Gaza-Strophe, Palestine

Gaza-Strophe, Palestine

de Khéridine Mabrouk, Samir Abdallah

  • Gaza-Strophe, Palestine
  • France, Palestine2010
  • Réalisation : Khéridine Mabrouk, Samir Abdallah
  • Scénario : Samir Abdallah, Khéridine Mabrouk
  • Montage : Kahena Attia
  • Musique : Abbas Bakhtiari
  • Producteur(s) : Matthieu de Laborde
  • Production : Iskra, L’Yeux Ouverts
  • Distributeur : Iskra, L'Yeux Ouverts
  • Date de sortie : 16 mars 2011
  • Durée : 1h35

Gaza-Strophe, Palestine

de Khéridine Mabrouk, Samir Abdallah

Des poèmes et des fraises à la fin du monde


Des poèmes et des fraises à la fin du monde

Elles n’ont presque plus de sens, ces images de la bande de Gaza dévastée, de civils tombés sous les armes israéli­ennes. Elles n’ont plus de sens, ou n’en ont que trop. À Gaza, ce qui reste debout, c’est la parole. Dans Gaza-Stro­phe, les réal­isa­teurs entre­pren­nent un voy­age au bout de la nuit dont toute la sub­stance de la mise en scène repose sur les mots recueil­lis. Ce n’est plus une résis­tance, c’est la force de vie mise à mal don­née à enten­dre comme trop rarement.

Jan­vi­er 2009. La bande de Gaza sort tout juste de l’opération « Plomb dur­ci », lancée par l’armée israéli­enne con­tre le Hamas. Tout n’est que champ de ruines. Au milieu des décom­bres, des enfants cherchent leurs jou­ets, leurs vête­ments. Des hommes se rassem­blent pour se soutenir comme ils peu­vent, par­ler, échang­er, boire un café. Vivre. Dans ce décor de fin du monde, Samir Abdal­lah et Khéri­dine Mabrouk ne font pas que planter leur caméra. Ils fil­ment la parole, l’unique bien qui reste aux habi­tants dépassés par la vio­lence de l’intervention.

Pen­dant cette guerre qui ne dis­ait pas son nom, les médias ont été refoulés hors du champ de bataille. Les deux réal­isa­teurs parvi­en­nent dans la bande de Gaza une fois le gros de l’intervention passé, alors que des drones con­tin­u­ent de tournoy­er au-dessus des têtes des Gaza­ouis. Ils sont escortés par des mem­bres du Cen­tre pales­tinien des droits de l’homme de Gaza, que l’on ne voit pas à l’image, mais dont le « titre » résonne dans les paroles recueil­lies : où sont les droits de l’homme dans les témoignages mis en œuvre dans ce film comme on met­trait en scène le con­stat de l’absence de l’humain ? Aujourd’hui, d’anciens sol­dats israéliens, notam­ment de l’ONG Bris­er le silence, témoignent de l’arbitraire des méth­odes de l’armée israéli­enne, par­fois guidée par la volon­té des colons de « faire peur » aux civils pales­tiniens. Le rap­port sur l’opération « Plomb dur­ci » du juge Gold­stone pour les Nations Unies accrédite les exac­tions faites aux civils. Gaza-Stro­phe n’est que ça, et c’est une somme : la vie brisée de ces civils, sim­ples paysans, figés dans l’incompréhension du feu qui touchent leurs enfants.

Le dis­posi­tif filmique donne le tour­nis. Autour de Gaza-ville, les réal­isa­teurs nav­iguent de vil­lages en vil­lages, accu­mu­lant les témoignages jusqu’au ver­tige, à la répéti­tion. La caméra, sobre, laisse toute la place aux habi­tants filmés dans les « décors » même de leurs maisons en ruines. Ce qui frappe et boule­verse, dans ce film, c’est la force puisée à la source de la parole : de poèmes en poèmes, Mah­moud Dar­wich tout proche, un homme s’accroche à sa force de vie. Une petite fille, sans une larme, expose à la caméra les dessins de ses cauchemars. Une femme demande « Pourquoi ? Pourquoi ? »

Samir Abdal­lah et Khéri­dine Mabrouk ont trou­vé le ton et la posi­tion idéale dans un tel con­texte, tant filmé et tant défor­mé. Nul pathos dans Gaza-Stro­phe, ni musique trop appuyée, ni gros plan manip­u­la­teur. Les réal­isa­teurs se tien­nent à l’écart de tout mis­éra­bil­isme et se pla­cent comme les cap­teurs de la vie sous les bombes, focal­isant l’attention sur la pré­ci­sion des faits relatés et la dig­nité des habi­tants. Pudique, respectueux, le regard des réal­isa­teurs cherche à trans­met­tre des mots de Gaza qu’on entend trop peu. La poignante scène finale, où ce vieil homme égrène le mal­heur et l’injustice, s’apparente presque à une impro­vi­sa­tion poé­tique. Comme si Gaza était dev­enue une métaphore, une fable trag­ique. C’est une scène de clair-obscur où les hommes se parta­gent les frais­es qui fai­saient la fierté de leurs cul­tures, mangeant, d’abord, de bon appétit, lais­sant leur cuiller en sus­pens, ensuite, comme figés par l’émotion de leur con­di­tion mise en mots par leur acolyte, debout à jamais.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !