devenu une référence, aura mené des dizaines de mil­liers de per­son­nes au bûch­er, dans les mains des inquisi­teurs.

La légende, c’est égale­ment, et comme de juste, la chas­se aux sor­cières dont aura été vic­time le film à sa sor­tie (1922). Perçu comme une charge pro­fondé­ment anti­cléri­cale, le film a été rejeté par la cen­sure – ce qui n’empêchera pas le suc­cès pub­lic, mais gên­era son exploita­tion future. Comme sou­vent, le puri­tanisme imbé­cile des censeurs les aura affligés d’œillères de taille : si c’est effec­tive­ment l’Église qui est visée au sein de cette cri­tique des crimes mon­strueux de l’Inquisition, le pro­pos de Ben­jamin Chris­tensen est autre, plus large, et plus sub­ver­sif encore – mais nous y revien­drons.

Le réal­isa­teur insiste lour­de­ment sur la ter­reur qui entoure l’idée de la sor­cel­lerie : les con­tem­po­rains des « sor­cières » trem­blent quo­ti­di­en­nement à l’idée de déchoir, de mérit­er une place aux Enfers. Que l’Église dans sa glob­al­ité, ou ses représen­tants par­ti­c­uliers, se soient servi de cette ter­reur pour asseoir leur puis­sance est un fait, mais la para­noïa et la ter­reur sont le lot quo­ti­di­en du peu­ple, qui voit le Dia­ble dans chaque ombre, une malé­dic­tion dans chaque acci­dent, une sor­cière dans chaque vieille cour­bée… Le film se doit donc de présen­ter cette ambiance comme réelle, et pêche sa struc­ture basique dans le Marteau des sor­cières : une suite d’anecdotes mis­es en scène pour illus­tr­er les mythes attachés à la sor­cel­lerie. Formelle­ment, Ben­jamin Chris­tensen va utilis­er une gamme éton­nam­ment large de styles nar­rat­ifs, cer­tains étant tout à fait inat­ten­dus : repro­duc­tion livresques, appari­tion à l’écran d’automates moyenâgeux représen­tant les Enfers, ani­ma­tion en ombre évo­quant le tra­vail de Lotte Rei­neger… Le réal­isa­teur se pose donc en doc­u­men­tariste, mais à la manière d’un mon­treur de foire – c’est un cab­i­net des mon­stru­osités que le spec­ta­cle auquel il con­vie son audi­toire. Ceci est mis en ten­sion avec la tonal­ité – évidem­ment – fic­tion­nelle et un sens de la com­po­si­tion de ses plans absol­u­ment remar­quable, le réal­isa­teur évoque tour à tour Jérôme Bosch (avec ses appari­tions, bur­lesques et ter­ri­fi­antes, de démons cor­nus et lubriques), Rem­brandt (son usage du clair-obscur est d’une grande sub­til­ité), et l’expressionnisme alle­mand, mou­ve­ment vers lequel son film tend tou­jours plus à mesure qu’il se déroule.

Sautant d’un style à un autre, Ben­jamin Chris­tensen fait donc preuve d’une ver­sa­til­ité formelle impres­sion­nante, d’une grande astuce dans son traite­ment des effets spé­ci­aux, trans­parences, maque­ttes et maquil­lages d’une incroy­able sophis­ti­ca­tion. Dix ans plus tard, son com­pa­tri­ote Drey­er reprend, dans Vampyr, l’onirisme ouaté des sab­bats de Häx­an, plaçant son film entier sous le signe du rêve. Ben­jamin Chris­tensen ne reste pas dans ce seul style, et saute d’anecdote en his­toire avec rage. Qu’est-ce donc qui motive ain­si la vir­u­lence du réal­isa­teur ?

Sub­rep­tice­ment, via une galerie inin­ter­rompue de tableaux tou­jours plus ter­ri­bles, Ben­jamin Chris­tensen va rem­plac­er la mon­stru­osité folk­lorique des sab­bats démo­ni­aques, des moines lubriques et des sor­cières mal­faisantes, par la mon­stru­osité de l’homme – du mâle, s’entend. Alors qu’il perd ses cornes, le démon revêt donc les ori­peaux de l’homme, suprême maître de la femme, qui applique son pou­voir et son autorité sans la moin­dre once de respect, d’égalité. Du Moyen-Âge et de l’Inquisition, nous pas­sons finale­ment, abrupte­ment, à l’époque con­tem­po­raine : plus de bûch­er, plus de sor­cières – mais le rap­port de forces demeure. Ain­si donc, Ben­jamin Chris­tensen, mal­gré la vir­tu­osité de son tal­ent nar­ratif, mal­gré son matéri­au d’origine riche, n’est pas là pour racon­ter l’histoire de la sor­cel­lerie, mais bien le con­te de la dom­i­na­tion de l’homme sur la femme. Qu’on l’affuble pour cela des hail­lons de la sor­cière ou de la camisole de l’hystérique, le pro­pos est le même, celui qui sous-tend depuis tou­jours le genre fan­tas­tique : la femme est ici vue comme le mon­stre, celui qu’on per­sé­cute parce qu’il dif­fère. La hargne de Ben­jamin Chris­tensen est donc celle d’un human­iste, d’un philosophe qui tend à traiter par le grotesque les fadais­es du Marteau des sor­cières, sans pour autant se détourn­er de son pro­pos égal­i­taire. Ce que les censeurs voy­aient donc comme une sim­ple attaque, certes vir­u­lente, à l’encontre de la reli­gion se révèle donc être un pam­phlet mod­erniste, à la pointe du pro­grès philosophique et social – une dou­ble nature qui est égale­ment celle de toutes les grandes œuvres du fan­tas­tique et de l’horreur.

Soignée visuelle­ment, comme tou­jours avec les édi­tions Agnès B. / Potemkine, cette superbe édi­tion a égale­ment l’avantage de pro­pos­er dif­férentes ver­sions, avec un mas­ter restau­ré qui plus est, de Häx­an. Le morceau de choix est le dip­tyque des deux ver­sions du film, avec une musique com­posée par Bar­di Jóhanns­son, leader du groupe Bang Gang pour l’un, et une com­po­si­tion de Mat­ti Bye pour l’autre – celle de Jóhanns­son ren­dant peut-être mieux que l’autre jus­tice au film. En com­plé­ments, le DVD pro­pose égale­ment le pro­logue présen­té par Ben­jamin Chris­tensen pour la ressor­tie du film en 1941, ain­si que la ver­sion aux inter­titres coupés de 1968, nar­rée par William Bur­roughs et accom­pa­g­née par la par­ti­tion jazz de Jean-Luc Pon­ty par­ti­c­ulière­ment peu adap­tée, qu’on regardera comme une curiosité, au vu des graves approx­i­ma­tions de tra­duc­tion.

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