Bloody Mama

Bloody Mama

de Roger Corman

  • Bloody Mama
  • États-Unis1970
  • Réalisation : Roger Corman
  • Scénario : Robert Thom, Don Peters
  • Image : John A. Alonzo
  • Montage : Eve Newman
  • Musique : Don Randi
  • Producteur(s) : Roger Corman
  • Interprétation : Shelley Winters (« Ma » Kate Barker), Pat Hingle (Sam Adams Pendlebury), Don Stroud (Herman Barker), Diane Varsi (Mona Gibson), Bruce Dern (Kevin Dirkman), Clint Kimbrough (Arthur Barker), Robert De Niro (Lloyd Barker), Robert Walden (Fred Barker), Alex Nicol (George Barker), Scatman Crothers (Moses)...
  • Date de sortie : 4 mai 2011
  • Durée : 1h30

Bloody Mama

de Roger Corman

Les aïeux du Diable


Les aïeux du Diable

Pape de la série B, dénicheur de tal­ent de génie, dis­trib­u­teur d’élite, Roger Cor­man réal­isa­teur n’a plus con­nu les hon­neurs du grand écran depuis bien longtemps (sa dernière réal­i­sa­tion, Franken­stein Unbound en 1990, a été exploitée directe­ment en vidéo). La reprise de Bloody Mama, l’une de ses dernières réal­i­sa­tions (de 1970 tout de même) est donc une sur­prise bien­v­enue, et l’occasion de (re)découvrir un cinéaste avec un film qui, s’il n’est cer­taine­ment pas son meilleur, demeure emblé­ma­tique de la “méth­ode Cor­man”.

Les pro­duc­tions de Roger Cor­man n’exhalent pas le par­fum plas­tique de la nou­veauté clin­quante : de cos­tumes rapiécés en scé­nar­ios com­plaisants et vendeurs, de séquences de sec­onde main en sor­ties oppor­tunistes, la fil­mo­gra­phie de ce touche-à-tout de génie fleure bon la débrouille. Qui a dit que cela en fai­sait un cinéaste de sec­onde zone ? Du vivi­er de Roger Cor­man, sont sor­tis des noms insoupçon­nés : Monte Hell­man, Jack Nichol­son, Mar­tin Scors­ese, Fran­cis Ford Cop­po­la ont fait leurs pre­mières armes avec lui, et Bergman ou Felli­ni n’auraient peut-être pas pu être dis­tribués aux États-Unis sans Roger Cor­man. Sa fil­mo­gra­phie est aus­si riche en navets galac­tiques (ne citons pour mémoire que l’inénarrable It Con­quered the World) qu’en films d’une beauté somptueuse, d’une inven­tiv­ité boulever­sante (tout son cycle Vin­cent Price / Edgar Poe, et plus par­ti­c­ulière­ment Le Masque de la Mort rouge). Mais voilà, l’axiome est sim­ple : pour Roger Cor­man, il faut qu’un film fasse du prof­it – ce qui can­tonne cet homme orchestre du ciné­ma à la série B, loin du pan­théon du ciné­ma. Et pour­tant…

Pour­tant… ce n’est pas Bloody Mama qui fera, d’emblée, chang­er d’avis les spec­ta­teurs qui ne con­nais­sent pas ce que son ciné­ma a pu pro­duire de meilleur. Oppor­tuniste en dia­ble, Cor­man reprend, avec cette Bloody Mama, matri­arche d’une fratrie de gang­sters ayant défrayé la chronique dans les années 1930 aux États-Unis, tous les thèmes qui ont fait le suc­cès de sa prin­ci­pale occu­pa­tion des années 1960 : le road-movie à la Bon­nie & Clyde. Ma Bark­er est donc mère de qua­tre char­mants garçons, oblig­és de quit­ter leur cam­pagne natale après avoir vio­lé une gamine du voisi­nage. Pour sur­vivre, ils sèment la ter­reur en volant (et par­fois tuant) petits et grands, et les car­ac­tères de cha­cun s’affirment : l’un fait mon­tre de ten­dances homi­cides mar­quées, l’autre d’un pen­chant pour la drogue, le troisième s’avère être homo­sex­uel, etc.

En plus d’être un beau petit cat­a­logue de ce que l’Amérique d’alors – et d’aujourd’hui, gageons-le – tient pour d’horribles dépra­va­tions per­vers­es, la famille Bark­er offre à Cor­man l’opportunité de met­tre en scène à peu près tout ce qui peut se con­cevoir de scènes com­plaisantes, à des­ti­na­tion d’un pub­lic jeune et rebelle. Scènes de nus, films de prison, inces­te (Ma Bark­er couchait régulière­ment avec l’un ou l’autre de ses reje­tons), meurtres gra­tu­its, braquages, pour­suites, bur­lesque gras… Tout y passe. Mais ce qui dif­féren­cie Roger Cor­man d’un tâcheron quel­conque, c’est la finesse de vue qui se dis­simule sous son appar­ent oppor­tunisme. Ain­si, mal­gré ses allures de film ven­du sur le seul scan­dale qu’il aura pu sus­citer, Bloody Mama pos­sède la même force, la même hargne qu’un Easy Rid­er, qu’un Bon­nie & Clyde, qu’un Point lim­ite zéro. C’est tout le génie de Roger Cor­man d’avoir su con­cili­er les aspi­ra­tions révo­lu­tion­naires (tout en insérant dans son réc­it une réflex­ion, peut-être un peu mal­adroite, sur la fig­ure du père) et lib­er­taires de l’Amérique de son temps avec les exi­gences de la série B d’exploitation à petit bud­get. Et si le film recy­cle avec plus ou moins de bon­heur les idées formelles et nar­ra­tives de son temps, Bloody Mama sem­ble avoir lais­sé un legs prég­nant : ain­si, Taran­ti­no et Rob Zom­bie, sou­vent les deux faces, l’une ado­les­cente et l’autre plus som­bre, plus per­verse, d’un même Janus ayant biberon­né au mamelle du bis se retrou­vent tous les deux dans cette course à la mort échevelée.

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