Source Code

Source Code

de Duncan Jones

  • Source Code
  • France, États-Unis2011
  • Réalisation : Duncan Jones
  • Scénario : Ben Ripley
  • Image : Don Burgess
  • Montage : Paul Hirsch
  • Musique : Chris Bacon
  • Producteur(s) : Philippe Rousselet, Jordan Wynn, Mark Gordon
  • Interprétation : Jake Gyllenhaal (Colter Stevens), Michelle Monaghan (Christina Warren), Vera Farmiga (Goodwin), Jeffrey Wright (Dr Rutledge)...
  • Distributeur : SND
  • Date de sortie : 20 avril 2011
  • Durée : 1h33

Source Code

de Duncan Jones

Ground control to Major Jake


Ground control to Major Jake

Après une sor­tie ciné­ma avortée pour son pre­mier film (Moon), Dun­can Jones trou­ve enfin le chemin des salles obscures pour son deux­ième long. Entre sci­ence-fic­tion et polar, ter­ror­isme et his­toire d’amour, Source Code invente une nar­ra­tion tem­porelle en « escar­got » que Philip K. Dick n’aurait sans doute pas reniée. Plaisir scé­nar­is­tique qui met en scène avec brio le con­cept du déjà-vu, le film pâtit toute­fois d’une inca­pac­ité à clore son réc­it et d’un roman­tisme un peu niais.

Colter Stevens (Jake Gyl­len­haal) som­nole dans un train à des­ti­na­tion de Chica­go. Lorsqu’il se réveille, une belle brune (Michelle Mon­aghan) lui par­le de sa vie privée. Prob­lème : il ne la con­naît pas. Tout comme il ne sait pas ce qu’il fait dans ce train. Alors qu’il cherche à éclair­er cette sit­u­a­tion, le train explose. Passé la sur­prise, le pub­lic se retrou­ve de nou­veau dans le train, en présence de Colter émergeant de sa sieste, face à la même brune lui ten­ant le même dis­cours. Ces huit min­utes (puisque telle est la durée de la séquence bouclée) sont entre­coupées d’un réc­it tout autre. Colter, mil­i­taire dont les derniers sou­venirs sont liés à l’attaque qu’a subie son équipe en Afghanistan, est coincé dans une cap­sule. Seule une femme, Good­win (Vera Farmi­ga), par l’entremise d’un écran, lui donne quelques expli­ca­tions. Il a été choisi pour une mis­sion de la plus haute impor­tance : trou­ver le ter­ror­iste qui a fait sauter le train et s’apprête à déclencher une opéra­tion encore plus destruc­trice sur Chica­go. Pour cela, l’armée a la pos­si­bil­ité de lui faire revivre les dernières min­utes avant l’explosion, avec l’espoir que son enquête aboutisse.

Scé­nario ingénieux donc, pour Source Code, qui nav­igue entre deux tem­po­ral­ités nar­ra­tives (une boucle récur­rente et un présent rel­a­tive­ment indéfi­ni) par­faite­ment étanch­es et pour­tant cohérentes. Le film ne s’essouffle pas de la répéti­tion. Au con­traire, le dis­posi­tif plonge le pub­lic dans le même état que le pro­tag­o­niste, sus­pec­tant tour à tour tous les occu­pants du wag­on, peinant à localis­er la bombe. Le temps appa­raît alors dans toute son insai­siss­abil­ité, une poignée de sec­on­des devenant un enjeu cru­cial. On se prend à atten­dre le plan qui reboote la séquence (un oiseau sur­volant un fleuve) pour réac­tiv­er la chas­se, col­lecter les élé­ments qui per­me­t­tront de com­pren­dre le passé, et non de le mod­i­fi­er. Car, là est l’un des élé­ments piliers de Source Code. À aucun moment, le héros Gyl­len­haal ne peut sauver les occu­pants du train, déjà morts. Quan­tité nég­lige­able aux vues de l’attentat majeur qui, lui, n’a pas encore eu lieu à Chica­go. Cette vision de la tech­nolo­gie tout à la fois pointue et pour­tant mor­tifère et inca­pable de penser hors de son pro­pre con­cept (l’axiome selon lequel on ne peut chang­er le passé) donne une étrange tonal­ité au métrage. On ne remonte pas dans le temps, on l’observe seule­ment. Cette inca­pac­ité à l’action, à la mod­i­fi­ca­tion du réel, est par­faite­ment métapho­risée par les scènes de Gyl­len­haal, dans sa cap­sule bour­rée de fils et d’écrans, homme seul, sans repère (sit­u­a­tion qui rap­pelle l’isolement de Sam Rock­well dans Moon), dés­in­car­né, dont seul l’esprit peut encore voy­ager. Ces séquences sont elles-mêmes métaphoriques d’une autre réal­ité, encore plus inerte et décharnée. Ain­si, si la notion de temps joue les poupées gigognes, le réc­it lui-même emboîte dif­férents niveaux de réal­ité. Le train? La cap­sule? Les bureaux de l’armée? Où se situe le cœur du réel, du présent?

Quant au per­son­nage de Gyl­len­haal, il cherche à accom­plir sa mis­sion (en bon petit sol­dat) tout en essayant de sauver coûte que coûte les inno­cents (la fig­ure du héros) et con­tre­vient de fait aux ordres de sa hiérar­chie. Cet affron­te­ment entre les con­signes d’une autorité et la morale indi­vidu­elle (un peu cliché mais qui aurait pu être recev­able) perd de sa sub­stance quand l’enjeu de l’insoumission se révèle être l’amour. Tombé amoureux entre deux explo­sions, le jeune homme n’a plus comme ambi­tion que de sauver la jolie fille (et tant pis pour les autres voyageurs). Cette ori­en­ta­tion scé­nar­is­tique ramène le film sur le ter­rain sen­ti­men­tal alors que tout con­cour­ait jusque-là à tri­t­ur­er les notions de réel, de temps et même de mort, ce qui se fait rare à Hol­ly­wood.

Mal­gré une révéla­tion quelque peu atten­due mais réussie, Dun­can Jones perd le fil et la cohérence de son pro­jet, bricolant un « hap­py end » ensoleil­lé peu con­va­in­cant où il évac­ue les para­dox­es tem­porels et autres uchronies en deux temps trois mou­ve­ments. Trop onirique face à la noirceur du final, trop aimable après le spec­ta­cle du cynisme auquel on a été con­vié, Source Code s’essouffle sur la dernière ligne droite, occul­tant presque, sous ses allures de block­buster qui finit bien, la charge philosophique de son dis­cours et sa dés­espérance méta­physique. Atten­tion, j’ai dit presque…

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