Mr Nice

Mr Nice

de Bernard Rose

  • Mr Nice
  • Royaume-Uni, Espagne2010
  • Réalisation : Bernard Rose
  • Scénario : Bernard Rose
  • d'après : le livre autobiographique Mr Nice
  • de : Howard Marks
  • Image : Bernard Rose
  • Montage : Bernard Rose, Teresa Font
  • Musique : Philip Glass
  • Producteur(s) : Luc Roeg
  • Interprétation : Rhys Ifans (Howard Marks), Chloë Sevigny (Judy Marks), David Thewlis (James McCann), Luis Tosar (Craig Lovato), Elsa Pataky (Ilze), Omid Djalili (Saleem Malik), Crispin Glover (Ernie Combs), Jamie Harris (Patrick Lane)...
  • Distributeur : UFO Distribution
  • Date de sortie : 13 avril 2011
  • Durée : 2h01

Mr Nice

de Bernard Rose

Enfumage de perles


Enfumage de perles

Le ton est don­né à la vue du design du dossier de presse, un des plus amu­sants qu’on ait vus dans le domaine : le for­mat et la cou­ver­ture imi­tant fidèle­ment ceux d’un paquet de papi­er à cig­a­rette Riz Lacroix. Mr Nice est tout à l’im­age de cette facétie : dans l’œil­lade, la petite his­toire drôle à racon­ter, voire l’ironie facile. Le film est l’adap­ta­tion de l’au­to­bi­ogra­phie de Howard Marks, diplômé d’Ox­ford qui trou­vait le pro­fes­so­rat moins lucratif et moins exci­tant que le traf­ic de haschich, et mon­ta dans les années 1970–80 un véri­ta­ble petit car­tel du pro­duit, prof­i­tant de con­nex­ions improb­a­bles avec le MI6, l’I­RA (!) et des four­nisseurs afghans, avant d’être finale­ment coincé par la DEA améri­caine. Son refus de la vio­lence, sa répug­nance à touch­er aux drogues dures et son sens de l’hu­mour asso­cient d’emblée le per­son­nage filmé à l’arché­type du crim­inel sym­pa­thique, à tra­vers lequel cer­tains films ten­tent d’établir à peu de frais une con­nivence avec le spec­ta­teur sur la base de la moquerie à l’é­gard de l’or­dre moral. Cepen­dant, un tel per­son­nage, avec ses faits d’armes — a for­tiori s’il est “basé sur une his­toire vraie”, comme ici — ne s’ex­pose que plus insi­dieuse­ment au piège générale­ment ten­du aux biopics et dans lesquels on a vu tomber beau­coup de pro­duits récents du genre (dis­ons, Nowhere Boy sur Lennon) : la facil­ité du réc­it par inven­taire, par lec­ture con­scien­cieuse de chapitres biographiques, par empile­ment de scènes-clés. Une tâche admin­is­tra­tive, pour­rait-on dire, loin d’être aus­si nova­trice que les idées plaquées sur l’im­age et le son, et qui oublie trop sou­vent au pas­sage tout ce qui, entre les lignes de la biogra­phie, pour­rait con­stituer les spé­ci­ficités du par­cours filmé, du regard porté sur lui par la caméra, une matière de ciné­ma plus intéres­sante que la moyenne des con­ven­tions moral­istes en usage dans le genre.

Mr Nice, écrit et réal­isé par Bernard Rose, n’échappe pas vrai­ment à ce piège-là. Howard est un enfant mal inté­gré, Howard obtient son diplôme, Howard fume son pre­mier joint, se marie, fait des enfants, fait son pre­mier pas­sage de drogue à la douane, trafi­cote à droite et à gauche, tisse grâce à sa dés­in­vol­ture un réseau inter­na­tion­al, fait la nique à la morale, etc. jusqu’à atter­rir à la case prison et se ranger plus ou moins auprès de sa famille. Sa per­son­nal­ité par­ti­c­ulière de trafi­quant, aimant à con­som­mer sa pro­pre marchan­dise, qua­si incon­scient du risque d’être pris ou tué, nour­rit quelque peu le film de sa dés­in­vol­ture, mais le film s’at­tache à ne rien creuser, ni les per­son­nages, ni la com­plex­ité des rela­tions tis­sées peu à peu par ce petit trafi­quant avec toutes sortes d’or­gan­ismes, ni les rap­ports entre les dif­férents vis­ages qu’il présente (crim­inel, homme d’ar­gent, homme de famille)… rien. Les scènes alignées accrochent si peu que même le car­tel de Marks donne l’air de s’être con­sti­tué en coup de vent, dans un esprit touris­tique, sans que l’homme affiche vrai­ment une con­science de l’am­pleur de ce qu’il manip­ule — cela ajoute bien sûr à la dés­in­vol­ture du per­son­nage, mais donne surtout à penser que le réal­isa­teur, lui non plus, ne s’at­tache pas vrai­ment à son matéri­au. Sans doute parce que nous ne par­lons pas du bon matéri­au.

La jouissance du montreur de vignettes

Car plus encore que dans tout autre biopic académique — au hasard : hol­ly­woo­d­i­en — visant avant tout sa pro­pre bonne fac­ture dans la tra­di­tion du genre, on se demande si c’est bien cette vie sin­gulière que Rose a l’am­bi­tion de racon­ter. C’est que non seule­ment il n’évite pas le piège de la col­lec­tion d’anec­dotes, mais il affiche un aplomb pronon­cé à s’y vautr­er, à ne vis­er que l’ac­com­plisse­ment de cet objec­tif, l’assem­blage de scènes — de frag­ments de ciné­ma — en un réc­it. S’ou­vrant et se fer­mant sur une scène de cabaret où Marks fait un show avec son spliff et ses bonnes his­toires qui con­stitueront le reste du film, Mr Nice s’évertue à réduire son sujet sup­posé — la biogra­phie filmée con­sti­tuée d’événe­ments divers — au vrai sujet qui l’anime — les divers­es trou­vailles nar­ra­tives par lesquels ren­dre cette biogra­phie, ces événe­ments. Ain­si Rose choisit-il de faire incar­n­er son héros de bout en bout, de l’en­fance à la sor­tie de prison, par le même acteur, Rhys Ifans, jetant aux oubli­ettes la vraisem­blance pour réduire l’évo­lu­tion du per­son­nage à l’u­nique vis­age que lui, le réal­isa­teur, veut lui don­ner (même la vision de la crois­sance des enfants de Marks, tan­dis que celui-ci reste inchangé, con­tribue à le réduire à une entité abstraite). Cer­tains per­son­nages sec­ondaires sont encore plus som­maire­ment résumés, comme l’ “offici­er” de l’I­RA James McCann — his­torique, lui aus­si — qui trempe dans le traf­ic à l’in­su de sa pro­pre organ­i­sa­tion répro­ba­trice de cette activ­ité, réduit à un histri­on libidineux par le joyeux caboti­nage de David Thewlis. De même, Rose, qui est aus­si son pro­pre chef-opéra­teur et mon­teur, matéri­alise cet assem­blage de vignettes en prenant un plaisir d’il­lus­tra­teur à enchaîn­er les régimes d’im­ages : le noir et blanc de l’en­fance dans le vil­lage minier gal­lois, puis l’al­ter­nance entre Super‑8 et 35mm. Mr Nice (et c’est ce qui le rend, d’une cer­taine façon, un peu plus touchant qu’un Ray ou qu’une Môme) assume son aspect de réc­it fab­riqué, arti­fi­ciel, jusqu’à exhiber fière­ment la grossièreté de ses surim­pres­sions pre­mier plan/ar­rière-plan dans les scènes afghanes, comme si son per­son­nage, fig­urine de pure fic­tion, se bal­adait bel et bien à tra­vers une série de décors, voire de planch­es de BD.

Bernard Rose ne fait ici, finale­ment, que prof­iter de la fig­ure jouis­seuse du per­son­nage Howard Marks pour sat­is­faire son pro­pre appétit de filmer — fût-ce peu de chose — d’é­taler un peu son assi­ette. Ce qui pro­longe assez bien la drôle de car­rière qui est la sienne, ini­tiée à la BBC, et qui réu­nit tout de même le film d’hor­reur culte Can­dy­man, le biopic Lud­wig van B. avec Gary Old­man, une adap­ta­tion d’Anna Karé­nine avec Sophie Marceau et, depuis les années 2000, des ten­ta­tives pas for­cé­ment con­va­in­cantes de ciné­ma indépendant[ref]De toute évi­dence amoureux de Tol­stoï, Rose a entre autres fait suiv­re son Anna Karé­nine de deux adap­ta­tions “indé” d’autres œuvres de celui-ci : citons seule­ment Ivan­sxtc., trans­po­si­tion guère tran­scen­dante — ne ten­ant guère que sur son con­cept et ses tics “arty” — de La Mort d’I­van Ilitch dans le milieu impi­toy­able de Hollywood.[/ref] où il a expéri­men­té la HD et pris en main lui-même ses cadrages et son mon­tage. À la lumière de ce par­cours qui n’est pas sans rap­pel­er, même dans le désor­dre, un autre pareille­ment intri­g­ant sans être franche­ment intéres­sant — celui de Steven Soder­bergh — Mr Nice appa­raît comme un com­pro­mis : tou­jours large­ment maître à bord de sa tech­nique, Rose œuvre cette fois sur des eaux plus bal­isées, que ses maniérismes et le car­ac­tère vague­ment sub­ver­sif de son per­son­nage ne font remuer qu’en sur­face. Dif­fi­cile de lui tenir rigueur de ce retour au main­stream, si on y perd la pré­ten­tion de ses ten­ta­tives plus “mar­ginales” ; tout aus­si dif­fi­cile de s’en réjouir, vu l’in­nocuité totale d’un résul­tat comme Mr Nice.

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